Des drapeaux sont en berne…

Aujourd’hui, des drapeaux sont en berne. Des familles pleurent un fils, un époux, un fiancé… Des enfants n’auront, au mieux, pour seul souvenir de leur père, que des photos où un homme en uniforme les tient dans ses bras et les récits que leur transmettront une mère, des grands-parents, des proches… Mémoire souriante de bonheurs brisés.

Ils ont perdu la vie là bas, aux confins du désert dans une zone que des chefs de guerre et des fanatiques disputent aux autorités légales pour semer la mort et imposer leur loi. La vie les a quittés parce qu’ils sont en première ligne dans le combat contre la barbarie. Celle qui nous menace autant qu’elle menace cette Afrique si loin, si proche. La vie les a quittés parce qu’ils combattent pour nous.

Ici, à Paris, des voix se sont faites entendre pour s’étonner de l’engagement de nos militaires dans le nord Mali. Il s’en est même trouvé pour affirmer qu’il s’agit là d’une opération « coloniale » ou pour laisser entendre qu’elle couvre un pillage des ressources locales. D’autres enfin que visent les fanatiques islamistes, ont voulu rire de ces morts-là.

Une fois de plus, les uns préfèrent leurs préjugés et l’aveuglement à la lucidité. Ceux-là me font irrésistiblement penser à cette phrase de Churchill : « vous aviez à choisir entre la guerre et le déshonneur ; vous avez choisi le déshonneur et vous aurez la guerre ». Les autres sont de ceux qui crachent sur les tombes quand ils ne les détruisent pas. Pour eux, plus rien de sacré. La vie et la mort des autres pas plus que le reste. Ceux-là ont choisi l’indignité…

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Religion française, ou religion importée ?..

L’une déclare : « l’Islam est une religion française ». Aussitôt, l’autre réplique : « elle se trompe, l’Islam est une religion importée ». L’affrontement entre la première, Valérie Pécresse, et la seconde, Nadine Morano, n’aurait que peu d’intérêt s’il ne s’agissait que d’une querelle entre deux figures de la droite. En revanche, cette controverse n’est pas vaine au sujet de la place des religions dans la société française. Et elle mérite au moins une explication de texte.

Si l’on s’en tient aux mots, Nadine Morano a raison. Mais alors reconnaissons que les mots nous conduisent à constater que christianisme et judaïsme sont également des religions importées ! D’une autre manière, Valérie Pécresse a également raison car l’Islam est, qu’on le veuille ou non, une « religion française ». C’est le cas depuis le XIXème siècle et la conquête de l’Algérie, du Maroc, de la Tunisie et d’immenses territoires situés dans une Afrique en partie musulmane. Religion française aussi car elle était celle de la plupart des tirailleurs sénégalais ou des goumiers marocains qui ont participé aux deux grandes guerres, et versé leur sang pour la libération de la France en 1944.

Match nul, donc ! A ceci près que derrière ces mots, des idées méritent d’être clarifiées. Si l’on parle, à propos de l’une d’elles, de « religion importée », c’est bien que l’on considère sans doute que l’antériorité fait la légitimité. Comme si l’importation réussie du christianisme voici 1500 ans devait nous conduire à faire abstraction de ce qui s’est produit depuis. En effet, si le baptême de Clovis a incontestablement marqué l’entrée du royaume des Francs dans la chrétienté, n’oublions pas qu’au fil des siècles, le pouvoir royal n’a cessé, en France, de vouloir s’affranchir de la tutelle de Rome en application d’un principe de séparation des pouvoirs temporel et spirituel *. En outre, la séparation de l’Eglise et de l’Etat en 1905, a définitivement rompu le lien de subordination qui pouvait parfois subsister entre la loi de l’Etat et celle de l’Eglise. Au surplus, force est de constater aujourd’hui qu’à peine un Français sur deux se reconnaît comme chrétien, un nombre grandissant de personnes affirmant ne relever d’aucune religion. Pas de raison donc de laisser entendre qu’une religion serait légitime sur notre sol et l’autre pas. Quoique…

Derrière l’idée selon laquelle l’antériorité ferait la légitimité, apparaît une volonté politique : celle qui consiste à affirmer une identité française fantasmée, purifiée des apports qu’elle a connus au cours des siècles. Pour autant, rejeter l’expression « religion importée » pour ce seul motif serait une autre erreur. En effet, si l’incorporation de l’Islam dans notre empire date de la colonisation, et est donc antérieure à la loi de 1905, son arrivée sur notre sol est postérieure. Il s’agit donc bien d’une « importation » récente.

Or, quoi qu’on dise, on ne peut établir de strict parallèle entre les religions. Le christianisme a traversé des siècles de confrontation avec le pouvoir temporel avant de connaître la séparation de 1905. Le judaïsme, quant à lui, aura connu des fortunes et infortunes diverses, mais n’a jamais connu le risque d’être suspecté de vouloir dicter sa loi à la Nation. La situation de l’Islam est toute autre.

D’une part, nulle mémoire pour les musulmans (comme c’est le cas pour les catholiques) d’une confrontation qui aurait conduit à des aggiornamentos successifs jusqu’à parvenir au point d’équilibre défini en 1905 entre l’Etat et l’Eglise **. D’autre part et surtout, divers courants traversent l’Islam dont le plus visible est celui qui voudrait faire fi des lois de la République, que ce soit en matière de liberté de penser et de croire ou pas, d’égalité entre les femmes et les hommes, de distinction entre croyance et connaissance en matière d’enseignement. De ce point de vue, on peut donc considérer qu’à l’importation réussie du christianisme correspond une importation inachevée de l’Islam. Et c’est cet inachèvement qui suscite de vives tensions.

On aurait tort à la fois de rejeter une religion au motif qu’elle serait d’importation récente, et de nier les problèmes posés par cette importation. Ce serait une forme de déni de la réalité, parce qu’aujourd’hui une part minoritaire, mais non négligeable de la population de notre pays se réclame de cette religion.

Grande est la tentation du rejet qui simplifierait tout. Aussi grande est celle de l’accommodement avec ce que certains définissent comme les exigences de leur religion, sous couvert de respect de cultures différentes.

L’une et l’autre sont mortifères. La première parce qu’elle aboutit à une logique de ghetto qui, loin de servir la cause d’une intégration des populations qui se réclament de l’Islam, les pousserait à une forme de séparatisme. La seconde parce qu’elle conduit à laisser des règles différentes s’appliquer selon que l’on se trouve dans une zone ou une autre de notre territoire. En clair une forme d’abandon et donc de soumission. Paradoxe : c’est ainsi qu’une vision adoptée par une partie de la droite française rejoint l’attitude de l’extrême gauche qui, loin de chercher à les intégrer, encourage les musulmans au communautarisme, au risque de les laisser manipuler par les plus radicaux d’entre eux.

Pour la société française comme pour les musulmans eux-mêmes, réussir l’importation de l’Islam est donc plus que jamais une nécessité. Cela ne se fera pas sans lucidité ni courage. Pour que l’Islam soit vraiment, demain, une « religion française », respectueuse de la République et de ses valeurs, tout comme des autres religions…

* On lira à ce sujet avec intérêt le remarquable essai que Jean-François Colosimo vient de publier : « La religion française » (394 pages, éditions du Cerf)

** Faut-il rappeler que si cette séparation de l’Eglise et de l’Etat s’est faite dans la douleur pour les catholiques, ceux-ci l’ont aujourd’hui pleinement adoptée.

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Jour de malaise, jour de tristesse…

Il y avait des raisons d’être troublés. Mais ce trouble est devenu malaise voilà quelques jours, lorsqu’au soir du 10 novembre, nous avons découvert que les organisateurs de la manifestation « contre l’islamophobie » avaient jugé utile de distribuer des autocollants associant le croissant et l’étoile jaune et de les faire porter à des enfants. Comme si le sort d’un enfant de confession musulmane dans la France d’aujourd’hui et celui d’un enfant juif dans la France de Vichy, sous l’occupation,  étaient identiques. Auraient-ils oublié que sous Vichy et l’Occupation, il leur eût été impossible d’organiser le moindre rassemblement ? Auraient-ils oublié (ce qu’ils ont sans doute omis d’apprendre à leurs enfants…) que les enfants juifs, eux, ont connu les persécutions, la déportation et la mort ?

Oui, il y a malaise face à cette comparaison indigne qui, en assimilant le sort des musulmans de France en 2019 à celui des juifs lors de la Shoa est une insulte à tous ceux qui ont été conduits vers les camps de la mort. Indigne aussi car elle laisse entendre que notre République n’aurait rien à envier au régime nazi !…

Malaise encore lorsque l’on a entendu le cri de « Allahou Akbar » repris par la foule. Cette foule aurait-elle oublié que ces mots sont les derniers qu’auront entendu les morts de « Charlie Hebdo » et du Bataclan voici tout juste quatre ans ? Ignorait-elle le projet politique que sous-entendent ces mots qui affirmant « Allah est le plus grand », placent la loi de l’Islam au dessus de celles de notre pays. Ce n’est d’ailleurs sans doute pas un hasard si ce cri a été lancé par Marwan Muhammad, ancien directeur du CCIF (Collectif contre l’islamophobie en France), lequel avait déjà déclaré en août 2011 que personne ne pouvait s’opposer au droit des musulmans « d’espérer en une société globale fidèle à l’islam ». En clair, une société soumise à la loi de l’islam. Bien loin de notre laïcité…

Malaise enfin lorsque l’on s’aperçoit que, sans état d’âme, des militants d’extrême gauche que l’on croyait plus sourcilleux en matière de laïcité, ont participé à cette manifestation sans prendre le soin de se démarquer de ces symboles et de ces slogans. A moins que ce ne soit que manœuvre électoraliste ou naïveté de leur part, eux qui seraient alors les « idiots utiles » d’un islamisme politique conquérant…

Triste 10 novembre pour les relations de notre pays avec ses citoyens de confession musulmane. Parce que derrière la revendication du statut de victime, des activistes ont dévoilé un projet d’une autre nature dans lequel ils ont réussi à entrainer des milliers de personnes : musulmans paisibles, femmes et hommes de bonne volonté qui ne se reconnaissent pas musulmans mais voulaient exprimer leur fraternité, et militants d’une extrême gauche qui se prétend laïque, mais qui ne l’est plus. Tout cela avec en arrière-plan des fondamentalistes qui n’en espéraient pas tant pour viser explicitement les lois de la République. Et la République elle-même.

Triste 10 novembre parce que derrière l’affirmation du statut de victime, il y a une forme d’excuse aux dérives observées dans certains quartiers qui ont d’ores et déjà fait sécession. Un encouragement au communautarisme qui permet de laisser s’imposer dans certaines zones une autre loi que celle de la République. Ce qui rendra leur reconquête encore plus difficile.

Mais c’est aussi un triste jour pour la gauche parce qu’une part d’entre elle, décidément aveugle face à l’islamisme radical *, s’est discréditée en révélant ses incohérences (elle qui se prétend favorable à la libération des femmes et ose défiler avec ceux qui professent leur soumission ?), ses naïvetés (navrantes explications de ceux qui prétendent n’avoir pas vu les étoiles jaunes et pas entendu les slogans !), et son irresponsabilité (ceux qui ont signé l’appel à manifester en s’excusant parce qu’ils n’avaient « pas bien lu », ceux qui ont signé mais ne sont pas venus, et ceux qui n’ont pas signé parce qu’en désaccord, mais sont venus quand même !…).

Cela ne nous fait pas oublier le malaise ressenti lorsqu’une femme accompagnant une sortie scolaire** s’est faite interpeller par un élu d’extrême droite parce qu’elle portait un foulard. Parce que l’humiliation nourrit le ressentiment et le rejet, ruinant les efforts de ceux qui oeuvrent pour l’intégration. Cela ne fait pas oublier non plus le malaise éprouvé lorsque des parlementaires se sont crus obligés de suivre ce mouvement en déposant et en adoptant au Sénat une proposition de loi visant à interdire le port de signes religieux – et du voile – pour les accompagnants lors de sorties scolaires***. Comme s’il fallait à tout prix aller de surenchère en surenchère

Malaise et tristesse enfin, parce que ce qui s’est produit ce 10 novembre ne fait que renforcer les certitudes de ceux qui, d’Eric Zemmour aux tenants de la thèse du « grand remplacement », n’envisagent l’avenir que comme un affrontement intercommunautaire. Oui, décidément, bien triste 10 novembre, pour notre vivre-ensemble…

* Lire à ce sujet l’excellent ouvrage de Jean Birnbaum « Un silence religieux » (éditions du Seuil) qui montre comment, notamment depuis la guerre d’Algérie, les forces de gauche voulant ignorer le fait religieux, n’ont pas compris et sous-estimé le caractère politique d’un certain islamisme.

** Ne peut-on considérer qu’accompagner une sortie scolaire est un signe d’intégration ?..

*** Ce qui, dans certains quartiers, aboutirait à exclure de ces sorties un nombre important de mères, au risque de pénaliser les enfants en rendant ces sorties impossibles faute d’accompagnants et, en tout cas, de créer une réelle discrimination…

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Faire tomber les murs…

Voilà trente ans, un peuple déterminé abattait le mur qui le séparait de la liberté. Devant des soldats désarmés, impuissants, Berlin – Ouest cessait dans le même temps d’être une enclave isolée en terre communiste. Les larmes des familles enfin réunies coulaient comme la bière d’une foule en liesse, tandis que du violoncelle de Mstislav Rostropovitch les notes d’une suite de Bach montaient dans la nuit berlinoise.

Un Pape venu de Pologne n’était pas tout à fait étranger à cet effet-dominos qui, de Gdansk et Varsovie à Budapest, de Prague à Bucarest devait faire tomber l’empire soviétique. Peu à peu, les jeunes démocraties d’Europe de l’Est devaient rejoindre l’Union Européenne et adapter à marche forcée leur société et leur économie pour rattraper le retard que le gel des années de socialisme étatique avait imposé à une partie de notre continent.

La commémoration de cet événement qui fut un séisme planétaire laissant espérer une période de détente se déroule pourtant dans un contexte qui laisse rêveur. Aurait-on oublié, en effet, la signification de ce mur ? Isolement culturel, négation des droits les plus élémentaires de la personne humaine, délation organisée jusque dans les familles, emprise totalitaire d’un système de pouvoir sur les consciences, faillite camouflée d’une économie à bout de souffle… En effet, par un curieux renversement du cours de l’histoire, nos peuples occidentaux qui s’étaient réjouis voilà trente ans de l’ouverture des frontières, semblent aujourd’hui bien prompts à vouloir les refermer. Comme s’ils étaient à leur tour désireux de rebâtir des murs, saisis qu’ils sont par la crainte de la confrontation avec ceux qui n’ont ni la même langue ni la même culture.

Le Brexit comme les politiques nationalistes menées sur notre continent, la montée des populismes ont pour point commun la peur, le repli sur soi et la haine de l’étranger. De plus, nombre de pays ont adopté des législations qui mettent à mal la conception des libertés que nous avions voilà trente ans. Même dans notre propre pays l’on s’habitue peu à peu à ce que la liberté de manifester comme la liberté d’expression soient mises à mal : on ne s’étonne plus, en effet, que tel ou tel intellectuel soit contraint d’annuler une conférence sous la menace ou que l’on cherche à interdire d’antenne ceux qui émettent des opinions qui dérangent…

Voilà trente ans, le rêve puissant de la liberté avait puisé ses forces en Pologne dans le combat de syndicalistes qui affichaient leur foi, galvanisés par un de leurs compatriotes devenu Pape un soir d’octobre 1978. Malgré l’absence d’internet et des réseaux sociaux qui n’existaient pas encore, le rêve avait traversé des frontières infranchissables, ébranlé des gouvernements tétanisés par la peur, vaincu l’une des armées les plus puissantes du globe qui était restée dans ses casernes.

Aujourd’hui, le rêve de liberté s’essouffle. La grande fraternité qui réchauffait les cœurs au pied du mur de Berlin n’est plus qu’un souvenir qui n’émeut plus que ceux qui savent le prix à payer pour bâtir un monde meilleur. Les temps sont à la dérision et aux règlements de comptes, au chacun pour soi plus qu’au partage. Pas sûr que l’on soit aujourd’hui capable de faire tomber les murs…

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« Il est interdit d’interdire »…

Voilà un peu plus de cinquante ans, le slogan résonnait dans les amphis de la Sorbonne et se répandait sur les murs de nos villes. Il semble qu’aujourd’hui, les petits-enfants de Mai 68 aient décidé le contraire si l’on en juge par leur promptitude à vouloir réduire la liberté d’expression.

Pensez – donc : en avril dernier, invité à faire une conférence à Sciences-Po, Alain Finkielkraut est jugé indésirable par un groupuscule qui menace de violences au point que la conférence est annulée et doit se tenir ailleurs, sous la protection de la police. Cette semaine, c’est au tour de la philosophe Sylviane Agazinski qui se voit interdite de conférence à Bordeaux par une association d’étudiants, au motif qu’elle est opposée à la GPA, signe évident de sa supposée homophobie !

Mais cette tendance à vouloir restreindre la liberté d’expression ne touche pas que des associations d’étudiants. Voilà quelques mois, en pleine campagne pour les élections européennes, Claire Nouvian, candidate écologiste sur la liste du mouvement Place Publique demandait le plus sérieusement du monde au CSA d’interdire d’antenne tous ceux qui émettraient des doutes quant au réchauffement climatique. Sans être démentie par ses proches… On a beau être de gauche et libertaire, on ne plaisante pas avec certains sujets et l’on est prêt à museler ceux qui émettent des opinions différentes !

Plus près de nous, ce sont les propos (pour le moins condamnables !) d’Eric Zemmour qui déclenchent des appels à l’interdire d’antenne.

A la Sorbonne enfin, au lendemain de l’attentat à la Préfecture de police de Paris (et alors que le Président de la République lançait un appel à la « vigilance » !) Mohammed Sifaoui a vu son enseignement de l’histoire de l’Islam politique annulé sous la pression d’associations islamistes et de syndicats qui l’accusaient de « stigmatisation ». Tout cela parce que son séminaire comprend un programme pluridisciplinaire portant, notamment, sur la radicalisation et la détection de ses signaux…

De telles actions, de telles demandes posent de multiples problèmes. Avant de revenir sur l’étrange conception d’une liberté d’expression à géométrie variable qu’elles révèlent, soulignons d’autres aspects. D’abord, elles démontrent que certains courants de pensée sont, quoiqu’ils en disent, totalitaires en ce sens qu’ils ne supportent pas la confrontation avec des idées différentes. En clair, pour être sûrs d’atteindre leurs objectifs, leur raisonnement implique de faire taire ceux qui ne pensent pas comme eux ! Peu importe qu’en démocratie, les décisions politiques doivent susciter un minimum d’adhésion sans lequel elles ne peuvent s’appliquer : ceux qui entendent imposer leurs conceptions au nom de prétendus droits d’une minorité ou de l’urgence climatique par exemple, refusent le débat démocratique. Cela manifeste d’ailleurs leur profond mépris pour les citoyens considérés comme des mineurs, incapables de comprendre les enjeux et de faire des choix politiques sensés. Au-delà, ces pratiques confortent l’idée, déjà installée dans une partie de l’opinion, d’une « pensée unique » qui s’imposerait dans les médias et l’université, au risque d’alimenter la méfiance et la haine, en particulier des élites, le complotisme et les idées fausses. Tout cela faute d’avoir accepté la réciprocité et la confrontation des opinions…

Enfin, ces pratiques font peu de cas de la Justice. Si les propos de tel ou tel sont condamnables pour incitation à la haine raciale ou religieuse par exemple, réclamer pour lui l’interdiction d’antenne aboutit inévitablement à lui accorder un statut de victime avant même que toute procédure soit engagée. Ainsi, le déplacement du débat sur le terrain polémique auquel, par exemple, un Zemmour est habitué, rend quasi—inopérante l’action judiciaire à son encontre. Au surplus, ironie du sort, cela ne fait que renforcer l’audience des émissions auxquelles il participe…

Mais le pire n’est pas là. Il réside dans le fait que nous nous habituons peu à peu à de tels discours, à de telles demandes de restriction de la liberté d’expression sans vraiment réagir. Voilà déjà quelques mois que des signaux inquiétants nous font observer la difficulté qu’il y a à faire respecter la liberté de manifester. La liberté d’expression est d’autant plus menacée que ceux qui en réclament la limitation pour d’autres qu’eux-mêmes semblent totalement inconscients du pas qu’ils ont franchi tant ils sont convaincus d’avoir de bonnes raisons de le faire, tout comme la faiblesse des réactions à leur encontre ne peut que les encourager à persister dans cette voie. Et l’on observe avec inquiétude le fait que le comportement des uns (écolos, associations LGBT…) se retrouvent, par une étrange convergence de leurs luttes, sur la même longueur d’ondes que ceux qui vont de l’islamo-gauchisme à l’islamo-fascisme, pour porter atteinte à la liberté. Rejoignant par là une tendance naturelle d’un pouvoir pour lequel la liberté des citoyens peut représenter une entrave à son action et donc à son efficacité.

S’agissant de la Sorbonne, inquiétante est l’étrange soumission de ses autorités au diktat lancé par des groupes islamistes. Preuve de la puissance de l’auto-censure lorsqu’est brandie la menace de l’accusation d’islamophobie, laquelle parvient ainsi à fouler aux pieds la liberté académique. Tragique illustration du fait que ce qui était un « temple du savoir » pourrait devenir un lieu où l’on préfère ne pas savoir…

A droite comme à gauche, et dans les médias, trop rares sont les voix qui s’élèvent contre de telles pratiques. La crainte d’être accusé d’islamophobie, d’homophobie, d’anti-sémitisme, etc. conduit à un silence gêné *. Un silence qui comble d’aise les totalitaires qui n’en ont cure. Un silence qui pourrait bien un jour recouvrir d’une chape de plomb une société pétrifiée par la peur.

Sans doute les étudiants de Sciences-Po, de la Sorbonne ou de Bordeaux ne savent-ils pas qui fut René Char et dans quel contexte il a écrit ses odes à la liberté. Il est urgent de les relire :

« Par le pouvoir d’un mot je recommence ma vie

Je suis né pour te connaître

Pour te nommer

Liberté »…

 

* Pas toujours, comme le démontre l’excellent édito de Laurent Joffrin dans Libération, lequel s’insurge contre le sort réservé à Sylviane Agacinski, ce qu’il n’a pas fait avec la même vigueur pour tous les cas évoqués ici…

 

On lira avec intérêt à ce sujet l’excellent texte de François Sureau « Sans la liberté » publié dans la collection Tracts chez Gallimard (56 pages). Pour 3,90 Euros, seulement !

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Panique !..

Garder la tête froide, rien n’est plus difficile par les temps qui courent ! Exclure de sacrifier nos libertés sur l’autel d’une improbable sécurité ; récuser ceux qui prétendent que la défense de notre civilisation passe par le refus de l’autre ; ne pas se soumettre aux diktats des promoteurs du droit à l’enfant ; refuser le simplisme qui prétend résoudre le défi écologique à coups d’idées toutes faites et d’anathèmes… La liste est longue des défis auxquels nous sommes confrontés et à propos desquels nous voilà saisis de panique.

Oui, la colère nous prend lorsqu’on découvre qu’au cœur même de l’Etat, à la Préfecture de Police de Paris, un collaborateur qui, semble-t-il, donnait des signes de radicalisation, a pu passer à l’acte tuant quatre personnes. Oui, l’inquiétude nous frappe lorsque face à des manifestants les autorités déploient des forces de police armées de fusils d’assaut et les encouragent à des débordements de violence comme pour interdire la rue à qui veut protester.

La honte nous saisit lorsqu’une gestion pusillanime de la question migratoire aboutit à des traitements indignes que nous imposons à des êtres humains dont le seul tort est de fuir la terreur et la misère. Tout cela tandis qu’un incident provoqué par un élu d’extrême droite dans l’enceinte d’un Conseil régional déclenche une effervescence qui s’empare des médias, des parlementaires, des couloirs du Ministère de l’Education nationale au sujet du port du voile, prenant ainsi la laïcité en otage.

Oui, le vertige nous prend lorsque nous assistons à un simulacre de démocratie lors de débats sur le projet de loi portant sur la « PMA pour toutes » qui n’est que la face visible d’un iceberg qui consacre la marchandisation de l’humain. Le doute nous étreint enfin lorsque l’on observe la fascination qu’exerce sur les médias et nombre de dirigeants une enfant qui se saisit de la cause écologique pour pousser des cris de haine sans apporter le moindre commencement de début d’une solution.

A chaque fois, nous assistons à une forme d’hystérisation du débat, à une sorte de perversion du « bon sens ». Chaque fois, qui veut remettre un peu de raison, qui entend poser de manière dépassionnée les termes du débat, échapper aux classifications simplistes se trouve vilipendé ou, au mieux, ignoré. Chaque fois, de « bons » arguments sont employés pour discréditer celles et ceux qui osent parler à contre-courant. Disqualifiés pour « islamophobie » ceux qui osent dénoncer certaines pratiques de radicaux islamistes. Disqualifiés pour « homophobie » ceux qui s’insurgent contre la PMA et la GPA. Disqualifiés pour « ringardisme réactionnaire » ceux qui mettent en cause la dérive eugéniste masquée par la « PMA pour toutes ». Disqualifiés ceux qui osent émettre des réserves à l’égard du discours de Greta Thunberg au motif qu’il serait indigne de s’attaquer à une enfant atteinte du syndrome d’Asperger…

Aujourd’hui, nul ne s’étonne plus que des parlementaires reçoivent des menaces de mort ou que leurs permanences soient la cible de vandales. Nul ne s’indigne lorsque des insultes sont proférées sur un plateau de télévision : au contraire, cela fait le buzz !

Pour donner bonne mesure, lorsque les propos d’un Zemmour seraient susceptibles de poursuites pour incitation à la haine raciale, les beaux esprits donnent de la voix pour le faire interdire d’antenne assurant du même coup une promotion inespérée à la chaine qui l’accueille dans ses studios. D’autres réclamaient, voici quelques mois, que soient interdits d’antenne ceux qui remettent en cause le réchauffement climatique… Ajouté à la dérive sécuritaire dans laquelle nos gouvernants se laissent aller depuis une décennie, tout cela montre la conception à géométrie variable que l’on se fait désormais de la liberté d’expression dans notre pays.

Les apparences sont sauves. Les talk-shows n’ont jamais autant fait recette, donnant l’impression que chacun peut s’exprimer. Les provocateurs et pseudo-humoristes ne manquent pas qui ironisent à longueur d’antennes et masquent ainsi une pensée à sens unique. Bien que contestée et fragilisée, notre démocratie parlementaire fonctionne. Mais jusqu’à quand ?…

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Jacques Chirac ou les nostalgies françaises

Depuis jeudi et l‘annonce de son décès, tout a été dit ou presque sur Jacques Chirac. L’homme du refus de la guerre en Irak et celui du discours du Vel-d’Hiv ; l’universaliste passionné de culture et qui le montrait si peu ; l’animal politique à l’énergie inébranlable bâti pour conquérir le pouvoir et pour l’exercer ; l’héritier d’un système décrié qui trouvait ses racines dans un monde qui nous semble aujourd’hui si lointain, qui a tiré parti de toutes les failles de ce système au point de confondre l’interdit et le toléré ; et l’infatigable séducteur si macho qu’on le disait franchouillard, comme pour mieux l’excuser de ses inévitables dérapages…

Et puis il y a l’homme qui aimait les gens. Celui qui, tout technocrate qu’il était, savait arrêter sa voiture – et celles qui le suivaient – pour entrer dans un bistrot de campagne en milieu de matinée et demander qu’on lui prépare un en-cas (une omelette, une assiette de charcuterie arrosées d’une bière…) sous les yeux ébahis de la tenancière de l’établissement et des quelques clients plongés dans la lecture du quotidien local ou affairés à une partie de dominos…

Ce qui le rendait si singulier et qui explique le tour inhabituel qu’ont prises les heures qui ont suivi l’annonce de sa mort, c’est précisément ce mélange qui a fait de lui l’un des derniers « grands fauves » de la politique capable de cumuler les mandats, d’être à l’aise aussi bien dans les coulisses des grandes institutions internationales que les pieds dans le purin dans la cour d’une ferme de Corrèze ou d’ailleurs ; de maîtriser des dossiers complexes, d’user ses partenaires dans des négociations bruxelloises qu’il menait infatigablement jusqu’au bout de la nuit, comme de se mettre à l’écoute des doléances d’une retraitée, d’un agriculteur ou d’une mère de famille. Et puis il était à la fois homme de convictions irréductiblement hostile à la peine de mort et habile tacticien, chef de parti impitoyable, autant que père désemparé devant la tragédie de sa fille, ou l’homme incapable de vivre hors des palais de la République qu’il avait servie tant d’années et avec une telle énergie…

Tout cela semble aujourd’hui si complexe, si paradoxal parfois, que ses successeurs nous en semblent de pâles imitations. Le premier n’en avait retenu qu’une philosophie de l’action au point de ne se soucier aucunement des fractures qu’il provoquait. Le second, pâle technocrate, n’est resté que le commentateur désabusé de sa propre impuissance. Le troisième enfin, arrivé au sommet sans jamais s’être confronté aux préaux d’écoles, aux marchés et autres comices agricoles, a appris à ses dépends combien n’être que le meilleur risque de vous faire paraître arrogant.

Pour avoir suivi Jacques Chirac quelques années durant ma vie professionnelle, je peux témoigner de diverses facettes de son personnage. J’ai eu à commenter sa gestion de l’héritage gaulliste et quelques étapes – pas toujours reluisantes – de sa conquête du pouvoir. Mais, comme beaucoup de ceux qui l’ont côtoyé, je retiens quelques anecdotes parce que celles-là l’ont rendu plus attachant que nombre de personnalités qu’un journaliste politique est conduit à fréquenter. Il y a cette fille d’une collaboratrice de la mairie de Paris dont il s’enquiert du résultat au Bac et ayant appris son succès, sort discrètement de sa poche une carte de visite, lui écrit un mot de félicitations et glisse dans l’enveloppe un billet pour fêter ça avant de confier le tout à sa mère. Il y a ce responsable départemental du RPR dont il apprend que l’épouse est à l’hôpital et qu’il appelle pour prendre de ses nouvelles et lui soutenir le moral comme celui de ses petites filles. Il y a ce journaliste – peu suspect de chiraquisme – qui l’avait interviewé à plusieurs reprises et qu’il appelle pour lui redire son estime et son affection alors même que celui-ci est entré dans un centre de soins palliatifs quelques jours avant sa mort…

Jacques Chirac, c’était tout cela : les petits arrangements entre amis, les accommodements avec la légalité autant qu’une rare capacité d’attention aux femmes et aux hommes qu’il rencontrait et une exceptionnelle ouverture sur le monde. Peu importe qu’il ait été de droite ou de gauche ; peu importe qu’il ait parfois trahi les espérances que nombre de français avaient mises en lui ; peu importe qu’il ait été le premier Président de la République à avoir été condamné par la Justice. Il reste celui qui aura, à la fois, traversé des décennies dont nous idéalisons aujourd’hui collectivement le souvenir, et incarné les défauts et les élans de grandeur du pays qui est le nôtre.

C’est pour cela qu’aujourd’hui il lui est beaucoup pardonné. Parce que c’est sans doute de tout cela dont nous avons aujourd’hui la nostalgie.

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Changement de civilisation ?..

Christiane Taubira avait raison. En déclarant lors des débats parlementaires sur le projet de loi ouvrant le mariage aux personnes de même sexe qu’il s’agissait là d’un « changement de civilisation », la Ministre de la Justice de François Hollande avait le mérite de la franchise. Le fait qu’elle ait ensuite tenté de corriger son propos n’y change rien : il y avait bien là l’ouverture d’une évolution qui, malgré les dénégations d’alors, aboutissait inévitablement à la « PMA pour toutes » aujourd’hui et, demain, à la légalisation de la GPA. Illustrations d’un changement radical de conception de la naissance et de l’enfant, de la maternité, de la paternité et de la filiation. Bref, de notre rapport à notre humanité.

Ce ne sont d’ailleurs pas les opposants au projet qui l’affirment, mais bien ses promoteurs dont quelques déclarations révèlent le fond de la pensée. Ainsi, lorsque la Ministre de la Justice, Nicole Belloubet affirme que « l’accouchement ne fait pas la filiation », comment ne pas voir là une remise en cause majeure de notre droit de la filiation ? Celui-ci, rappelons-le, a été conçu pour protéger l’enfant (nourriture, soins, éducation…) tout en assurant la continuité des droits au sein d’une lignée : droit à un nom, transmission d’un patrimoine. La présomption de paternité, c’est à dire la reconnaissance implicite du père par les liens qu’il a avec la mère de l’enfant (mariage ou liaison régulière) suffit, dans notre droit, pour assurer cette protection de l’enfant. Dès lors que « l’accouchement ne fait pas la filiation », comment s’établit-elle ? Quelle déclaration nécessitera-t-elle ? Au-delà, ne soyons pas dupes : de tels propos résonnent comme l’annonce anticipée de la reconnaissance de la GPA. Quoi qu’en dise la Garde des Sceaux !..

Autres propos tenus par le député Jean-Louis Touraine, l’un des chefs de file des promoteurs de la « PMA pour toutes ». Outre le fait que celui-ci a déclaré qu’un enfant n’avait « pas droit à un père », ce qui laisse rêveur, il a affirmé que « la mère n’est plus la femme qui accouche, mais celle qui décide d’être mère ». Ainsi donc, pour une femme, ne compteraient pour rien ce qu’elle vit et ressent tout au long des neuf mois de sa grossesse jusqu’à l’accouchement ?

Quelle dose de cynisme faut-il avoir pour prononcer de tels propos ? Quel mépris pour les femmes et pour les mères, se cache derrière pareilles phrases ?… A l’écouter, seuls compteraient le désir et sa satisfaction. Comme un déni de la réalité !… On le voit bien, le projet qui est à l’œuvre repose sur une sorte d’exaltation devant un progrès technique utilisé pour assouvir des désirs individuels.

Bien sûr, nous pouvons toujours estimer que les débats ne sont pas clos. Nous pouvons aussi garder à l’esprit que seuls sont perdus les combats que l’on n’engage pas. Il reste qu’il nous faut aussi regarder plus loin, examiner avec lucidité le monde que nous préparent ces apprentis sorciers.

Le fait de savoir que J-L. Touraine soutient la cause de ceux qui entendent mettre au point l’utérus artificiel renforce cette observation. En ouvrant de telles perspectives, la reproduction sera enfin déconnectée de la sexualité ! Après s’être débarrassé des pères, on se débarrassera des mères…

Contrairement aux promesses qui nous sont faites, l’homme qui aura cru se rendre maître de la machine et de la technique en sera dépendant. Pire, dépendre de la technique c’est, en ce domaine, dépendre du marché et de ses lois. Un marché qui, par ce biais, aura enfin réussi à imposer la loi du profit au vivant. Celle d’un libéralisme sans régulation, celui qui générera les profits de centres privés de conservation des ovocytes, des cliniques spécialisées, des médecins qui ne soigneront plus mais deviendront des techniciens, auxiliaires et alibis de ces pratiques. Quant aux femmes, la prétendue maîtrise totale de la reproduction les laissera plus que jamais soumises à la pression d’employeurs qui leur demanderont avec insistance de repousser à plus tard une grossesse ou – mieux encore – de faire porter leur enfant par une autre en attendant de pouvoir faire appel à un utérus artificiel ! Soumises, aussi à l’obligation de l’enfant parfait, celui dont les gènes seront enfin débarrassés de toute incertitude, au QI pré-programmé, comme le seront son sexe, la couleur de sa peau, de ses yeux ou de ses cheveux…

Alors, malheur aux enfants qui ne seront pas conformes ! Ces enfants qui, au fil des ans, se révéleraient (du fait de leurs personnalités ou de leurs capacités intellectuelles) inadaptés aux désirs de leurs « parents d’intention ». Car, après tout, ce qu’une intention a fait, une autre intention – contraire celle-là – pourrait le défaire… Qu’adviendra-t-il d’eux ? Refusés parce que non conformes à la commande des « parents d’intention » comme dans certains cas de GPA ? Mis sur le marché comme aux USA ces enfants dont les parents d’adoption ne veulent plus et qui se retrouvent dans des foires aux enfants où ils s’efforcent de se montrer sous leur meilleur jour pour séduire de nouveaux et potentiels parents adoptifs ? Pour justifier le tout, on nous répondra que cela n’est qu’affaire de contrat !…

Bien sûr, face à de telles perspectives, on nous assène déjà des heures d’antenne et des témoignages émouvants pour nous rappeler que les enfants nés de PMA au sein de couples de femmes ou de GPA et adoptés par des couples d’hommes vivent heureux au sein de foyers aimants. Ce qui n’est pas faux. Mais l’émotion est ici instrumentalisée pour nous interdire toute réflexion basée sur la raison. Faut-il se soumettre à de tels débordements de bons sentiments ? Faut-il occulter la face moins reluisante de ces pratiques (exploitation de femmes, contrats juteux, associations à but lucratif, business-plans de cliniques spécialisées, trafics d’enfants…) pour mieux nous faire avaler la pilule du changement ?

Bien sûr aussi, on nous assène l’argument de l’égalité, du refus de la discrimination comme s’il fallait confondre pathologie et états de vie, ce qui est une forme d’insulte à l’égard des couples hétérosexuels qui souffrent d’infertilité.

Au surplus, à l’heure où notre société connaît de multiples fractures, au point de devenir un archipel morcelé qui menace notre avenir, l’affirmation par la loi de la primauté de désirs individuels n’est que la reconnaissance du fait que ce qui nous sépare est plus important que ce qui nous unit. Et l’on voudrait en même temps prétendre réaffirmer la notion de bien commun ! Comprenne qui pourra. Mais surtout, l’exercice sera vain. Alors, oui, c’est bien au naufrage de notre civilisation que nous assisterons. Parce que celle-ci a élaboré notre droit sur des bases radicalement différentes. Parce qu’elle a su jusque-là assurer la primauté du bien commun face aux désirs individuels. A rebours de ce qui se trame aujourd’hui.

Quant à ceux qui ne s’y résigneront pas, ils n’auront d’autre choix que d’entrer en dissidence, de se constituer en contre-culture pour garder intacte la flamme d’une commune humanité…

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La morale des homards…

Il était une fois en son palais, un haut personnage de l’Etat qui recevait à dîner, régalant ses hôtes de homards et de vins fins. Ses invités : des intellectuels, patrons ou journalistes, tous gens de cette France d’en haut qui n’aiment rien tant qu’échanger entre eux de fortes pensées sur les temps que nous traversons, l’avenir de la planète que seule sauvera notre sobriété, ou encore les fractures françaises et les manières de les réparer. Des gens que croit devoir bien traiter celui qui souhaite tirer parti de telles relations, de cet « effet réseau » qui sert les ambitieux sans scrupule à défaut de servir nos contemporains.

Et pendant ce temps, le bas peuple se démène pour boucler ses fins de mois, faire partir ses enfants en vacances ou encore trouver une maternité à proximité…

Patatras ! Ce qui devait demeurer dans le secret de l’entre-soi se retrouve mis sur la place publique. Et, non content de révéler ces dîners sous les ors de la République, ceux qui les ont rendus publics ont trouvé dans des factures de travaux dans son appartement de fonction, dans un logement ou dans l’emploi de certaines indemnités, matière à noircir le portrait de cet homme au point de lui rendre la tâche impossible et le conduire à démissionner.

Non ! On ne pleurera pas sur le sort de François de Rugy tant le personnage paraît être avant tout un ambitieux aussi peu soucieux de rigueur que de cohérence dans ses engagements.

La morale de cette histoire conduit donc à dénoncer l’indignité de ces puissants qui s’exonèrent des sacrifices qu’ils demandent aux autres. Au risque de conforter le « tous pourris », terreau sur lequel prospèrent les idées les plus nauséabondes. Elle rappelle aussi l’exigence toujours plus haute de la morale publique, ce qui est somme toute salutaire. Elle doit cependant aussi nous interroger sur une autre face de cette affaire : le sens d’une quête sans fin de transparence et le rôle de ceux qui s’arrogent désormais non seulement le droit de fixer les règles de cette morale, mais aussi celui d’être en même temps policiers, juges d’instruction, procureurs et juges en dernier ressort.

Première constatation : point n’est besoin de droit puisque l’efficacité conjuguée de ce qu’il est convenu d’appeler le journalisme « d’investigation » et des réseaux sociaux aboutit à des condamnations sans jugement. Peu importe que les règles de droit aient été respectées ce qui, rappelons-le, semble être le cas au moins en ce qui concerne les fameux dîners, et sans doute même pour le coût des travaux contestés ! Ceux qui ont désigné un homme à la vindicte populaire et l’ont accablé par des révélations à répétition ont procédé à une instruction à charge, convoqué le tribunal populaire et préparé le verdict. Ensuite, la condamnation allait de soi.

Seconde constatation : il fut un temps où l’Eglise et la République, main dans la main, enseignaient la morale. En la matière, leur autorité n’était guère contestée. Ce temps est révolu. Et l’on cherche en vain maintenant ceux qui oseraient nous parler de morale tant cela a été décrié. Au point de nous en faire oublier l’impérieuse nécessité. Face à ce vide, de nouveaux juges en morale publique se sont auto – proclamés. Ils ont pour noms : Edwy Plenel et Médiapart, ou encore celui de nombre d’amuseurs qui sévissent sur les ondes. Forts de leur impunité, les uns et les autres se donnent tous les droits.

Il n’est pas question ici de contester l’utilité des lanceurs d’alerte ou de faire le procès de journalistes qui enquêtent sur ceux qui nous gouvernent. Mais interrogeons nous : au nom de la désormais sacro-sainte transparence que va-t-on demain dénoncer ? Et, au-delà, que va-t-on chercher à nous imposer ? Ce qui vaut pour les puissants et les conduit parfois au pilori vaudra demain pour les misérables que nous sommes. Craignons donc le moment où ce qui était toléré hier serait soudain vilipendé au nom d’une religion ou d’une idéologie qui imposeraient leur propre vision du bien et du mal…

Dernière observation : les parangons de vertu d’aujourd’hui sont-ils légitimes pour nous imposer leur propre vision ? Les chevaliers blancs sont-ils vraiment sans tache ? Et leur manière de procéder est-elle à la fois un modèle de rigueur et exempte d’arrière-pensées politiques ? En d’autres termes, sont-ils des militants de la cause journalistique ou d’une autre cause ? Craignons que la transparence dont ils sont les promoteurs ne dérive au point de nous placer demain sous le regard permanent des autres, chacun devenant tour à tour espion et espionné dans sa vie personnelle, sexuelle, ses goûts culinaires, ses croyances, son comportement face au défi écologique, etc. Tout cela au nom d’une certaine idée du bien insidieusement détournée dans un but politique soigneusement dissimulé.

La Terreur de 1793 a commencé à l’initiative de « purs » révolutionnaires qui prétendaient défendre les acquis de la Révolution en pourchassant et en mettant à mort ceux qui n’était pas assez purs à leurs yeux. Au point que la machine infernale a fini par dévorer les plus « vertueux » de ses concepteurs comme le rigoureux Robespierre. Il s’est toujours trouvé des Fouquier-Tinville pour dresser des réquisitoires et réclamer la mort. Il s’est toujours trouvé un peuple que des tribuns démagogues savent « chauffer » pour lui faire réclamer des têtes. Il s’est toujours trouvé des bras pour exécuter les sentences et faire couler des flots de sang.

Oui, l’obsession de la vertu fait parfois froid dans le dos. C’est sans doute pourquoi je préfère reconnaître en chacun une certaine dose de faiblesse. Parce qu’elle est humaine. Tout simplement humaine…

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Une main tremblante…

Si l’on en croit les augures gouvernementaux, la cause est entendue : projet de loi en juillet, débat parlementaire au cours de l’automne et, avec les inévitables navettes parlementaires, la « PMA pour toutes » devrait être adoptée au cours du premier semestre 2020. Sauf qu’il faudra bien qu’il y ait débat. Un débat où la conscience et la raison auront, espérons-le, leur mot à dire car ce sujet bouleverse non seulement le droit de la filiation, mais également l’idée que l’on se fait de l’Homme, de sa conception et de la vie…

La conscience nous invite à prendre en compte la souffrance. Je sais la souffrance de femmes qui, en couple avec un homme ne parviennent pas à donner la vie. Je sais combien est légitime le désir d’accomplissement qui les habite. Un désir d’accomplissement à ne pas confondre avec le désir d’enfant d’une femme n’ayant pas le compagnon stable dont elle pourrait souhaiter qu’il devienne un père pour son enfant. Pas plus qu’avec celui d’une femme dont l’orientation sexuelle la prive de relations avec un homme. Les unes et les autres souffrent de ne pouvoir donner la vie. Soit, mais dans un cas il s’agit de l’accomplissement d’un couple. Dans les autres, il s’agit ni plus ni moins que d’un désir d’enfant insatisfait.

A partir de cette observation, quelques questions se posent auxquelles notre conscience nous interdit de nous dérober. Et, en premier lieu, si l’on peut considérer – ce qui n’est d’ailleurs pas évident – qu’une souffrance puisse être créatrice de droits, cela doit-il aller jusqu’à créer des droits sur autrui et, en l’espèce, sur des enfants ? Cette question pourrait d’ailleurs être posée d’une autre manière : s’agit-il de créer un droit à l’enfant qui viendrait en quelque sorte en réparation de cette souffrance ?

En posant ces questions, c’est déjà y répondre partiellement tant il apparaît clairement que l’on ne peut considérer un enfant comme un quelconque « pretium doloris ». A moins de rentrer dans une logique d’évaluation du vivant, à moins de se soumettre aux règles du marché dans la venue au monde des enfants, et de s’engager sur la voie de la marchandisation du corps humain…

J’évoquais plus haut la souffrance des femmes qui ne peuvent donner la vie. C’est à partir de ce constat que certains en ont fait une question d’égalité. C’est d’ailleurs ce que veut induire implicitement l’emploi des deux mots « pour toutes ». Mais on ne peut sérieusement parler de « discrimination » quand il s’agit, non d’une inégalité délibérément organisée par la société, mais de la conséquence d’un état de vie. La question se pose donc de savoir si nous devons estimer que la société aurait l’obligation de remédier aux conséquences naturelles d’états de vie différents ? Si nous considérons comme souhaitable que la loi puisse, en édictant des règles destinées à faciliter la vie des personnes en situation de handicap, remédiant ainsi à des inégalités de naissance, nous ne pouvons que constater que les situations évoquées au sujet de la « PMA pour toutes », ne sont pas de même nature.

Au-delà, alors que l’on nous annonce à intervalles réguliers des dé-remboursements de médicaments par la Sécurité sociale, alors que certaines pathologies lourdes ne sont plus prises en charge à 100%, doit-on considérer que devrait être pris en charge par la collectivité le coût de techniques qui n’ont pas pour objet de répondre à une quelconque pathologie, contrairement à ce qui arrive à des couples hétérosexuels infertiles ? En d’autres termes : des pathologies non couvertes d’un côté, une absence de pathologie remboursée de l’autre, observons qu’il y a là une rupture du pacte de solidarité sur lequel est fondé la Sécu !

Incidemment, cette question concerne aussi le rôle du médecin dans nos sociétés : est-il de remédier à des pathologies, de soulager ou de combler des désirs ?… Dès lors que l’on considère qu’il peut avoir pour mission de combler des désirs, il sort de sa mission de thérapeute pour devenir un prestataire de services. Des services que celui qui les sollicite devrait lui-même payer à leur juste prix…

Mais n’en restons pas là. La raison qu’invoquent tous ceux qui combattent l’obscurantisme et en appellent au progrès, nous invite à poursuivre le raisonnement en faisant preuve de lucidité.

Ainsi, la reconnaissance d’un droit à l’enfant pour des personnes, sans que puisse être invoquée une quelconque cause pathologique à leur infertilité, aboutirait à faire de ce droit à l’enfant un principe qui, demain, légitimerait ceux qui militent pour la gestation pour autrui (GPA). D’autant que l’argument de ceux qui vantent une « GPA éthique » prétendent la faire reconnaître comme un « don ». Ce qui signifie accepter l’idée d’un acquiescement volontaire de femmes qui loueraient leur ventre le temps d’une grossesse, oubliant qu’il y a là transaction financière et exploitation du corps des femmes par plus riches qu’elles. Ce qui, au passage et par un parallélisme du raisonnement, conduirait à estimer qu’il n’y aurait pas esclavage dès lors qu’une personne y consentirait ! Et puis, soyons sérieux : au final, cela nous amènerait à occulter le fait que la GPA est une nouvelle forme de trafic de l’humain et de vente d’enfants en particulier ! *

Comment ne pas être saisi de vertige face à de telles perspectives ?

Revenons donc à la raison – et au droit – en faisant un détour par l’environnement. L’article 5 de la Charte de l’environnement qui a désormais valeur constitutionnelle dispose que « lorsque la réalisation d’un dommage, bien qu’incertaine en l’état des connaissances scientifiques, pourrait affecter de manière grave et irréversible l’environnement, les autorités publiques veillent, par application du principe de précaution et dans leurs domaines d’attribution, à la mise en œuvre d’évaluation des risques et à l’adoption de mesures provisoires et proportionnées afin de parer à la réalisation du dommage ». Depuis avril 2005, il est admis que cette disposition avait valeur constitutionnelle. Elle s’impose non seulement aux gouvernants, mais aussi au législateur. Alors, faisons preuve de raison : on parle ici de « réalisation d’un dommage » qui, « bien qu’incertaine », justifierait que soit invoqué ce principe de précaution. Dès lors, comment peut-on oser imaginer que ce qui vaut pour l’environnement pourrait ne pas valoir pour l’humain ?

Le Premier ministre souhaite un débat apaisé sur ce sujet. Mais le croit-il vraiment quand certains préfèrent en faire un combat ? Engager le débat, c’est accepter qu’il ne se conclue pas d’une manière fixée d’avance, ce qui vaut pour toutes les familles de pensée qui entendent s’exprimer sur le sujet. Engager le débat, c’est respecter celles et ceux qui ont des opinions divergentes, et c’est aussi répondre sur le fond à toutes les questions qui se posent, sans esquive ni invective. Montesquieu disait : « il est quelque fois nécessaire de changer certaines lois. Mais le cas est rare, et, lorsqu’il arrive, il n’y faut toucher que d’une main tremblante ». Tremblons d’autant plus que ce qui est en cause, c’est ni plus ni moins que le sort d’enfants …

* L’expression de « gestation pour autrui » constitue une sorte de camouflage sémantique d’une réalité moins avouable, celle de « grossesse pour acheteurs » car l’on sait qu’il faut débourser environ 150 000 euros pour acquérir un enfant sur ce marché. L’exemple de Marc Olivier Fogiel qu’il a lui même médiatisé l’illustre d’autant plus clairement que le fait qu’il ait acheté des enfants ne semble guère susciter d’émotion !..

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