Notes de lecture

« Pour la Liberté »

L’état d’urgence, il fallait bien en sortir un jour ! Depuis les attentats du 13 novembre 2015, nous vivons sous le régime de l’état d’urgence, régulièrement prorogé. La dernière prolongation devant s’achever le 1er novembre prochain, trois possibilités s’offraient au gouvernement : faire adopter une énième prolongation, mettre en œuvre une nouvelle loi antiterroriste ou revenir à l’état de droit initial. L’assassinat de deux jeunes femmes à Marseille, les attentats déjoués démontrent s’il en était besoin, que la menace terroriste n’a guère diminué. Dans ce contexte, impossible de donner l’impression de baisser la garde.

C’est ainsi que, dans une indifférence quasi-générale, et au grand dam des défenseurs scrupuleux de nos libertés, seront pérennisées dans notre droit commun certaines dispositions d’un état d’exception. Cela confirme qu’un pouvoir quel qu’il soit, conduit à instaurer un « état d’urgence » le fait sans même envisager le coup d’après, c’est à dire la manière d’en sortir… Et au final, on n’en sort qu’en rognant un peu plus sur nos libertés.

Pour comprendre la logique dans laquelle nous semblons inexorablement entraînés, il est fort utile de lire le bref ouvrage que vient de publier François Sureau intitulé « Pour la Liberté ». François Sureau est un personnage singulier. Romancier, ancien conseiller d’Etat, juriste présidant une association d’accueil des réfugiés, proche de François Fillon, il est l’avocat de la Ligue des Droits de l’Homme. A ce titre, et dans le cadre de la procédure des Questions prioritaires de Constitutionnalité, il a plaidé à trois reprises devant le Conseil Constitutionnel la non conformité à notre Constitution de dispositions législatives relatives à l’état d’urgence. La première visait à pénaliser la consultation de sites terroristes. La seconde créait un délit « d’entreprise individuelle terroriste ». La troisième entravait la liberté d’aller et venir. A trois reprises, il l’a emporté, la haute juridiction ayant annulé les dispositions prévues dans les textes.

La lecture de cet ouvrage qui réunit les textes de ses brillantes plaidoiries nous rappelle que si « les temps sont difficiles », cela ne nous autorise en rien à fouler aux pieds les principes qui fondent notre démocratie, sauf à donner la victoire à ses adversaires par une sorte de « soumission totale aux modes de pensée des adversaires de nos mœurs ». Et François Sureau d’affirmer : « la tristesse de ce temps ne tient pas seulement à ce climat de violence civile nouveau pour notre génération de citoyens. Il tient aussi à l’évidente fragilité des grands principes dans notre conscience même ». Une bonne manière de nous interpeler : aurions-nous oublié les principes pour lesquels nos parents, et avant eux nos ancêtres se sont battus au péril de leur vie ? Serions nous devenus incapables de les défendre, de les partager ?

S’il démontre que certaines dispositions sont contraires aux principes fondamentaux de notre droit, François Sureau va plus loin. Son propos attire notre attention sur la logique dans laquelle elles s’inscrivent. Et, au-delà du sujet sur lesquels portent ses trois plaidoiries, il relève que désormais les logiques administrative et policière l’emportent sur d’autres préoccupations. Ainsi, c’est le Ministère de l’Intérieur qui a la main lorsqu’il s’agit de rédiger un projet de loi antiterroriste. Pas étonnant alors que les textes qui en résultent fassent appel à des mots attrape-tout, à des concepts flous dont s’accommode une police soucieuse de limiter les entraves que des textes précis pourraient mettre à son action. Mais chacun sait que le diable se niche dans les détails c’est à dire dans le flou, les mots vagues et imprécis. C’est là, au moins en partie, la conséquence de la perte d’influence du Ministère de la Justice dans l’élaboration des lois, y compris lorsque celles-ci peuvent, de près ou de loin, concerner nos libertés publiques. Comme si ces questions étaient trop sensibles pour être laissées entre les mains de magistrats…

Bien sûr, s’est largement répandue dans l’opinion publique l’idée que dès lors que l’on n’a rien à se reprocher, peu nous importe que l’on élargisse le périmètre des contrôles, interpellations et palpations laissées à l’appréciation des forces de l’ordre. Peu nous importe que l’on assigne à résidence un individu qui pourrait devenir dangereux, même s’il n’y a de sa part pas le moindre indice d’un commencement d’exécution d’un quelconque projet criminel. Peu nous importe que soient prises avec l’aval du « juge des libertés » des mesures à l’encontre d’un individu au seul motif que celui-ci aura été mentionné dans une « note blanche* » interne aux services de police. Oui, mais voilà, cet individu qui n’est pas nous pourrait le devenir demain au seul motif qu’il nous prendrait l’idée de nous opposer à la politique d’un gouvernement et que celui-ci disposerait alors d’un arsenal législatif suffisant…

François Sureau croit en la vertu du droit. Mais il constate qu’après « chaque attentat, des ministres bien intentionnés recommandent de continuer à se distraire comme s’il s’agissait d’un acte de résistance, alors que de l’autre main ils nous introduisent dans l’univers si commode pour eux, si dégradant pour nous, de la servitude administrative ». Et il souligne : « je ne sais rien de plus triste ni de plus humiliant que cet abaissement et cette hypocrisie ». En sommes-nous réduits à ce constant abaissement, à cette hypocrisie ?

« Pour la liberté » par François Sureau

éditions Tallandier essais – 78 pages

 * Sont appelées « notes blanches » des notes internes aux administrations, notamment aux services de police, qui n’ont ni en-tête ni signature

« Politique et société »

L’un est directeur de recherches au CNRS, l’autre est Pape. Rien que ça ! Alors, quand le second accepte de se livrer à un dialogue avec le premier, cela donne un livre étonnant. Loin du traité de théologie (Dominique Wolton aurait été bien incapable de se risquer sur ce terrain-là !), on ne sera pas étonné de retrouver dans les propos du Pape la foi qui l’anime, et de constantes références aux textes de la Bible et à la personne du Christ. Mais c’est moins pour se livrer à un enseignement, pour tenter de convaincre son interlocuteur*, que pour éclairer son propos. Et les sujets qu’ils abordent le méritent bien : l’émigration, l’Europe, la diversité culturelle, la guerre et la paix, l’Islam, l’histoire de l’Eglise, la réforme de la Curie, le cléricalisme, la laïcité, la tradition et la modernité, les médias, la place des femmes dans l’Eglise (et le rôle qu’elles ont joué dans la vie du Pape lui-même)…

La singularité de ce livre d’entretiens réside autant dans la liberté de ton du chercheur qui, à l’évidence, est fasciné par son interlocuteur, que dans les réponses du Pape qui reste toujours attentif et bienveillant et jamais ne se dérobe. Un homme qui, loin de se réfugier dans une posture magistrale ou condescendante, manifeste constamment son humilité et son souci de se livrer en vérité. Car son propos n’est pas d’asséner une vérité, de se justifier, mais d’expliquer le sens de ses déclarations et de son action, de faire comprendre ce qui les sous-tend. Bref : un dialogue d’égal à égal !

Avec « Un président ne devrait pas dire ça », nous avions le regard désabusé d’un chef d’Etat spectateur de sa propre impuissance. Là, nous avons la vision passionnée et passionnante de celui qui est à la tête d’une institution hors normes, à la fois pleinement de son siècle et hors du temps. C’est aussi le portrait d’un homme totalement engagé au service de sa foi et du bien commun. Un Pape qui dérange car il ne craint pas de bousculer quelques idées reçues. Un Pape qui n’hésite pas à s’en prendre à ceux qui, dans l’institution, auraient oublié le message évangélique.

On ne sera pas étonné que les questions relatives à la communication occupent une place particulière dans ces entretiens : pouvait-il en être autrement avec un chercheur qui a consacré sa vie à développer une théorie de la communication ? Une théorie qu’il confronte à celle du Pape pour constater qu’elles se rejoignent : une conception humaniste, dégagée du carcan des techniques qui créent l’illusion de la communication.

Peut-être s’amusera-t-on, ici ou là, des impatiences du chercheur qui ne résiste pas à la tentation de donner quelques conseils sur la communication de l’Eglise. Sans doute aussi certaines redites paraîtront-elles superflues, mais pouvait-il en être autrement pour un livre reprenant le contenu d’entretiens qui se sont échelonnés au cours d’une année et au cours desquels les deux protagonistes reviennent sur des points abordés antérieurement ? Ce ne sont là que de bien légères critiques.

On regrettera en revanche le fait que Dominique Wolton n’ait pas tenté de faire davantage réagir le Pape sur le sentiment d’insécurité culturelle que peut provoquer auprès de certains européens, un flux migratoire de personnes très majoritairement de confession musulmane. Sans doute le Pape aborde-t-il ce sujet, mais on aurait souhaité les voir davantage creuser la question, en particulier sur la problématique de l’intégration.

En définitive, on retiendra surtout de ce livre que le dialogue avec un intellectuel français nous permet, à nous français, de mieux comprendre ce Pape venu d’ailleurs, chef d’une Eglise dont les préoccupations – parce qu’elle est universelle – nous semblent parfois éloignées des nôtres. C’est parce que les modes de raisonnement, les grilles d’analyse sociologiques et politiques de Dominique Wolton nous sont familières que nous sentons chez nous dans ce salon du Vatican où se tenaient leurs entretiens. Et ce n’est pas le moindre des intérêts de ce livre que d’avoir, de surcroît, fait naître cette proximité !

* Dominique Wolton se définit comme agnostique.

«Politique et société », Pape François, rencontres avec Dominique Wolton

Editions de l’Observatoire – 418 pages

« Situation de la France »

Voilà un livre dérangeant. Non que son auteur, Pierre Manent, ancien directeur d’étude à l’EHESS et membre fondateur de la revue « Commentaire » ait le goût de la provocation, mais parce que son raisonnement conduit à remettre en cause bien des idées reçues. Et son livre publié à l’automne 2015, peu avant les attentats du 13 novembre, jette un regard cru sur la « Situation de la France » de ces dernières décennies.

Il souligne les dérives des transformations issues de Mai 68 dont la « vérité effective réside dans la délégitimation des règles collectives » politiques ou sociales : « après le citoyen agissant, l’individu jouissant ». Il observe que « les gouvernements sont incités à se faire valoir non plus par l’orientation et l’énergie qu’ils donnent à la vie commune mais par les « nouveaux droits » qu’ils accordent aux individus et aux groupes ». Avant de regretter que « nos représentants, incapables de donner à voir la nation, ne montrent plus qu’eux-mêmes ».

Mais ce n’est pas ce diagnostic sévère qu’il porte sur nos dirigeants qui justifie son propos. P. Manent, en effet, a pris la plume pour s’interroger sur ce qui fait que notre pacte républicain semble se lézarder. Pour lui, la première cause de notre désarroi réside dans le perplexité que nous éprouvons devant le phénomène religieux*. Perplexité qui provient du fait que pour l’opinion dominante, les religions appartiendraient au passé. Religions délaissées par une humanité émancipée qui se croit devenue « majeure » et qui, pourtant, découvre soudain que l’une d’elle, l’Islam, est devenu un élément incontournable de notre vie politique nationale et internationale. Premier conseil de P. Manent : révisons donc le postulat selon lequel la religion serait destinée à s’effacer des sociétés modernes. Et il attire notre attention : que ce soit en fondant la vie sociale sur « le principe exclusif des droits individuels ou sur le principe exclusif de la Loi religieuse, on tourne également le dos à la production du bien commun ». Nous serions donc dans une impasse.

Pour dépasser cette situation, il nous appelle à revoir notre croyance en une laïcité qui accomplirait « demain avec l’Islam ce qu’elle a accompli hier avec le catholicisme », ce qui est selon lui une illusion. Ne serait-ce qu’en raison du rôle singulier que l’Eglise a joué dans notre histoire et de la marque profonde qu’elle a laissée dans notre pays. Et du fait que celui-ci n’a pas eu à intégrer les catholiques comme il doit le faire maintenant avec les musulmans. Une illusion que dénonce P. Manent en précisant qu’elle nous fait opposer « aux performances décevantes de la laïcité effective les succès impressionnants d’une laïcité imaginaire »… Imaginaire : rien que ça  !

La faiblesse de l’Etat, l’absence de projet républicain renouvelé, la poussée de l’Islam nous placent dans une position défensive. Et c’est la que la proposition de P. Manent est dérangeante : il propose rien moins que « céder et accepter franchement leurs mœurs » puisque nos concitoyens musulmans ont été acceptés dans la communauté nationale. Pas sûr d’ailleurs que « céder » soit une solution qui recueillerait l’assentiment de nombre de musulmans parfaitement intégrés. En outre, reste à savoir de quelle manière et sur quelles bases, ce qui est négociable et ce qui ne l’est pas. En effet, si la place des femmes et la liberté complète de pensée et d’expression peuvent faire consensus (et encore…), chacun sait que le diable se niche dans les détails et c’est au quotidien que se pose la question : comment vivre ensemble et non séparés ? Et pour cela, faut-il vraiment « céder » ?

C’est donc incontestablement au sujet de cette acceptation de l’Islam, de la manière de lui faire toute sa place dans la société française que le livre de Pierre Manent apporte des éléments utiles au débat. Mais on y retiendra également des pages précieuses au sujet de l’Eglise, sa place dans la société, ses apports, sa tolérance (ce qui n’est pas toujours compris et admis). Des pages qui s’accompagnent d’une invitation lancée aux catholiques de ne pas négliger l’action politique. Il en va, pour lui, de l’avenir de notre démocratie !

* Il rejoint en cela la réflexion développée par Jean Birnbaum dans son dernier livre « Un silence religieux » sur lequel nous reviendrons ultérieurement.

« Situation de la France » par Pierre Manent

Editions Desclée de Brouwer – 173 pages

 

« Koz toujours ça ira mieux demain »

Quand un blogueur se raconte, cela pourrait donner lieu à une compilation de ses meilleurs billets. Histoire de démontrer qu’il a eu raison. Avec Erwan Le Morhedec, il n’en est rien car si son livre porte en titre l’intitulé de son blog « Koz toujours », il revisite, dix ans après le lancement de celui-ci, une période peu reluisante de la vie de notre pays avec ses débats tronqués, ses lâchetés politiques, ses erreurs. Mais pour autant, si la plume est alerte, le style incisif, cet avocat brillant développe une argumentation solide qui donne à réfléchir. Ce qu’il avance est soigneusement étayé, solidement documenté, et son livre est riche de citations et de documents oubliés ou passés sous silence par des médias plus soucieux de simplifications hâtives que de confrontations avec la complexité.

Et c’est la particularité de cette réflexion à laquelle il nous invite. Car si l’exercice du blog se nourrit, par nature, de l’écume des jours, Erwan Le Morhedec la remet en perspective, l’interroge, la passe au crible d’une pensée et de convictions claires. Ce quadra ne cache pas qu’il est catholique, non qu’il brandisse sa foi comme un étendard, mais il ne la met pas dans sa poche tant elle nourrit sa vision de la société et de l’homme. C’est donc en tant que chrétien qu’il écrit et prend des positions. Et loin de déranger, cette clarté de son engagement est à la fois salutaire et jubilatoire. Salutaire car elle est dérangeante et nous invite à nous interroger sur la place que chacun de nous, croyant ou non, prend dans la vie publique. Jubilatoire car Erwan Le Morhedec n’est pas de ces cathos coincés qui versent dans l’austérité : il est de ceux qui savent donner tonus et optimisme à ceux qui le lisent.

Ceux qui sauront dépasser ce que l’étiquette de « catho » peut avoir de rébarbatif à leurs yeux, liront avec intérêt la manière dont Erwan Le Morhedec analyse les débats autour de la laïcité, de « Charlie » et du 11 janvier 2015, de l’intégration de populations immigrées et de la place de l’Islam dans notre société (ce livre écrit avant les attentats de novembre n’a sur ces sujets rien perdu de sa pertinence, bien au contraire !). Ils se pencheront utilement sur les pages qu’il consacre à internet, à l’avortement ou à la fin de vie, sujets qu’il aborde non pas en fonction de positions caricaturales, mais qu’il examine dans toute leur complexité. A chaque fois, sa réflexion se structure autour de nombreuses références, discours – notamment des papes Benoît XVI et François – , textes d’auteurs divers, mais aussi d’informations précises qui permettent de dépasser l’émotion dont se contente le plus souvent ceux qui traitent l’actualité.

Reste une interrogation : un blog, c’est une aventure solitaire, quand bien même les billets mis en ligne donnent lieu à des commentaires et à des débats. La rédaction d’un livre est également un acte solitaire jusqu’à ce que le livre donne lieu à interventions publiques, rencontres avec des lecteurs… Mais le blog et le livre d’Erwan Le Morhedec sont plus que cela : des invitations à l’engagement et à l’action. Alors en restera-t-il là ? Et ses lecteurs ?

« Koz toujours ça ira mieux demain » par Erwan Le Morhedec

Editions du Cerf – 295 pages

« L’Insécurité culturelle »

Tout se passe comme si, de scrutin en scrutin, nos politiques allaient de surprise en surprise. Et pourtant, depuis des années que la société française est agitée par des débats qui portent sur son malaise, les échecs de nos gouvernants successifs, de nombreux intellectuels ont tenté un diagnostic. A la lucidité dont ils font preuve, aux portraits qu’ils dressent de notre pays, et qui se complètent utilement, répond le plus souvent le mépris.

Laurent Bouvet, professeur de sciences-politiques n’a pas échappé à la règle : après avoir dressé dans son dernier ouvrage publié voici quelques mois, le constat accablant d’une « insécurité culturelle » qui serait l’un des facteurs explicatifs de la montée du FN, il n’a pas manqué de se voir accuser de faire le jeu de l’extrême droite. Une fois de plus, lorsque la température monte, certains préfèrent critiquer le thermomètre plutôt que de regarder l’origine du mal. Or, en l’espèce, son analyse démontre de manière limpide que la crise économique est insuffisante pour expliquer l’évolution d’une partie de l’électorat.

Le tableau que brosse L. Bouvet n’évacue pas l’insécurité économique ressentie par nombre de nos concitoyens : chômage de masse persistant, inégalités croissantes, pauvreté de plus en plus visible… Mais ce qu’il nous montre, c’est le visage de Français qui subissent une sorte de déclassement, qui se sentent abandonnés face à un monde qu’ils ne comprennent plus et qui les angoisse, désemparés dans une société qu’ils ne reconnaissent plus. Des Français qui ont peur de perdre leur identité. Cette crise culturelle est profonde. D’autant plus, comme il le souligne, que « parler de culture et d’identité ne serait a priori légitime que pour dire les difficultés de minorités » venues d’ailleurs, mais deviendrait illégitime dès lors qu’il s’agirait d’exprimer le malaise d’une population autochtone. Ainsi, oser exprimer une peur identitaire, est aussitôt considéré comme une manifestation de racisme et de xénophobie.

Pour en avoir le cœur net, L. Bouvet explore la part prise dans cette insécurité par la mondialisation, la construction européenne, les phénomènes migratoires et la place de l’Islam dans la société française, mais aussi les « avancées sociétales » comme le mariage de personnes de même sexe. Il ne manque pas de s’interroger : cette insécurité culturelle est-elle une réalité ou n’est-ce qu’un sentiment ? Mais il constate aussi que les tentatives visant à démontrer qu’il ne s’agit parfois que d’un sentiment sans fondement (par exemple en ce qui concerne l’immigration) sont restées sans effet. D’autant plus qu’elles sont à la fois moralisantes et teintées d’une certaine forme de mépris social.

Face à ce constat, L. Bouvet dénonce l’impasse dans laquelle la gauche s’est, selon lui, engagée et qui favorise le populisme : adhésion au libéralisme économique, abandon de la recherche de justice sociale au profit de la promotion de droits pour les minorités. Aussi, définit-il la condition qui permettrait d’enrayer ce mouvement : « que nous acceptions que ce qui nous est commun a plus d’importance et de valeur que ce qui nous est propre… ». Salutaire. Mais les conditions sont-elles réunies pour qu’il soit entendu ?

« L’Insécurité culturelle » par Laurent Bouvet

Editions Fayard – 186 pages

« Les ombres d’un président »

Si vous voulez comprendre pourquoi nous en sommes là, ce livre vous y aidera. Si vous voulez savoir qui se cache vraiment derrière le masque de François Hollande, n’hésitez pas ! Le portrait est acéré, la plume alerte, le raisonnement implacable, les détails nombreux, les formules précises et parfois assassines. L’auteur : François Bazin qui fut durant de longues années journaliste au « Nouvel Observateur » et qui tient aujourd’hui un excellent blog politique : lirelasuite-francoisbazin.fr . En enquêteur, habitué des coulisses du pouvoir (il avait déjà publié « Le sorcier de l’Elysée – L’histoire secrète de Jacques Pilhan » consacré au très discret conseiller en communication de François Mitterrand), François Bazin met en perspective des informations dont certaines avaient déjà été publiées, et dont beaucoup étaient jusque-là méconnues mais qui, toutes manquaient du fil conducteur qui leur donnerait toute leur cohérence.

Dans le match entre François Hollande et Nicolas Sarkozy, ce dernier ne trouve pas grâce aux yeux de François Bazin qui le décrit comme un « objet de passion », un « être de querelles », un « vantard qui cherche moins le résultat que la réputation ». A contrario, il nous montre un François Hollande « homme de basse tension » qui « ne pouvait être que l’acteur d’une décomposition » et qui, aujourd’hui, « continue de payer la facture d’une paresse intellectuelle qui n’est pas seulement la sienne et d’une manière d’agir en politique dont il est en revanche l’unique responsable ». S’il a gagné l’élection présidentielle de 2012, c’est parce qu’il fut, « moins le candidat du changement que l’artisan discret d’une tentative de restauration républicaine ». Un projet a minima, « adossé à un anti-sarkozysme plus moral que politique ». Or, observe François Bazin, « la société française, trop durement bousculée durant les cinq ans du mandat sarkozyste, aspirait moins à la tranquillité qu’à la sécurité. Elle attendait non pas du calme, mais du sens… ». Un sens que François Hollande se révèle décidément incapable de donner.

Ainsi, François Bazin reprend la faute originelle de François Hollande, une faute qu’explique son parcours tant à l’ENA, qu’à l’Elysée comme conseiller de François Mitterrand, proche de Jacques Delors et de Lionel Jospin, puis Premier secrétaire du PS. Une faute qui trouve aussi son origine dans le choix fait par François Hollande « d’un projet mou et d’une ambition dure avec une méthode très particulière de la synthèse rassembleuse ».

Un tel décryptage de la personnalité de l’actuel Président de la République laisse songeur. Ne serait-ce que parce que François Bazin conclut que si François Hollande restait demain ce qu’il est aujourd’hui, il faudrait constater qu’il y a là, « plus de jeu que de réelles convictions. Plus réelles convictions que de véritable esprit de responsabilité. Et surtout plus d’esprit de responsabilité dévoyée que de sens aigu de l’intérêt national ». Mais qu’on ne s’y trompe pas : « Les ombres d’un président » n’est pas seulement un livre politique de plus qui permet de mieux connaître l’homme qui exerce les plus hautes responsabilités dans notre pays. Ce n’est pas seulement un livre de journaliste qui se contente de rassembler des anecdotes. C’est aussi et surtout le portrait talentueux, le récit sans concession de l’ambition d’un homme tourné vers le pouvoir, par l’un de ceux qui l’observe depuis des années, à qui rien n’échappe. Un auteur qui manie la plume avec bonheur, pour le plaisir de ses lecteurs d’aujourd’hui comme pour l’intérêt des historiens de demain.

« Les ombres d’un président » par François Bazin

éditions Plon Actualité – 165 pages

 

« La gauche et le peuple »

Quand deux intellectuels de gauche débattent pour comprendre les raisons d’un vote populaire en faveur du FN, cela donne parfois une querelle d’érudits comme ils le reconnaissent eux-mêmes. Cependant, il ne faudrait pas que la connaissance encyclopédique que l’historien J. Julliard et le philosophe J-C. Michéa ont du mouvement ouvrier, soit un obstacle à cette lecture. Pas plus que les nombreuses références à ce qu’il fut au XIXème siècle, et aux querelles qui ont agité et agitent encore les multiples composantes de la famille socialiste. Car ils nous permettent d’y trouver les fondements d’une incapacité de cette gauche à affronter le réel.

Il faut donc y voir une analyse de la désaffection progressive des catégories populaires à l’égard de la gauche. Et leurs propos sont sévères. