« Politique et société »

Que le pape accepte de se livrer, durant un an à une série d’entretiens avec un chercheur français, voilà qui est peu banal ! Dans ces entretiens avec Dominique Wolton, ils abordent sans détour des sujets aussi variés et complexes que l’émigration, l’Europe, la diversité culturelle, la guerre et la paix, l’Islam, l’histoire de l’Eglise, la laïcité, la tradition et la modernité, les médias, la place des femmes dans l’Eglise.. On ne trouve ici ni « langue de buis » propre aux milieux ecclésiastiques, ni jargon de sociologue ou de chercheur en communication. Cela donne un livre intitulé « Politique et société », ouvrage d’une rare densité qui mérite le détour !

A retrouver sur ce blog dans la rubrique « Notes de lecture ».

Publié dans Billets | Laisser un commentaire

Le souffle de l’Acropole…

Il est de bon ton de brocarder le nouvel occupant de l’Elysée. Pour certains il serait immature. Pour d’autres il serait davantage préoccupé par son image que par l’amélioration du sort de nos concitoyens. Pour d’autres enfin, son libéralisme discréditerait tous ses propos quels qu’ils soient. Versatile, l’opinion lui fait connaître aujourd’hui les désagréments de l’impopularité sans doute au motif qu’il n’a pas encore réalisé, trois mois et demi après son accession au pouvoir, la totalité de ses promesses. Et les journalistes qui, fascinés, avaient observé son irrésistible ascension, ne sont pas en reste…

Pourtant, si l’on accepte ne serait-ce qu’un instant, de mettre de côté quelques cafouillages et des maladresses de style, de ne pas buter sur un seul mot, si l’on prend soin de lire attentivement certains de ses discours, force est de lui reconnaître un certaine énergie pour tenter de faire bouger les lignes. C’est le cas avec le discours sur l’Europe qu’il a prononcé devant l’Acropole d’Athènes le jeudi 7 septembre. Bien sûr, certains ont ironisé sur la mise en scène qui voulait rappeler le discours prononcé exactement au même endroit en mai 1959 par André Malraux : n’est pas Malraux qui veut ! Mais enfin, il n’avait nul besoin de tomber dans la grandiloquence de l’écrivain pour donner du souffle à son propos.

Car enfin, revenons aux reproches faits à l’Europe ? Une perte de souveraineté, c’est à dire de notre capacité à décider nous mêmes de notre avenir ; une absence de démocratie, autrement dit une confiscation par des élites  de cette capacité des peuples à se déterminer ; une perte de confiance enfin qui n’est que la conséquence des précédentes et conduit les peuples à se replier sur eux-mêmes et à oublier leur destin commun.

Alors, quand Emmanuel Macron évoque la nécessité de retrouver la force de l’espérance, quand il parle longuement de souveraineté, de démocratie, de confiance, il met des mots sur ce qui manque aujourd’hui cruellement à une Europe qui connaît la crise et l’échec. S’il s’était contenté d’agiter ces mots comme des incantations, son discours aurait été creux et son écho se serait perdu dans les ruines de l’Acropole. Mais c’est bien un discours de la méthode qu’il a prononcé.

Refonder l’Europe, c’est lui donner la capacité de concilier son attachement non seulement à la liberté et à la démocratie mais aussi, en même temps, aux équilibres sociaux. C’est conjuguer responsabilité et solidarité. C’est définir des ambitions communes, celles qui nous permettront d’affronter dans la solidarité les défis à venir (défis énergétique et numérique, crise migratoire, dérèglement climatique, etc.).

Alors quand il esquisse le contenu d’une feuille de route, celle-ci mérite d’être regardée avec d’autant plus d’attention qu’elle s’écarte des habitudes dans lesquelles s’enlise l’Union européenne depuis des années. La démocratie, c’est le débat. Alors pourquoi pas organiser des conventions démocratiques dans chacun des pays de l’Union pour que soient discutées les termes de ce que nous voulons ensemble ? Pourquoi pas des listes transnationales pour les prochaines élections européennes ? Pourquoi pas un Parlement de la zone Euro ?…

Et puisque le patrimoine que nous partageons et que le monde nous envie est notre richesse, pourquoi ne pas mettre aussi les langues et la culture au cœur de notre ambition ?

Tandis que Malraux invoquait les mânes de Sophocle écrivant Antigone et celles de Périclès qui avait fait ériger le Parthénon, tandis qu’il affirmait « puisse le monde ne pas oublier le grave cortège des morts de jadis », Emmanuel Macron se tourne vers l’avenir et la jeunesse. Il en appelle à notre capacité à refonder l’Europe, à retrouver la force du débat, de la controverse démocratique qui avait cours sur la Pnyx, cette colline d’Athènes où se tenait l’assemblée des citoyens.

Ce faisant il lance un double défi. L’un aux dirigeants européens : auront-ils l’audace d’accepter cette transgression, de cesser de mettre en avant leur différences pour, enfin, définir des objectifs communs ? L’autre aux citoyens que nous sommes : saurons-nous nous mobiliser pour peser sur notre destin ?

Cela mérite mieux que de dérisoires polémiques, non ?

Publié dans Billets | Marqué avec , , , , , , | Un commentaire

La peur ou la dignité ?

Sans doute auraient-ils préféré qu’il se taise. Oui, mais voilà : il est le Pape et leur situation est telle que lancer un appel en faveur des migrants lui a paru nécessaire. Le Vatican n’ignore ni les difficultés économiques, sociales ou sécuritaires auxquelles sont confrontés les états européens ni les problèmes rencontrés en matière d’intégration. Il ne sous-estime pas non plus le nombre de musulmans qui cherchent à quitter leurs terres de guerre et de misère. Mais lorsque des enfants, des femmes, des hommes sont condamnés à l’esclavage ou à la mort, lorsque la dignité humaine est en jeu le chef de l’Eglise catholique sort de son silence. Et ça dérange !

Oui, le Pape François dérange lorsqu’il demande que l’on accueille dignement par un logement et par un travail les immigrés qui arrivent sur notre sol : cela irrite ceux qui croient que l’on en fait toujours davantage pour les étrangers que pour les pauvres et les chômeurs de notre pays. Oui, la demande du Pape en faveur des regroupements familiaux exaspère ceux qui considèrent le flux migratoire en provenance d’Afrique et du Moyen Orient comme une « invasion » qui aboutira, si l’on n’y prend garde, à un « grand remplacement ». Enfin, en ces temps d’attentats, ses propos estimant que la sécurité des hommes l’emporte sur la sécurité nationale troublent bien des esprits.

Alors, le Pape serait-il un naïf doublé d’un irresponsable ? Animé, certes, des meilleures intentions, mais décidément peu au fait des visées expansionnistes des tenants d’un islamisme radical ? Etablir une primauté de la personne sur la société, rappeler qu’une personne ne se réduit pas à sa religion, il était nécessaire de le proclamer. Mais, à l’inverse, il n’est pas inutile de souligner comme l’a fait voici quelques jours l’ancien ministre Alain Lambert* que « cet absolu de la personne ne coupe l’homme ni du monde ni des autres hommes » car « c’est même au nom de la personne que l’individualisme échevelé économique s’est organisé contre une société qu’il a considérée comme tyrannique. C’est encore au nom de leurs conceptions fanatiques que certains criminels veulent imposer un système communautariste dans la République pour la faire renoncer à ses valeurs communes»*.

Alors, oui combattre sans faiblesse ceux qui entendent détruire notre société est une exigence absolue. C’est la responsabilité de nos élus. Mener la bataille culturelle que cela implique, à l’école et ailleurs, c’est notre responsabilité à tous. Dans le même temps, le respect de la dignité des personnes qui cherchent un asile pour échapper à la guerre et à la misère est une exigence absolue. Et c’est la responsabilité du chef de l’Eglise catholique de le rappeler.

Mais si l’on quitte la polémique qui vise le Pape François, peut-on sérieusement croire que c’est en bâtissant des murs, en fermant nos frontières que se règlera la question des flux migratoires auxquels nous sommes confrontés ? En la matière, les réponses que nos états apportent face à l’urgence sont insuffisantes si nous ne veillons pas à l’intégration des populations immigrées. Nous savons bien que l’échec de l’intégration est source de rancœurs et de violences. Alors, n’ayons pas peur d’affirmer que si échec il y a, il est le fruit de politiques publiques à courte vue. Il est aussi la conséquence d’une idéologie selon laquelle l’intégration serait une violence faite à des populations exilées sur notre territoire. Comme si nous devions nous excuser des causes de leur exil, mais aussi de notre langue, de notre culture et du mode de vie que nous les invitons à partager. Une idéologie qui paralyse l’action publique et encourage toutes les dérives. L’intégration nécessite des politiques de long terme audacieuses. Est-ce trop demander ?

Autre défi : celui du développement. Dans son rapport « Perspectives de la population mondiale, la révision de 2017 » publié fin juin **, le département des affaires économiques et sociales de l’ONU précise qu’en 2100, 40% de la population sera africaine. Parmi les pays qui connaîtront la plus forte croissance démographique, on note le Nigeria (qui deviendra alors le troisième pays le plus peuplé au monde avant les USA !), la République démocratique du Congo, l’Ethiopie, la Tanzanie, l’Ouganda. Avec pour conséquence qu’un milliard d’africains devraient vivre en ville dans les vingt prochaines années. Pour faire face à cet accroissement de population, il faudra des états solides, disposant de moyens suffisants pour répondre aux besoins de sécurité, de logement, d’éducation et d’accès à la culture, de services sanitaires, de transports, de voirie, etc. Compte tenu de la situation actuelle de certains pays pillés par des oligarchies sans scrupule, d’états à la faiblesse endémique, nous mesurons l’ampleur de la tâche à accomplir en moins d’une génération ! Pourtant, faute de relever ce défi, les guerres tribales et intercommunautaires feront rage avec leur conséquence : un exode massif et des flux migratoires face auxquels ceux d’aujourd’hui ne sont que de pâles brouillons. Nous savons que ces pays n’y parviendront pas seuls et que cela nécessitera une forte contribution des pays développés. Est-ce trop leur demander ? Faut-il rappeler que, pour l’avenir, la sécurité de ces mêmes pays développés est à ce prix ?

Face à une question aussi complexe, choisir la peur, le repli sur soi, c’est à coup sûr aller au-devant de l’échec. Choisir la dignité et le développement, c’est se risquer à l’ouverture et se donner une chance de réussir. Ce que résume bien la formule d’Angela Merkel ***: « ce qui m’importe, c’est de donner une forme humaine à la mondialisation ». Ce à quoi elle a ajouté une belle phrase qui mérite réflexion : « si l’on commence maintenant à devoir s’excuser de montrer un visage ami face à des situations d’urgence, alors ce pays n’est plus le mien »

* Je reprends ici un extrait de la réaction qu’il a publiée, le samedi 26 août sur Facebook, à la suite de l’éditorial de François Régis Hutin publié ce jour-là dans Ouest France.

** Rapport dont « Le Monde » a publié une synthèse dans son édition du 8 août dernier.

*** Dans une interview publiée par le quotidien allemand « die Tageszeitung » et reprise par Libération dans son édition du 30 août.

Publié dans Billets | Marqué avec , , , , , , | Laisser un commentaire

Pour l’été… la « Brêve apologie… » de Jean-Luc Marion

Le philosophe et académicien Jean-Luc Marion n’a jamais fait mystère de ses convictions. Il a publié au printemps dernier un essai décapant intitulé de manière provocante « Brève apologie pour un moment catholique ». Un essai sur la place des catholiques dans la société française qui, dans le même temps nous interroge sur notre rapport aux religions. Une réflexion d’une grande richesse qui ne devrait pas laisser indifférent.

« N’ayez pas peur ! », cette injonction de Jean-Paul II lancée du balcon de Saint-Pierre juste après son élection, il y a presque quarante ans, entendait réconforter les catholiques du monde entier. Il semble qu’aujourd’hui ce soient plutôt les catholiques français qui devraient répéter ces mots à quelques Français non catholiques, effrayés d’un retour du cléricalisme, voire à certains catholiques intimidés par leur existence même. Je vous le dis donc : « N’ayez pas peur de nous ! »

Car il semble que vous ayez peur, ou du moins que vous vous inquiétiez, à lire l’amoncellement de déclarations, qui font tapage sur le « retour » des catholiques (mais d’où tenait-on qu’ils avaient disparu ?), sur leurs choix politiques (mais pourquoi seraient-ils les seuls citoyens à ne pas en faire ?), sans parler de ceux qui s’étonnent que Dieu ne soit pas « mort »(comme si la proposition avait un sens). L’incompréhension va même parfois jusqu’à l’absurde ou à l’inconvenant, quand on reproche à un candidat à la présidence de la République d’admettre être chrétien (est-ce un délit ?), ou au pape de n’être pas vraiment « progressiste » parce qu’à la fin des fins il maintient le dogme (n’est-ce pas son simple devoir ?). Cette crainte fait bien de l’honneur aux catholiques qui n’en méritent pas tant. Car enfin, imagine-t-on vraiment que ce qui menace aujourd’hui la sérénité de la nation française et l’unité de la République, ce soient les catholiques, à qui les mêmes athées officiels reprochent surtout leur trop petit nombre et leur manque de conviction ? Peut-on vraiment prendre au sérieux les fantasmes que nous déversent les éditoriaux peu pensés, les enquêtes biaisées et les révélations de vaticanistes approximatifs ? Il me semble que tout ce fatras sort de sacristies assez imaginaires, parce que en fait on ne va guère voir les catholiques là où ils sont vraiment…

…/…

D’ailleurs que sait-on d’eux ? A dire vrai, pas grand-chose faute de fréquenter les églises (sinon on n’irait pas répétant qu’elles sont toutes vides) ; faute de pratiquer souvent la Bible (bien qu’on continue d’y chercher des étonnements)…

…/…

N’ayez donc pas peur de nous, gardez votre peur pour les vraies menaces, qui ne manquent pas. Mais ne nous sous-estimez pas non plus. Ne nous prenez ni pour des demeurés, ni pour des revanchards. Oubliez une minute les clichés et les slogans : les catholiques ne se divisent pas en incroyants potentiels (bien !) ou en intégristes identitaires (pas bien !), en humanistes incertains (acceptable !) ou en militants d’une contre-société (intolérable !). Car les catholiques, depuis si longtemps gentiment ou méchamment raillés, soupçonnés, calomniés plus qu’à leur tour (car on peut y aller franchement, il n’y a rien à en craindre), sont encore là. Ils semblent presque ne pas avoir réalisé que, si l’on peut être persan en France (et de mieux en mieux), on ne devrait plus pouvoir être encore catholique. C’est d’ailleurs votre étonnement et peut-être votre problème : des catholiques, il y en a encore, bien plus qu’on ne croit. »

Jean-Luc Marion « Brêve apologie pour un moment catholique » – 124 pages. Editions Grasset

Publié dans Billets | Marqué avec , , | Laisser un commentaire

Pour l’été… « Le Choc des incultures »

Le temps de l’été ce blog prendra une nouvelle fois des chemins de traverses. Ceux que nous ont proposé certains auteurs au cours des derniers mois, dans des ouvrages qui méritent que l’on s’y arrête. Culture, identité, religions, Islam… sont des mots qui ont marqué l’année qui vient de s’écouler avec ses drames, ses passions, ses surprises. Je vous propose  de les revisiter au cours des semaines qui viennent.

Pour commencer, des réflexions sur culture et identité que nous propose Francis Balle au travers de quelques extraits de son récent essai « Le choc des incultures » que je vous encourage vivement à lire.

« Ce que l’hypermodernité fait apparaître depuis la destruction des tours jumelles de New-York en 2001, davantage encore à la faveur de la numérisation progressive des médias après 2005, et de la plupart des activités humaines depuis, plutôt qu’au lendemain de l’effondrement du système spicétique entre 1989 et 1991, c’est le rapport de force dont les cultures sont les instruments, celui-là même dont la vraie culture constitue, en dernière analyse, l’ultime et véritable enjeu.

…/…

La quête éperdue d’une identité – ce que l’on appelle, communément et maladroitement, la « crise des identités » – est le fruit amer d’une époque qui chante les louanges de la « communication » et qui voit la multiplication effrénée des échanges entre les hommes, les pays et les civilisations. Cette quête sisyphéenne n’est que la mise en lumière, dans une période d’échanges accrus, de cette vocation de l’humanité à « fabriquer » des différences. Le « propre » de l’homme, son état de nature, c’est précisément la culture.

…/…

Le danger, pour le XXI° siècle, n’est pas celui de l’américanisation à marche forcée. Il n’est pas davantage dans le « choc des civilisations » – l’ « Occident » contre l’ « Islam », comme s’il n’y avait qu’un islam et comme si l’Occident, à travers son industrie, son droit et son horizon d’espérance, ne représentait pas, pour beaucoup, une étape nouvelle de l’aventure humaine. Il ne résulte pas non plus de la seule rivalité entre les puissances économiques, du moins telle que l’on peut aujourd’hui l’entrevoir, entre l’ensemble américain, l’Asie-Pacifique, l’Europe élargie et les pays émergents ou réémergents. il provient surtout des excès ou des dérives de chacune des cultures qui traversent les sociétés d’aujourd’hui et influent conjointement sur chacun de nous. Il résulte de l’addition de ces excès et de ces dérives et, plus encore, de l’effet d’entraînement de certaines de ces dérives .

…/…

Le culte qu’un peuple voue à son patrimoine n’a pas seulement pour vertu de fonder son amour-propre ; il est aussi une voie de passage pour la rencontre avec les autres peuples. C’est par le truchement des œuvres de leur « vraie » culture que les pays ou les peuples peuvent le plus aisément engager le dialogue, apprendre à se respecter les uns les autres, prendre conscience de leur destin commun, se sentir moins étrangers les uns des autres.

…/…

Si l’on prétend, si peu que ce soit (et autrement que par de vaines incantations en faveur du dialogue entre civilisations), réparer les dégâts occasionnés par ce qu’il appelle le « dérèglement du monde », il faut réentendre l’avertissement d’Amin Maalouf qui, dès 1998, s’inquiétait de ce qu’il appelait « les identités meurtrières ». « Pour aller résolument vers l’autre, écrivait-il, il faut avoir les bras ouverts et la tête haute, et l’on ne peut avoir les bras ouverts que si l’on a la tête haute* ».

…/…

De la belle formule de Maalouf, tirons la leçon d’abord pour nous-mêmes. Nous n’avons pas encore pris la mesure des dégâts commis par notre désintérêt pour les humanités, les nôtres et celles des autres, contemporaines ou anciennes, que depuis l’école primaire jusqu’à l’université, nous n’avons cessé de réduire à la proportion congrue.

La France s’enorgueillit, à bon droit, s’être une nation littéraire, admirée, voire aimée pour cette raison. Depuis un demi-siècle, elle a pourtant abandonné ce que le monde entier nous envie, au cœur même de l’institution qui devrait être en première ligne : l’école.

De ce lâche abandon, la gauche et la droite sont pareillement coupables : les plus productivistes, à droite, parce que les humanités sont à leurs yeux inutiles ; les plus idéologues, à gauche, parce qu’ils soupçonnent ces mêmes humanités de reproduire les inégalités sociales en favorisant les héritiers de la bourgeoisie. Ni les uns ni les autres ne perçoivent que cet abandon entraine immanquablement les médias, soumis aux lois du marché et non à celles qu’ils rêveraient d’imposer, dans la voie de la médiocrité. L’information tend au bavardage sans fin et aux débats simplistes, les divertissements se coupent de la seule culture aux sources de laquelle ils devraient s’abreuver »…

Francis Balle « Le Choc des incultures » – 142p. éditions de l’Archipel 2016.

* Amin Maalouf « les identités meurtrières » (éd.Grasset 1998)

Publié dans Billets | Marqué avec , | Un commentaire

Santa subito !

En avril 2005 à Rome, lors des obsèques du Pape Jean-Paul II, de nombreux catholiques se sont écriés « Santo subito ! », réclamant ainsi qu’il soit canonisé sans attendre. Le 30 juin dernier, quelques heures à peine après l’annonce du décès de Simone Veil, les pétitions commençaient à circuler pour réclamer qu’elle soit inhumée au Panthéon*. Serait-elle déjà considérée comme une sainte laïque ?

Ce parallèle ne plaira sans doute pas à ceux qui, en raison de leurs convictions, n’ont jamais vraiment pardonné à Simone Veil la loi qui porte son nom et qui a dépénalisé l’avortement. Au-delà, il y a lieu de s’interroger sur ce qui a inspiré un tel mouvement, quasi unanime, de l’opinion. Qui cherche-t-on ainsi à honorer ? Serait-ce l’ancienne déportée – matricule 78651 – revenue d’Auschwitz ? L’infatigable témoin de cette tragédie qui se faisait un devoir d’en partager la mémoire ? A moins que ce ne fut l’inlassable militante de la construction européenne qui professait le refus de la haine, l’impérieuse nécessité du pardon entre des « peuples condamnés à vivre ensemble » ?

Un peu tout cela, sans doute, mais aussi plus certainement, la femme politique qui, bien que réservée à l’égard des ultras du féminisme, a permis des avancées significatives de la condition féminine. Et c’est là que les éloges se noient dans cette zone grise où prospèrent les ambigüités, les simplifications hâtives et une manière de réécrire l’histoire au profit d’arrière-pensées fort peu innocentes. Car enfin, Simone Veil n’était pas, tant s’en faut, la militante d’un avortement de convenances ! Oublie-t-on que l’objectif de sa loi de 1974 était de mettre un terme aux 300 000 avortements clandestins auxquelles étaient alors réduites nombre de femmes en détresse ? Oublie-t-on que Simone Veil n’avait cessé de rappeler que « chaque avortement est un drame et un échec » ? Oublie-t-on qu’elle avait pris soin d’encadrer ce « droit à l’avortement » d’un certain nombre de contraintes pour éviter sa banalisation ? Mais tout cela a été occulté par celles et ceux qui ont préféré voir dans la loi de 1974 une porte ouverte dans laquelle ils allaient s’engouffrer pour imposer peu à peu leurs vues. Cela a encore été le cas en décembre dernier avec l’instauration du « délit d’entrave numérique » à l’avortement…

Nous voilà confrontés à l’étrange paradoxe d’une société qui, dans le même temps, honore celle qui avait conçu un texte de loi équilibré et n’a de cesse de rompre cet équilibre. Il est vrai que dans des débats où la passion l’emporte sur la raison, le seul fait d’émettre une opinion qui s’écarte du politiquement correct ne suscite que des sarcasmes. C’est ainsi que la participation de Simone Veil à la « Manif pour tous » avait été moquée par ceux qui se refusaient à y voir l’expression d’une conscience soucieuse du bien commun, toujours cohérente, et considéraient qu’il ne s’agissait là que du signe d’un déclin dû à son grand âge. Leur attitude pourrait se résumer de la manière suivante : quand une grande figure s’exprime, retenons ce qui nous arrange, dénigrons le reste !

Si les visiteurs du Panthéon, après que Simone Veil y ait fait son entrée, ne retenaient que cela et se laissaient prendre à cette dérive, ce serait une tragique méprise. Pire : une forme de trahison à l’égard de ce qu’elle fut.

* Alors que son père, sa mère, son frère, séparés dans l’horreur des camps restent à jamais sans sépulture, comment aurait-on pu, fût-ce au Panthéon, séparer Simone Veil de son mari décédé en 2013 ?

Publié dans Billets | Marqué avec , , , , | Laisser un commentaire

L’ère du soupçon

Après la campagne électorale que nous avons subie, pouvait-on espérer autre chose ? A peine nommés, quatre ministres sont suspectés, l’un d’avoir tiré parti de sa situation pour réaliser en famille une profitable opération immobilière, les trois autres, d’avoir abusé de mandats d’élus européens pour faire salarier comme assistants parlementaires des collaborateurs de leur propre parti. Et les voilà promptement exfiltrés. A peine élue, une jeune députée qui travaillait auparavant dans un cabinet de lobbying européen à Bruxelles se trouve en butte à des critiques de la part de certains médias considérant que sa position « pose de sérieuses questions quant à de potentiels conflits d’intérêts ». Bref, avant même d’avoir mis les pieds à l’Assemblée Nationale, et bien que n’exerçant plus son activité professionnelle, elle était suspecte de vouloir violer les règles en vigueur en la matière. Et sa légitimité d’élue du suffrage universel, sérieusement contestée.

Au tribunal des médias et des réseaux sociaux, plus besoin d’avocats de la défense : ceux-ci sont inaudibles. La sérénité indispensable au bon fonctionnement de la Justice est absente. Enfin, pas même besoin de sentence : elle semble déjà prononcée par les accusateurs. Bref, la suspicion vaut condamnation…

Depuis quelques mois, les déchaînements de ce type sont devenus monnaie courante. Et nous posent de multiples questions.

La première porte sur le nouveau puritanisme qui entre en vigueur et définit la morale publique de manière quasi totalitaire. Nous savons bien que nous sommes confrontés à une défaite morale et qu’il est urgent de redéfinir l’éthique publique. Mais cela doit-il se faire de cette manière ? Où sont nos penseurs dans ce débat ? Celui-ci serait-il déjà confisqué par des médias volontiers donneurs de leçons, et pas toujours exempts eux-mêmes de critiques ? Et d’où tireraient-ils la légitimité leur permettant s’ériger en autorité morale apte à définir les règles qui s’imposent aux gouvernants comme à l’ensemble de la société ? Qu’ils constituent un contre-pouvoir, voilà qui est louable. Qu’ils se prennent pour des justiciers exerçant une justice dont ils définissent eux-mêmes les règles, voilà qui est préoccupant. On aurait envie d’entendre davantage juristes et philosophes s’emparer de ce sujet…

La seconde se résume ainsi : sommes-nous passés de la présomption d’innocence à la présomption de culpabilité ? Comme le souligne dans une interview au « Point » Dominique de la Garanderie, ancienne Bâtonnière du barreau de Paris, « la présomption d’innocence a volé en éclats ». Cette présomption d’innocence qui découle de l’article 11 de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, implique que tout accusé a droit à une justice équitable et impartiale. Peut-on encore parler d’impartialité lorsque l’instruction est publique et essentiellement à charge ? Et avons-nous oublié que la présomption d’innocence est un principe juridique essentiel pour la protection des individus et de leurs droits ? La fouler aux pieds, c’est inévitablement provoquer des dégâts humains considérables. Sommes-nous devenus cyniques au point de ne pas nous en préoccuper ?

La troisième concerne directement notre vie publique, ses mécanismes, son financement et le recrutement de nos élus. Pour un parlementaire, qu’il soit national ou européen, les frontières sont nécessairement floues entre le caractère local des responsabilités qu’il exerce et celles qu’il assume au sein d’une formation politique. Les positions qu’il prend sont à la fois le fruit d’une expertise, d’une présence sur le terrain auprès de ses électeurs, du travail en relation étroite avec les administrations, et enfin des réflexions collectives menées au sein de la formation politique qui l’a investi, y compris avec des collaborateurs. Enfin, à l’heure de la mobilité et du télétravail, peut-on sérieusement affirmer que pour travailler sur des dossiers européens, il faut nécessairement et exclusivement être localisé à Bruxelles ou à Strasbourg ? Alors, qui peut dire sans crainte de se tromper, où commence le travail d’un assistant et où se termine celui d’un permanent de parti politique ? Il ne s’agit pas ici d’excuser toute dérive, mais seulement de raison garder dans la manière de traiter ce sujet, et de veiller à éviter les confusions…

S’agissant enfin du recrutement de nos élus, il faut être clair : pour éviter tout risque de conflit d’intérêt, faudrait-il interdire les fonctions électives à toute personne ayant exercé une activité dans une entreprise privée ou dans un cadre libéral, mais pas à un militant syndical ou à un fonctionnaire ? Curieuse conception de la représentativité de nos élus, curieuse conception de l’équilibre qui consisterait à estimer qu’un fonctionnaire ou un militant syndical seraient nécessairement purs dans leurs intentions tandis que celui qui a, dans le passé, défendu des intérêts particuliers, serait a priori suspect… Et l’on s’étonnera ensuite que la représentation nationale soit déconnectée des réalités du terrain et de l’économie !

Tout cela nous invite à nous rappeler que l’éthique n’est pas qu’un ensemble de règles morales qui s’imposent, mais qu’elle est aussi un appel à la responsabilité des femmes et des hommes auxquels nous confions les rênes de nos collectivités territoriales ou de la Nation. Enfin et surtout, craignons de vivre dans une société qui serait entrée dans l’ère du soupçon…

Publié dans Billets | Marqué avec , , , , | Laisser un commentaire

Irréconciliables ?…

Comment mieux résumer en deux phrases la faillite des partis de gouvernement : « Il n’y a plus grand chose de commun entre nous » ; « Les idées ne sont jamais débattues ». Le propos de Xavier Bertrand, président de la région Hauts de France décrit la situation de son parti Les Républicains. Mais il aurait tout aussi bien pu être prononcé par un leader socialiste.

La première de ces deux phrases dit en termes pudiques les querelles d’égo, le bal des ambitieux, les alliances tactiques qui obéissent à des considérations personnelles plus qu’à la définition de projets collectifs. Et elle camouffle les haines accumulées, les tentatives de déstabilisation, les coups tordus émanant de leur propre camp qui ont visé aussi bien François Fillon qu’Alain Juppé à droite, François Hollande, Manuel Valls ou encore Benoît Hamon à gauche. Sans doute les partis concourent-ils à l’expression de la vie démocratique en sélectionnant en leur sein celles et ceux qui peuvent à tous les niveaux, local régional ou national, exercer le pouvoir. Mais ce sont les mécanismes et les critères de cette sélection qui apparaissent désormais pervertis au point de devenir inopérants.

Les institutions de la Vème République et surtout l’élection du Président de la République au suffrage universel direct ne sont pas sans effet sur cette évolution des grands partis politiques. A droite, répondant à cette logique des institutions, le culte du chef a transformé la conquête du pouvoir et son exercice en un parcours d’obstacles où des courtisans se rassemblent en écuries concurrentes pour se disputer la mainmise sur le parti, ses finances et sa force militante. A gauche, le goût de la « synthèse » chère au Parti socialiste a été peu à peu dévoyé au profit de la recherche du plus petit commun dénominateur. Au point que le PS en a oublié le caractère éminemment réducteur que résume le qualificatif « petit »…

S’agissant des idées, force est de reconnaître qu’à droite, comme à gauche, il ne fait pas bon en avoir lorsque l’on est militant. D’ailleurs, il y a belle lurette que ces partis ont externalisé à des think-tanks la production d’idées. A droite, la Fondation pour l’Innovation politique, l’Institut Montaigne, l’IFRAP* ou la Fondation Concorde jouent ce rôle. A gauche, ce sont la Fondation Jean Jaurès ou Terra Nova qui produisent notes et propositions que l’on retrouve ensuite recyclées dans les programmes des candidats, comme ce fut le cas avec François Hollande en 2012. Comme si les militants étaient fermement invités à ne pas formuler des idées qui pourraient perturber les jeux internes, comme s’ils étaient tout juste bons à coller des affiches ou distribuer des tracts avant les échéances électorales… Et l’on s’étonne que les partis politiques se soient peu à peu éloignés des réalités du terrain ? Pas surprenant ensuite que les mouvements qui ont récemment fait irruption dans la vie politique (La République En Marche d’Emmanuel Macron ou la France Insoumise de Jean-Luc Mélanchon) aient construit leurs programmes à partir d’une démarche collaborative utilisant les ressources d’internet !

