La démocratie représentative en danger !…

La démocratie est en danger ! Oh, pas parce que des hordes fascisantes s’apprêteraient à renverser le gouvernement, à disperser les parlementaires, à museler les grands médias… Non, plus simplement parce que l’on assiste depuis des mois, des années, à un travail de sape méthodique qui vise, ni plus ni moins, à ruiner ce que nos ancêtres ont mis des générations à bâtir. Plus grave, c’est au nom d’une certaine idée de la démocratie que cet ébranlement systématique est organisé, sans même que soit évoquée la moindre solution de remplacement.

Il est vrai que depuis des années que nous assistons, impuissants, à une crise larvée de notre système démocratique. Incapacité de renouvellement de nos élites, remise en cause par ces dernières des résultats de référendums au motif que les électeurs n’auraient rien compris au choix qui leur était proposé, mise en évidence de la surreprésentation de certaines catégories d’électeurs au détriment de celles qui se seraient abstenues, désenchantement des citoyens et désintérêt pour la chose publique, montée des populismes, etc. sont autant de symptômes alarmants auxquels bien peu de remèdes ont été proposés. Et, depuis quelques mois, d’autres signes sont apparus qui laissent présager des remises en cause plus radicales. Qu’on en juge :

Au lendemain d’une élection dont le résultat ne souffre pas la contestation au regard des règles en vigueur, de beaux esprits font remarquer de tous côtés qu’un taux d’abstention élevé rend un pouvoir et un parlement illégitimes. En clair, quoi qu’ils entreprennent, non seulement nul soutien ne peut leur être accordé, mais surtout les lois adoptées seraient considérées par certains comme nulles et non avenues ! La suite logique est survenue quelques mois plus tard, lors de la contestation du projet de loi réformant le code du travail : le leader d’un parti qui a échoué lors des dernières élections, a revendiqué la loi de la rue pour y trouver la légitimité que les urnes lui avaient refusé.

Très récemment, au cours de l’émission « La Grande table », sur France Culture, la philosophe Sandra Laugier a affirmé : « Dès que l’on a un vote solide derrière soi, est-ce que cela signifie que l’on est mandaté par le peuple, en particulier pour prendre des mesures qui sont très nuisibles à une partie des citoyens, même minoritaire, même très minoritaire ? ». Le seul fait de poser cette question de cette manière, laisse entendre qu’il serait illégitime qu’un pouvoir, fut-il légalement élu, porte atteinte aux droits d’une partie des citoyens. En clair, nous n’avons plus affaire à une société dans laquelle les gouvernants seraient mandatés pour servir l’intérêt général, mais à une société atomisée, éclatée en communautés, en minorités toutes également respectables et qui, à ce titre, ne pourraient accepter que l’on porte atteinte à leurs intérêts.

Dans ce cas, nous pourrions poursuivre le raisonnement jusqu’à l’absurde en ne prenant qu’un exemple : les très riches taxés à raison de leur fortune ou de leurs hauts revenus ne seraient-ils pas en droit de considérer que le gouvernement n’est pas mandaté pour porter atteinte à leurs intérêts ?

Plus sérieusement, pris isolément, ces faits ne mériteraient sans doute pas que l’on s’y attarde. Mais mis en perspective, ils révèlent des évolutions préoccupantes. En effet, des politiques hier (avec le plus parfait cynisme !), des philosophes aujourd’hui (parfois dans la plus totale ingénuité !), répandent peu à peu l’idée que non seulement la démocratie est imparfaite (ce dont chacun peut convenir), mais surtout, qu’elle met en place des gouvernements illégitimes, que la démocratie représentative est obsolète et qu’il est temps d’en changer. Sans pour autant qu’ils prennent soin de préciser par quoi la remplacer ! Nombre de nos concitoyens s’habituent ainsi peu à peu à cette idée, sans même faire la différence entre un gouvernement dénoncé par certains comme illégitime et un gouvernement qui serait antidémocratique, entre des représentants qu’ils peuvent critiquer et des représentants dont il faudrait se passer… Certes, nous savons qu’entre les qualificatifs « illégitime » et « illégal », il y a plus que des nuances. Mais pour combien de temps ?

Derrière ces provocations, apparaît la question du bien commun. Force est de reconnaître l’extrême difficulté qu’il y a, aujourd’hui, à redéfinir ce qui pourrait être ce bien commun. Les grandes échéances électorales auraient dû nous en donner l’occasion. Il n’en a rien été. Or, faute d’être parvenus à redéfinir l’intérêt général, un bien commun sur lequel une majorité de citoyens puisse se mettre d’accord, nous en sommes réduits à une confrontation d’intérêts particuliers. Qui pourrait alors se prévaloir d’une quelconque autorité pour arbitrer entre des intérêts particuliers ou catégoriels ? Pour élever les uns au rang d’intérêt général et abaisser les autres ?…

En réalité, faute de redéfinir simultanément la notion d’intérêt général et des pistes d’amélioration de notre démocratie, nous assistons à un délitement du corps social, à une perte de sens des mots que nous employons pour définir nos règles institutionnelles, et à la mise en place progressive de rapports de forces. Tôt ou tard, cela se traduira par une confrontation explosive. Ce n’est qu’une question de temps.

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La démocratie, victime de la révolte catalane, ?

La révolte catalane serait-elle le premier acte d’une  contestation de grande ampleur contre la démocratie libérale et représentative au nom des passions identitaires ? Pour comprendre ce qui se trame entre Madrid et Barcelone, je vous invite à lire l’article de Benoît Pellistrandi sur le site Telos

https://www.telos-eu.com/fr/politique-francaise-et-internationale/le-caractere-inedit-de-la-revolte-catalane.html

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Bienvenue au pays de la délation…

Il aura fallu qu’une actrice raconte qu’elle a été victime d’un prédateur sexuel, qu’elle le désigne nommément, pour que soudain, la parole se libère. Dévoilant au grand jour ce qui, paraît-il, était « bien connu dans le milieu », d’autres ont révélé ce qu’elles avaient également subi. Et l’homme qui, la veille, apparaissait tout puissant se retrouve soudain abandonné de tous et sa carrière de producteur ruinée.

Il avait, dit-on, le pouvoir de faire ou de défaire les carrières de celles qui le sollicitaient. Un pouvoir dont il abusait sur des femmes qui n’avaient d’autre désir que de mettre leur nom au générique d’un film. Après la violence, l’ambition, la soumission, la honte avaient fait le reste, lui assurant des années durant une impunité totale. Jusqu’au jour où…

Aujourd’hui, ces révélations s’accompagnent d’un déchaînement d’une rare virulence sur les réseaux sociaux, aux USA comme en France. Cette affaire après d’autres qui ont, voici quelques mois, mis en cause chez nous l’un des leaders du parti écologiste, produit un effet de ras le bol salutaire. En libérant leur parole, il permet aux femmes humiliées de retrouver leur dignité. Il met aussi fin au sentiment d’impunité dans lequel vivent leurs agresseurs, et pourrait ouvrir la voie à des actions judiciaires.

Pour autant, l’apparition sur Twitter du #BalanceTonPorc destiné à briser l’omerta sur le harcèlement sexuel au travail laisse perplexe. En invitant les femmes à donner le nom de leur agresseur et à fournir des détails sur l’agression dont elles ont été victimes, son initiatrice entre dans la zone dangereuse de la diffamation. Jusqu’à présent, sur les quelques 50 000 tweets comptabilisés dimanche (ce compte Twitter avait été ouvert deux jours plus tôt !), rares sont les femmes ayant désigné leur agresseur, se contentant le plus souvent de raconter des scènes et de citer des propos tenus. Si le risque de poursuites en diffamation reste alors limité, cela instaure cependant un climat de doute quant à la réalité des faits mentionnés en dissociant ces révélations de toute action judiciaire, au risque d’en faire une bulle nauséabonde sans lendemain.

Mais au-delà de la diffamation, le second danger auquel nous expose cette initiative est celui de la banalisation de la délation. Dans un climat d’hyper-sensibilité à l’égard de ce type d’affaires, le tribunal des réseaux sociaux rend inaudible la parole de l’accusé. En quelque sorte, internet se substitue à la Justice, sans en respecter les règles. Car d’un côté, cela prive les victimes de faire reconnaître par un tribunal les agressions qu’elles ont subies tandis que, de l’autre, le passage devant le juge leur imposerait de faire la preuve de ce qu’elles avancent, ce qui est le plus souvent quasi impossible. Au bout du compte, l’infamie, la mise à mort sociale sont inéluctables pour qui se trouve soudain accusé.

Or, s’il s’agit d’un exutoire pour une douleur jusque-là indicible, il n’est pas sûr que cela contribue efficacement au changement culturel profond qui est à l’évidence nécessaire. En outre, ce qui vaut aujourd’hui pour les questions de harcèlement sexuel (comme de pédophilie, d’ailleurs !) pourrait demain s’appliquer à d’autres sujets… Est-on sûr que la suspicion comme mode de traitement de telles déviances permettrait une moralisation de notre société ? Et que cela faciliterait le « vivre ensemble » ?

Sans doute a-t-on oublié que la délation a accompagné les périodes les plus sombres de notre histoire. Sous couvert de patriotisme, elle a fait plus de 200 000 victimes conduites à l’échafaud et à la mort sous la Terreur en 1793. Entre 1940 et 1944, des centaines de courriers ont dénoncé à la Gestapo, aux autorités de Vichy et à la Milice des familles juives, des résistants et d’autres qui ne l’étaient pas. En 1945, l’épuration a parfois répété les mêmes errements, la simple dénonciation octroyant au passage à certains collaborateurs un tardif brevet de patriotisme.

Chaque fois, la haine de l’autre, la jalousie souvent, la lâcheté toujours, ont été les carburants d’un mécanisme indigne et souvent mortel. Chaque fois les principes les plus élémentaires de la Justice ont été bafoués. Avons-nous vraiment envie de redevenir un pays de délation ?

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« La fragilité des grands principes… »

L’état d’urgence, il fallait bien en sortir un jour ! Depuis les attentats du 13 novembre 2015, nous vivons sous le régime de l’état d’urgence, régulièrement prorogé. La dernière prolongation devant s’achever le 1er novembre prochain, trois possibilités s’offraient au gouvernement : faire adopter une énième prolongation, mettre en œuvre une nouvelle loi antiterroriste ou revenir à l’état de droit initial. L’assassinat de deux jeunes femmes à Marseille, les attentats déjoués démontrent s’il en était besoin, que la menace terroriste n’a guère diminué. Dans ce contexte, impossible de donner l’impression de baisser la garde.

C’est ainsi que, dans une indifférence quasi-générale, et au grand dam des défenseurs scrupuleux de nos libertés, seront pérennisées dans notre droit commun certaines dispositions d’un état d’exception. Cela confirme qu’un pouvoir quel qu’il soit, conduit à instaurer un « état d’urgence » le fait sans même envisager le coup d’après, c’est à dire la manière d’en sortir… Et au final, on n’en sort qu’en rognant un peu plus sur nos libertés.

Pour comprendre la logique dans laquelle nous semblons inexorablement entraînés, il est fort utile de lire le bref ouvrage que vient de publier François Sureau intitulé « Pour la Liberté »*. François Sureau est un personnage singulier. Romancier, ancien conseiller d’Etat, juriste présidant une association d’accueil des réfugiés, proche de François Fillon, il est l’avocat de la Ligue des Droits de l’Homme. A ce titre, et dans le cadre de la procédure des Questions prioritaires de Constitutionnalité, il a plaidé à trois reprises devant le Conseil Constitutionnel la non conformité à notre Constitution de dispositions législatives relatives à l’état d’urgence. La première visait à pénaliser la consultation de sites terroristes. La seconde créait un délit « d’entreprise individuelle terroriste ». La troisième entravait la liberté d’aller et venir. A trois reprises, il l’a emporté, la haute juridiction ayant annulé les dispositions prévues dans les textes.

La lecture de cet ouvrage qui réunit les textes de ses brillantes plaidoiries nous rappelle que si « les temps sont difficiles », cela ne nous autorise en rien à fouler aux pieds les principes qui fondent notre démocratie, sauf à donner la victoire à ses adversaires par une sorte de « soumission totale aux modes de pensée des adversaires de nos mœurs ». Et François Sureau d’affirmer : « la tristesse de ce temps ne tient pas seulement à ce climat de violence civile nouveau pour notre génération de citoyens. Il tient aussi à l’évidente fragilité des grands principes dans notre conscience même ». Une bonne manière de nous interpeler : aurions-nous oublié les principes pour lesquels nos parents, et avant eux nos ancêtres se sont battus au péril de leur vie ? Serions nous devenus incapables de les défendre, de les partager ?

S’il démontre que certaines dispositions sont contraires aux principes fondamentaux de notre droit, François Sureau va plus loin. Son propos attire notre attention sur la logique dans laquelle elles s’inscrivent. Et, au-delà du sujet sur lesquels portent ses trois plaidoiries, il relève que désormais les logiques administrative et policière l’emportent sur d’autres préoccupations. Ainsi, c’est le Ministère de l’Intérieur qui a la main lorsqu’il s’agit de rédiger un projet de loi antiterroriste. Pas étonnant alors que les textes qui en résultent fassent appel à des mots attrape-tout, à des concepts flous dont s’accommode une police soucieuse de limiter les entraves que des textes précis pourraient mettre à son action. Mais chacun sait que le diable se niche dans les détails c’est à dire dans le flou, les mots vagues et imprécis. C’est là, au moins en partie, la conséquence de la perte d’influence du Ministère de la Justice dans l’élaboration des lois, y compris lorsque celles-ci peuvent, de près ou de loin, concerner nos libertés publiques. Comme si ces questions étaient trop sensibles pour être laissées entre les mains de magistrats…

Bien sûr, s’est largement répandue dans l’opinion publique l’idée que dès lors que l’on n’a rien à se reprocher, peu nous importe que l’on élargisse le périmètre des contrôles, interpellations et palpations laissées à l’appréciation des forces de l’ordre. Peu nous importe que l’on assigne à résidence un individu qui pourrait devenir dangereux, même s’il n’y a de sa part pas le moindre indice d’un commencement d’exécution d’un quelconque projet criminel. Peu nous importe que soient prises avec l’aval du « juge des libertés » des mesures à l’encontre d’un individu au seul motif que celui-ci aura été mentionné dans une « note blanche** » interne aux services de police. Oui, mais voilà, cet individu qui n’est pas nous pourrait le devenir demain au seul motif qu’il nous prendrait l’idée de nous opposer à la politique d’un gouvernement et que celui-ci disposerait alors d’un arsenal législatif suffisant…

François Sureau croit en la vertu du droit. Mais il constate qu’après « chaque attentat, des ministres bien intentionnés recommandent de continuer à se distraire comme s’il s’agissait d’un acte de résistance, alors que de l’autre main ils nous introduisent dans l’univers si commode pour eux, si dégradant pour nous, de la servitude administrative ». Et il souligne : « je ne sais rien de plus triste ni de plus humiliant que cet abaissement et cette hypocrisie ». En sommes-nous réduits à ce constant abaissement, à cette hypocrisie ?

* « Pour la liberté » par François Sureau – éditions Tallandier essais 78 pages

** Sont appelées « notes blanches » des notes internes aux administrations, notamment aux services de police, qui n’ont ni en-tête ni signature

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Sombre dimanche pour la démocratie…

Chacun se croit autorisé à avoir un avis sur la question catalane. Les uns pour s’étonner qu’un pays démocratique refuse la procédure en apparence la plus démocratique : celle du référendum. Les autres, pour rester crispés autour d’un juridisme strict et refuser de prendre en compte – au point de vouloir l’empêcher – un vote somme toute illégal eu égard à la loi constitutionnelle espagnole.

Nous pouvons observer la crise catalane comme une affaire exclusivement intérieure qui ne concernerait que l’Espagne. Nous pouvons débattre à l’infini des causes profondes du séparatisme catalan. Nous pouvons dénoncer aussi bien la provocation des autorités de Catalogne que la force opposée par le pouvoir madrilène à ce que l’on pouvait considérer comme un simulacre de consultation. Et, au-delà, s’inquiéter de la difficulté à trouver une issue à la crise. Il reste que, quoi qu’il arrive, ce 1er octobre aura été, et pas seulement pour les Espagnols, un sombre dimanche pour la démocratie.

En effet, à première vue, il nous semble invraisemblable qu’un état démocratique réponde aux urnes par la force, parce qu’en démocratie, l’expression du suffrage universel est source de toute légitimité. Priver un peuple du droit de se rendre aux urnes relèverait donc d’une logique totalitaire. Pour autant on ne peut nier que l’appel aux urnes ait été imposé par les séparatistes qui ont fait fi du cadre constitutionnel en vigueur en Espagne. Or, il n’y a pas de démocratie sans respect d’un cadre légal. Si l’on ajoute que les indépendantistes ont mené une campagne au cours de laquelle leurs opposants n’avaient que peu de possibilités de se faire entendre, on serait tenté de dire « bonjour la démocratie ! »…

La crise catalane ne serait-elle au bout du compte que l’une des facettes de celle que traversent nos démocraties, caractérisée par la défiance grandissante à l’égard des choix effectués par leurs électeurs ? Rappelons nous : le Traité constitutionnel européen est rejeté par les Néerlandais et par les Français en 2005 ? Qu’importe, les dirigeants européens trouvent une solution pour en appliquer l’essentiel des dispositions sans tenir compte du vote de ces peuples ! Au lendemain de la consultation sur le Brexit en Grande Bretagne, des voix s’élèvent pour faire remarquer que les électeurs n’ont pas toujours raison, comme pour avancer l’idée qu’après tout, on pourrait aussi bien ne tenir aucun compte de leur vote… En 2016, la France ne sait plus comment sortir de la polémique sur le projet d’aéroport Notre Dame des Landes ? Le Président de la République ne trouve rien de mieux que de faire organiser un référendum dont les résultats pourtant clairs ne sont suivis d’aucun effet ! Les élections présidentielles désignent un Président ? Des voix en contestent aussitôt la légitimité en raison du nombre des abstentionnistes…

Bien sûr, on pourra toujours observer que les libertés fondamentales sont, en Europe occidentale, bien mieux respectées que dans d’autres zones géographiques. Tout comme y est globalement respectée la séparation des pouvoirs. Il n’en reste pas moins que la liste est longue de ces faits et de ces déclarations qui mettent à mal la souveraineté populaire et suscitent le doute quant à la pertinence du modèle démocratique, et des valeurs sur lesquelles il repose. Et il serait vain, après cela, de vouloir donner des leçons à des peuples d’Afrique, du Moyen Orient ou d’Asie ou de tenter d’y exporter notre modèle.

En réalité, cette crise de la démocratie est indissociable de l’affaiblissement des états que nous constatons depuis plusieurs décennies. Affaiblissement face aux géants de l’économie et aux logiques financières qui ne connaissent pas les frontières. Affaiblissement lorsque l’Etat-Providence n’a plus les moyens d’assurer ses missions principales. Affaiblissement lorsque des transferts de compétence au profit de l’Union Européenne sont pour nos dirigeants autant d’alibis de leur impuissance sur le mode « c’est pas nous, c’est Bruxelles ! ». Ajoutons à cela les abandons de prérogatives au profit de collectivités territoriales qui, sans pour autant disposer de davantage de moyens, deviennent des états dans l’Etat. Cela est aussi vrai en France qu’en Espagne, par exemple. Il en résulte une désaffection à l’égard de l’Etat, tandis que la démocratie locale n’en a pas pour autant été revivifiée.

Depuis quelques années, la France connaît des soubresauts qui sont autant d’appels à une plus grande qualité démocratique, qui nous invitent à rapprocher les citoyens des centres de décisions qui les concernent directement. Mais si force doit rester à la loi et non à la rue, encore faut-il trouver et mettre en œuvre les moyens de rénover notre démocratie. Et par là montrer que nous avons retenu la leçon catalane. Car quand Madrid répond aux urnes par la force, n’est-ce pas l’aveu d’un pouvoir qui a déjà compris que l’essentiel lui échappait ?

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Les urnes ou la rue ?

Sur une falaise de Normandie surplombant une plage de sable fin, des milliers de tombes blanches rappellent le sacrifice de ceux qui sont tombés ici pour que cesse la barbarie nazie. Et la « Route de la Liberté » qui va des plages normandes jusqu’à Berlin est jalonnée de ces cimetières militaires qui rappellent combien ce combat a coûté en vies humaines. Sans doute Jean-Luc Mélanchon aurait-il été bien inspiré de venir ici méditer sur le « pouvoir de la rue » plutôt que de proférer une contre-vérité historique…

Oublions la stupidité de ce propos. Oublions le cynisme qu’il recouvre car pour faire vibrer « les gens », certains n’en sont pas à une énormité près… Et interrogeons nous plutôt sur le rapport entre la rue et la démocratie, entre le peuple et ses représentants élus.

L’élection d’Emmanuel Macron est due à un phénomène de décomposition politique doublé d’une sorte de fatigue démocratique qui s’est traduite notamment par un taux élevé d’abstention. Pour autant, nul ne peut oublier que le suffrage universel a, sans contestation possible et en vertu de règles claires, désigné un Président de la République et lui a donné une nette majorité parlementaire. Bien mal inspirés sont donc ceux qui en contestent la légitimité, surtout lorsque leur propre élection comme député repose sur une base électorale elle-même tronquée en raison d’une forte abstention.

Lorsque le leader des « insoumis » dénonce un « coup d’état » à propos des ordonnances sur le droit du travail, il quitte le registre de la transgression dont raffolent les médias pour se livrer à un glissement sémantique d’une réelle gravité puisqu’il évoque explicitement la violation des règles démocratiques fondamentales. Or, quoi qu’on en pense, ce n’est pas le cas s’agissant de mesures relatives au droit du travail. Qu’un pouvoir démocratiquement élu selon les règles de notre République entende appliquer le programme sur lequel il s’est fait élire et cela dans le cadre d’ordonnances prévues par nos institutions, voilà qui serait, selon Jean-Luc Mélanchon digne d’un dictateur ! En réalité, celui qui est devenu le principal opposant à Emmanuel Macron poursuit inlassablement son travail de sape. Après avoir liquidé le parti socialiste dont il était issu, le voilà qui s’attaque à notre édifice démocratique  en tentant de le délégitimer …

Ce serait anecdotique si l’histoire ne nous avait pas enseigné que les mots ont aussi pour rôle de préparer les esprits à des soubresauts. Or, aujourd’hui, les propos du leader de la France Insoumise s’accompagnent de la part de l’ultra gauche d’incitations à la violence, de justification d’actes inacceptables (on l’a vu au sujet du procès de manifestants contre la loi travail accusés d’avoir mis le feu à une voiture de police et violemment agressé ses occupants), d’incendies volontaires… Ce qui est recherché ici, ce n’est ni plus ni moins que l’instauration d’un climat dans lequel la paralysie du pouvoir et du pays se rejoignent au risque de conduire aux pires excès et aux aventures les plus dangereuses. Les ordonnances sur le droit du travail n’en sont que le prétexte car, en l’espèce, la France Insoumise s’est substituée aux organisations syndicales en dissociant son propre combat du leur. Celles-ci savent battre le pavé pour établir un rapport de forces. C’est ainsi, et ainsi seulement, que la rue peut peser sur le débat démocratique. De là à substituer la rue aux représentants élus du peuple, il y a un fossé que l’on ne saurait franchir sans entrer dans une logique putschiste. Certains l’avaient tenté en février 34. Jean-Luc Mélanchon devrait s’en souvenir…

Bien sûr, les promesses non tenues, l’échec successif de la droite et de la gauche ont suscité un réel désenchantement de nos concitoyens à l’égard des urnes. Le non respect du résultat du référendum de 2005 sur le traité constitutionnel européen leur a donné le sentiment que peu importait leur vote. Plus récemment, le fait que le référendum organisé en juin 2016 au sujet du projet d’aéroport «Notre Dame des Landes » n’ait pas été suivi d’effet ne pouvait que renforcer cette impression. Ce doute démocratique oblige donc le chef de l’Etat à en prendre toute la mesure et à mettre en œuvre les réformes institutionnelles qui seraient de nature à redonner le goût des urnes à nos concitoyens. Mais ce n’est pas en donnant un pouvoir quel qu’il soit à la rue que l’on y parviendra. Ce n’est pas parce que l’on s’installe Place de la République que l’on peut en tirer la moindre légitimité. Nous savons, avec l’expérience de Nuit Debout que la parole peut y être confisquée au profit exclusif de certains.

Non, la rue n’est pas toujours la route de la liberté !

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Avis de tempête !

A l’heure où les écoliers se remettaient au travail, médias et réseaux sociaux s’enflammaient pour un mot : fainéant ! Il y a quelques années, nous en étions au temps des petites phrases qui, tirées de leur contexte, faisaient le buzz. Aujourd’hui, tragique réduction du domaine de la réflexion, on ne prend même plus la peine d’écouter la phrase, on ne cherche pas le sens du propos, on se contente de prendre un seul mot et de l’agiter en tous sens pour faire polémique !

Beau progrès, bel exemple pour nos élèves ! Et vous voudriez qu’ils consacrent un peu de leur temps à l’analyse de textes, qu’ils éprouvent de l’intérêt pour la réflexion, qu’ils maîtrisent les subtilités de la langue ? Rude tâche pour leurs enseignants, quand la société et les médias font exactement l’inverse, donnant l’exemple de la paresse intellectuelle !

A peine cette polémique était elle balayée par les vents mauvais d’Irma, qu’un nouveau sujet revenait dans l’actualité : la PMA pour toutes. A en croire ses promoteurs, ce ne serait que justice que de permettre à toutes les femmes sans distinction de préférence sexuelle, et sans qu’il soit tenu compte d’une quelconque infertilité pathologique, de pouvoir accéder à ce « droit » d’avoir un enfant sans être contraintes de faire un coûteux détour par la Belgique ou l’Espagne. Pour le coup, nous voilà sur un sujet sérieux, de ceux qui peuvent, si l’on n’y prend garde, faire descendre dans la rue des milliers d’opposants, refaire l’unité des conservateurs de tout poil contre un gouvernement qui se qualifierait de moderniste : avis de tempête en prévision !

Bien sûr, les promoteurs de cette PMA pour toutes n’ont pas oublié que même si l’on prétend agir sur ce sujet de manière « apaisée *», leurs opposants ne sont pas prêts à laisser refaire le coup de la loi Taubira sans se mobiliser. Lors du Pacs, on nous avait dit : « non, ce n’est pas un mariage homosexuel ». Lors des débats sur le mariage de personnes de même sexe, on nous a dit : « ni PMA ni GPA ». Et maintenant on nous dit : « rassurez-vous : la GPA, pas question ». Cette fois on prétendra, aussi, pour rassurer les braves gens qui n’y verront que du feu, que ce droit opposable à l’enfant ne nous enlèvera aucun droit et permettra seulement à celles qui en sont privées d’en disposer. La belle affaire !

Oubliés les débats sur la révision du code du travail, oubliée l’opposition irréductible des anti-libéraux à l’égard du gouvernement : voilà un sujet qui permettrait de refaire l’unité des libéraux-libertaires et des anti-libéraux : on n’est pas à un paradoxe près !.. La voilà l’opportunité rêvée de stigmatiser et de caricaturer une fois de plus ces cathos-ringards nostalgiques de la famille d’autrefois, ces tradis issus des beaux quartiers de Versailles-Neuilly-Passy ! D’autant que pour faciliter les choses, on prend soin d’écarter la question qui fâche le plus, celle de la GPA, cette grossesse pour acheteurs qui révulse nombre de féministes au motif qu’il s’agit d’une merchandisation du corps de la femme.

Cependant, ce qui est en cause, ce n’est ni la considération que l’on porte aux couples homosexuels, ni une prétendue égalité des droits. C’est le fait de prétexter l’égalité pour réclamer, au profit d’une catégorie (quelque respectable qu’elle soit) l’instauration d’un droit qui n’existe pas. C’est le fait de décider par la loi de priver un enfant de père comme la GPA serait une manière de le priver de sa mère. C’est le fait d’instaurer une inégalité entre les enfants qui ont un père et ceux qui en seront légalement privés. Au final, c’est donc la considération que l’on porte aux les êtres les plus fragiles, ceux qui ne peuvent s’exprimer et qui, de ce fait, on le plus besoin de la protection du droit : les enfants.

En outre, comment pourra-t-on, au nom même de l’égalité, s’opposer demain à la GPA pour les couples d’hommes alors que l’on aura créé un droit à l’enfant opposable pour les couples de femmes ? Dans les deux cas, une même logique est à l’œuvre : le désir est roi, l’enfant devient non seulement un droit, mais l’objet d’un trafic. Trafic de gamètes dans le cas de la PMA pour toutes puisqu’aujourd’hui, le nombre de donneurs de sperme est insuffisant pour répondre à la demande (ce qui pourrait ouvrir la voie pour une « rémunération » de ces donneurs) ; trafic d’enfants et location d’utérus dans le cas de la GPA.

Si l’on en croit l’avis du Comité consultatif national d’éthique en date du 15 juin dernier, cette ouverture de la PMA à toutes les femmes « se concevrait pour pallier à une souffrance ressentie du fait d’une infécondité » due à des orientations personnelles. Comment oublier que cette phrase, à elle seule, servira, au sujet des couples d’hommes, d’argument aux promoteurs de la GPA lesquels dissimulent leur business derrière des considérations sur une pseudo « GPA éthique » ?

Alors, il faudra bien un jour mettre sur la table les questions d’argent. Car tout cela occulte le fait que la PMA est aussi un marché très lucratif ! Et dans le débat, il faudra se poser – au nom de l’égalité – la question du remboursement de la PMA par la Sécurité sociale, sinon, ce sera juste le luxe de celles qui en auront les moyens. En faisant observer que dans le cas de couples de femmes, l’infertilité n’est pas pathologique mais résulte d’une orientation personnelle, cela ouvrirait des droits à remboursement pour une multitude d’autres interventions et actes qui ne répondent pas à un besoin thérapeutique. En période de tension budgétaire, bon courage à ceux qui, pour des raisons d’équilibre financier, devront ensuite annoncer le déremboursement de certains médicaments !…

Dans les débats qui s’annoncent, les fainéants seront ceux qui sans se soucier des questions de fond, sans se soucier de savoir dans quel monde cela nous entraîne, choisiront la facilité qui consiste à se réfugier derrière un prétendu principe d’égalité ou l’argument selon lequel d’autres pays l’ayant fait, il n’y a pas de raison de ne pas faire comme eux. Faire des bêtises au motif que son voisin les a faites est un argument que même un écolier attardé n’oserait plus avancer !..

* « Agir de manière apaisée » : ce sont les termes employé par le candidat Emmanuel Macron à ce sujet lors d’une interview à la Croix le 13 mars dernier.

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« Politique et société »

Que le pape accepte de se livrer, durant un an à une série d’entretiens avec un chercheur français, voilà qui est peu banal ! Dans ces entretiens avec Dominique Wolton, ils abordent sans détour des sujets aussi variés et complexes que l’émigration, l’Europe, la diversité culturelle, la guerre et la paix, l’Islam, l’histoire de l’Eglise, la laïcité, la tradition et la modernité, les médias, la place des femmes dans l’Eglise.. On ne trouve ici ni « langue de buis » propre aux milieux ecclésiastiques, ni jargon de sociologue ou de chercheur en communication. Cela donne un livre intitulé « Politique et société », ouvrage d’une rare densité qui mérite le détour !

A retrouver sur ce blog dans la rubrique « Notes de lecture ».

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Le souffle de l’Acropole…

Il est de bon ton de brocarder le nouvel occupant de l’Elysée. Pour certains il serait immature. Pour d’autres il serait davantage préoccupé par son image que par l’amélioration du sort de nos concitoyens. Pour d’autres enfin, son libéralisme discréditerait tous ses propos quels qu’ils soient. Versatile, l’opinion lui fait connaître aujourd’hui les désagréments de l’impopularité sans doute au motif qu’il n’a pas encore réalisé, trois mois et demi après son accession au pouvoir, la totalité de ses promesses. Et les journalistes qui, fascinés, avaient observé son irrésistible ascension, ne sont pas en reste…

Pourtant, si l’on accepte ne serait-ce qu’un instant, de mettre de côté quelques cafouillages et des maladresses de style, de ne pas buter sur un seul mot, si l’on prend soin de lire attentivement certains de ses discours, force est de lui reconnaître un certaine énergie pour tenter de faire bouger les lignes. C’est le cas avec le discours sur l’Europe qu’il a prononcé devant l’Acropole d’Athènes le jeudi 7 septembre. Bien sûr, certains ont ironisé sur la mise en scène qui voulait rappeler le discours prononcé exactement au même endroit en mai 1959 par André Malraux : n’est pas Malraux qui veut ! Mais enfin, il n’avait nul besoin de tomber dans la grandiloquence de l’écrivain pour donner du souffle à son propos.

Car enfin, revenons aux reproches faits à l’Europe ? Une perte de souveraineté, c’est à dire de notre capacité à décider nous mêmes de notre avenir ; une absence de démocratie, autrement dit une confiscation par des élites  de cette capacité des peuples à se déterminer ; une perte de confiance enfin qui n’est que la conséquence des précédentes et conduit les peuples à se replier sur eux-mêmes et à oublier leur destin commun.

Alors, quand Emmanuel Macron évoque la nécessité de retrouver la force de l’espérance, quand il parle longuement de souveraineté, de démocratie, de confiance, il met des mots sur ce qui manque aujourd’hui cruellement à une Europe qui connaît la crise et l’échec. S’il s’était contenté d’agiter ces mots comme des incantations, son discours aurait été creux et son écho se serait perdu dans les ruines de l’Acropole. Mais c’est bien un discours de la méthode qu’il a prononcé.

Refonder l’Europe, c’est lui donner la capacité de concilier son attachement non seulement à la liberté et à la démocratie mais aussi, en même temps, aux équilibres sociaux. C’est conjuguer responsabilité et solidarité. C’est définir des ambitions communes, celles qui nous permettront d’affronter dans la solidarité les défis à venir (défis énergétique et numérique, crise migratoire, dérèglement climatique, etc.).

Alors quand il esquisse le contenu d’une feuille de route, celle-ci mérite d’être regardée avec d’autant plus d’attention qu’elle s’écarte des habitudes dans lesquelles s’enlise l’Union européenne depuis des années. La démocratie, c’est le débat. Alors pourquoi pas organiser des conventions démocratiques dans chacun des pays de l’Union pour que soient discutées les termes de ce que nous voulons ensemble ? Pourquoi pas des listes transnationales pour les prochaines élections européennes ? Pourquoi pas un Parlement de la zone Euro ?…

Et puisque le patrimoine que nous partageons et que le monde nous envie est notre richesse, pourquoi ne pas mettre aussi les langues et la culture au cœur de notre ambition ?

Tandis que Malraux invoquait les mânes de Sophocle écrivant Antigone et celles de Périclès qui avait fait ériger le Parthénon, tandis qu’il affirmait « puisse le monde ne pas oublier le grave cortège des morts de jadis », Emmanuel Macron se tourne vers l’avenir et la jeunesse. Il en appelle à notre capacité à refonder l’Europe, à retrouver la force du débat, de la controverse démocratique qui avait cours sur la Pnyx, cette colline d’Athènes où se tenait l’assemblée des citoyens.

Ce faisant il lance un double défi. L’un aux dirigeants européens : auront-ils l’audace d’accepter cette transgression, de cesser de mettre en avant leur différences pour, enfin, définir des objectifs communs ? L’autre aux citoyens que nous sommes : saurons-nous nous mobiliser pour peser sur notre destin ?

Cela mérite mieux que de dérisoires polémiques, non ?

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La peur ou la dignité ?

Sans doute auraient-ils préféré qu’il se taise. Oui, mais voilà : il est le Pape et leur situation est telle que lancer un appel en faveur des migrants lui a paru nécessaire. Le Vatican n’ignore ni les difficultés économiques, sociales ou sécuritaires auxquelles sont confrontés les états européens ni les problèmes rencontrés en matière d’intégration. Il ne sous-estime pas non plus le nombre de musulmans qui cherchent à quitter leurs terres de guerre et de misère. Mais lorsque des enfants, des femmes, des hommes sont condamnés à l’esclavage ou à la mort, lorsque la dignité humaine est en jeu le chef de l’Eglise catholique sort de son silence. Et ça dérange !

Oui, le Pape François dérange lorsqu’il demande que l’on accueille dignement par un logement et par un travail les immigrés qui arrivent sur notre sol : cela irrite ceux qui croient que l’on en fait toujours davantage pour les étrangers que pour les pauvres et les chômeurs de notre pays. Oui, la demande du Pape en faveur des regroupements familiaux exaspère ceux qui considèrent le flux migratoire en provenance d’Afrique et du Moyen Orient comme une « invasion » qui aboutira, si l’on n’y prend garde, à un « grand remplacement ». Enfin, en ces temps d’attentats, ses propos estimant que la sécurité des hommes l’emporte sur la sécurité nationale troublent bien des esprits.

Alors, le Pape serait-il un naïf doublé d’un irresponsable ? Animé, certes, des meilleures intentions, mais décidément peu au fait des visées expansionnistes des tenants d’un islamisme radical ? Etablir une primauté de la personne sur la société, rappeler qu’une personne ne se réduit pas à sa religion, il était nécessaire de le proclamer. Mais, à l’inverse, il n’est pas inutile de souligner comme l’a fait voici quelques jours l’ancien ministre Alain Lambert* que « cet absolu de la personne ne coupe l’homme ni du monde ni des autres hommes » car « c’est même au nom de la personne que l’individualisme échevelé économique s’est organisé contre une société qu’il a considérée comme tyrannique. C’est encore au nom de leurs conceptions fanatiques que certains criminels veulent imposer un système communautariste dans la République pour la faire renoncer à ses valeurs communes»*.

Alors, oui combattre sans faiblesse ceux qui entendent détruire notre société est une exigence absolue. C’est la responsabilité de nos élus. Mener la bataille culturelle que cela implique, à l’école et ailleurs, c’est notre responsabilité à tous. Dans le même temps, le respect de la dignité des personnes qui cherchent un asile pour échapper à la guerre et à la misère est une exigence absolue. Et c’est la responsabilité du chef de l’Eglise catholique de le rappeler.

Mais si l’on quitte la polémique qui vise le Pape François, peut-on sérieusement croire que c’est en bâtissant des murs, en fermant nos frontières que se règlera la question des flux migratoires auxquels nous sommes confrontés ? En la matière, les réponses que nos états apportent face à l’urgence sont insuffisantes si nous ne veillons pas à l’intégration des populations immigrées. Nous savons bien que l’échec de l’intégration est source de rancœurs et de violences. Alors, n’ayons pas peur d’affirmer que si échec il y a, il est le fruit de politiques publiques à courte vue. Il est aussi la conséquence d’une idéologie selon laquelle l’intégration serait une violence faite à des populations exilées sur notre territoire. Comme si nous devions nous excuser des causes de leur exil, mais aussi de notre langue, de notre culture et du mode de vie que nous les invitons à partager. Une idéologie qui paralyse l’action publique et encourage toutes les dérives. L’intégration nécessite des politiques de long terme audacieuses. Est-ce trop demander ?

Autre défi : celui du développement. Dans son rapport « Perspectives de la population mondiale, la révision de 2017 » publié fin juin **, le département des affaires économiques et sociales de l’ONU précise qu’en 2100, 40% de la population sera africaine. Parmi les pays qui connaîtront la plus forte croissance démographique, on note le Nigeria (qui deviendra alors le troisième pays le plus peuplé au monde avant les USA !), la République démocratique du Congo, l’Ethiopie, la Tanzanie, l’Ouganda. Avec pour conséquence qu’un milliard d’africains devraient vivre en ville dans les vingt prochaines années. Pour faire face à cet accroissement de population, il faudra des états solides, disposant de moyens suffisants pour répondre aux besoins de sécurité, de logement, d’éducation et d’accès à la culture, de services sanitaires, de transports, de voirie, etc. Compte tenu de la situation actuelle de certains pays pillés par des oligarchies sans scrupule, d’états à la faiblesse endémique, nous mesurons l’ampleur de la tâche à accomplir en moins d’une génération ! Pourtant, faute de relever ce défi, les guerres tribales et intercommunautaires feront rage avec leur conséquence : un exode massif et des flux migratoires face auxquels ceux d’aujourd’hui ne sont que de pâles brouillons. Nous savons que ces pays n’y parviendront pas seuls et que cela nécessitera une forte contribution des pays développés. Est-ce trop leur demander ? Faut-il rappeler que, pour l’avenir, la sécurité de ces mêmes pays développés est à ce prix ?

Face à une question aussi complexe, choisir la peur, le repli sur soi, c’est à coup sûr aller au-devant de l’échec. Choisir la dignité et le développement, c’est se risquer à l’ouverture et se donner une chance de réussir. Ce que résume bien la formule d’Angela Merkel ***: « ce qui m’importe, c’est de donner une forme humaine à la mondialisation ». Ce à quoi elle a ajouté une belle phrase qui mérite réflexion : « si l’on commence maintenant à devoir s’excuser de montrer un visage ami face à des situations d’urgence, alors ce pays n’est plus le mien »

* Je reprends ici un extrait de la réaction qu’il a publiée, le samedi 26 août sur Facebook, à la suite de l’éditorial de François Régis Hutin publié ce jour-là dans Ouest France.

** Rapport dont « Le Monde » a publié une synthèse dans son édition du 8 août dernier.

*** Dans une interview publiée par le quotidien allemand « die Tageszeitung » et reprise par Libération dans son édition du 30 août.

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