Il aura fallu le mécanisme pervers des primaires et l’irruption d’un trublion (Emmanuel Macron) décidé à faire sauter le système pour assister à l’effondrement de ces grands partis et aux balbutiements de la recomposition tant de la droite que de la gauche. Mais, de part et d’autre, le retour au débat d’idées ne se fera pas sans affrontements entre des tendances radicalement opposées. « La guerre à droite aura bien lieu », a déjà pronostiqué dans un ouvrage** récent l’enseignant en Sciences politiques Guillaume Bernard, qui a théorisé la bataille dans laquelle s’affrontent deux droites, une « classique » et une autre « moderne ». A gauche, la guerre avait déjà commencé. Il faudrait pourtant que tous découvrent que les désaccords peuvent, dans certaines conditions, être féconds. Alors, irréconciliables ?

*IFRAP : Fondation pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques. L’Ifrap comme les autres think-tanks qui apportent leurs idées à la droite sont d’inspiration libérale.

** Ouvrage publié aux éditions Desclée De Brouwer

Publié dans Billets | Marqué avec , , , , , , , | Laisser un commentaire

Les leçons du 18 juin…

Nous avons connu une époque où la République avait oublié ses valeurs. L’Etat était successivement passé de la résignation à la soumission, puis à la collaboration, à la complicité et au crime. Une poignée de femmes et d’hommes avaient cependant refusé de se résigner et de se soumettre. Au delà de leur attachement à une certaine idée de la France, ils avaient pour point commun de ne pas se satisfaire du politiquement correct de l’époque. Ils n’avaient pas hésité à transgresser les codes des milieux auxquels ils appartenaient, à s’affranchir des règles et des lois.

Résister ne fut pas sans douleur, on le sait. Mais si nombre d’entre eux y perdaient la vie, tous en sauvant leur honneur, sauvaient celui d’un pays.

Comparaison n’est pas raison car les circonstances historiques n’ont rien à voir. Mais faudra-t-il rappeler cette leçon à ces nouveaux députés En Marche, si d’aventure, leur étaient soumis des textes allant à l’encontre de ce que leur dicte leur conscience, si étaient mis en cause, dans l’action gouvernementale, la dignité de l’homme ou ses droits fondamentaux ? Faudra-t-il évoquer avec eux le souvenir de leurs premiers pas en politique lorsque, à contre-courant, ils s’étaient lancés dans une bataille qui n’était pas gagnée d’avance ? Faudra-t-il les inviter à ne pas oublier que leur succès provient autant de l’effondrement de forces à bout de souffle que de leur propre capacité à faire un pas de côté, à enfreindre les usages en vigueur pour opérer un changement de point de vue porteur d’avenir ?

Bien sûr, cette leçon ne vaudra sans doute pas pour les ralliés de la dernière heure, ceux qui ont profité des circonstances pour s’offrir à bon compte une virginité dans laquelle s’est dissoute leur ancienne étiquette. Pour ceux-là, se conformer aux consignes de leur mouvement sera le gage de leur tranquillité. Mais pour tous les autres, pour ces nouveaux venus qui se sont engagés avec la ferme volonté de rénover la vie politique, ils pourront opportunément se rappeler que le projet auquel ils ont adhéré est fondé sur une démarche résolument anti-conformiste. Et que la force de leur engagement, la richesse de leurs idées, la créativité qui peut en résulter, trouvent leur source dans cette conviction que le renouveau ne pouvait provenir que de la diversité des points de vue, de la confrontation d’opinions différentes et, s’il le faut, de la transgression. Alors, tomberont-ils dans un nouveau conformisme ?

Bien sûr, ils seront confrontés aux pressions d’un pouvoir gouvernemental qui, comme tous les pouvoirs, cherchera à limiter la contestation par souci d’efficacité. Cela, d’autant que la majorité est moins écrasante qu’annoncée. Bien sûr, la discipline de parti s’invitera dans leurs rangs et certains, plus capés, ne manqueront pas d’arguer de l’inexpérience de beaucoup pour tenter de les faire plier à leurs exigences. Ce faisant, ils leur feront le même procès en incompétence que ceux qui, à droite comme à gauche, leur déniaient hier la capacité à assumer un rôle de parlementaire…

Au bout du compte, soit ils garderont leur capacité à faire entendre une petite musique différente, celle qui fera la richesse des débats, soit, par lassitude ou par facilité, ils se laisseront aller à une implacable discipline de groupe. Dans ce dernier cas, leur capacité à l’insoumission et à la transgression disparaîtra. La République En Marche s’arrêtera d’avancer pour s’installer dans le confort des palais du pouvoir. Celui dans lesquelles s’évanouissent les espérances.

Publié dans Billets | Marqué avec , , , , | Un commentaire

Passons aux choses sérieuses !

Il paraît que près de 8000 candidats à ces élections législatives, c’était une preuve de vitalité démocratique ! On peut en douter : un électeur sur deux ne s’est pas rendu aux urnes, jamais l’abstention n’a été aussi forte ; pour autant l’offre politique n’a jamais été aussi variée.

Ils devraient donc méditer la leçon, ces partis « animaliste », « antispéciste », « décroissant » ou « démondialiste », etc. qui recueillent ici ou là, selon les circonscriptions à peine plus d’une centaine de voix : les électeurs ne les ont pas choisis pour renouveler la vie politique. Ils ont donc au mieux fait de la figuration, au pire rendu plus confus le débat public. Exit donc les partis les plus improbables, les mouvements les plus incongrus, les étiquettes les plus éphémères : un petit tour et puis s’en vont comme dirait la chanson !

Exit également une génération de politiques qui avaient monopolisé le débat depuis quinze ans. Mise à la retraite, cette génération de quadras et de quinquagénaires va connaître des fins de mois difficiles, redécouvrir qu’il y a une autre vie que la politique. Dans ses rangs, nombre d’anciens apparatchiks vont devoir apprendre un métier et, pour certains d’entre eux, passer par la case Pôle Emploi* tant leur expérience professionnelle est quasi-nulle hors la politique. Rude leçon !…

Passons donc aux choses sérieuses.

Les choses sérieuses, ce sont, pour l’avenir, les nécessaires recompositions de la droite et de la gauche. L’une et l’autre ont sombré par leur incapacité à redéfinir leur projet. La droite voulait nous faire croire qu’elle était le parti du mouvement mais elle ne représentait plus qu’une société crispée sur la défense de ses intérêts. La gauche voulait nous faire croire qu’elle était le parti du progrès, elle n’a été que celui qui camouflait la conservation des avantages acquis et l’impuissance économique derrière de prétendues avancées sociétales. Si leurs politiques successives avaient connu le succès, sans doute eussent-elles été pardonnées. Ce ne fut pas le cas. Exit donc ! Il leur reste, pour devoirs de vacances, une indispensable refondation idéologique destinée à esquisser les contours d’une future reconquête du pouvoir. Une refondation d’autant plus difficile et douloureuse que les forces vives vont faire défaut, que les finances seront au plus bas, et que le travail sur les idées n’y a jamais vraiment été encouragé, bien au contraire ! Ajoutons à cela qu’Emmanuel Macron a réussi à siphonner une part du corpus idéologique de la droite et de la gauche avec un positionnement libéral-social, il va donc leur falloir faire preuve de créativité pour faire émerger des projets novateurs. Et comme la bataille parlementaire pour continuer à se faire entendre dans l’espace public risque fort d’être privilégiée, ce n’est pas demain que la droite et la gauche classiques sortiront la tête hors de l’eau…

Les choses sérieuses, c’est aussi la mise en route de cette chambre introuvable que l’on nous annonce pour le 18 juin au soir. Le Parlement sera dominé par un mouvement qui vient à peine de fêter son premier anniversaire. Une domination presque sans partage tant l’opposition sera affaiblie, quantitativement et qualitativement avec la disparition de nombre de ténors. Faut-il s’en réjouir ou s’en lamenter ? Le nouveau Président aura certes les moyens de gouverner, mais la tentation hégémonique n’est jamais très loin lorsque les rangs de l’Assemblée Nationale semblent monocolores. Et « La République en Marche » devrait y prendre garde. On se souvient de cette phrase lancée par le député socialiste André Laignel en octobre 1981 à l’ancien Garde des Sceaux et éminent juriste, le gaulliste Jean Foyer : « vous avez juridiquement tort parce vous êtes politiquement minoritaires ». Une phrase qui disait toute la morgue des vainqueurs et le mépris de l’opposition démocratique. Mais on se souvient également que dans les rangs de l’opposition de l’époque, ce sont moins de vieux briscards qui avaient bataillé avec talent contre certains projets de lois, que de jeunes inconnus qui eux aussi, avaient alors contribué au renouvellement politique de l’époque…

Bien sûr, certains nouveaux élus se laisseront aller aux facilités que leur offrira le système. D’autres découvriront avec délices la tentation des micros tendus et des caméras qui scruteront leurs premiers pas. D’autres enfin ne résisteront pas au plaisir des bons mots qui feront le buzz et pourront les faire remarquer de l’Elysée et de Matignon, tant il sera difficile de sortir du lot parmi quatre cents élus. Mais une génération nouvelle arrive, issue du terrain pour l’essentiel et peu rompue aux disciplines d’appareils avec, en son sein, un nombre jamais atteint de femmes députées. Peut-on sérieusement penser que cela ne va pas modifier en profondeur la manière de faire de la politique ? Débattre, de façon moins clivante et plus respectueuse de l’adversaire que ce que l’on a connu dans le passé. Elaborer la loi en étant plus attentif aux réalités et moins dogmatique. Contrôler le gouvernement avec plus d’acuité… Alors, laissons les passer aux choses sérieuses !

* Faire référence ici à Pôle Emploi est une facilité de langage sachant que les anciens députés (aussi bien ceux qui ne se représentaient pas que ceux qui ont été battus), relèvent d’un dispositif spécifique de retour à l’emploi

Publié dans Billets | Marqué avec , , , | Laisser un commentaire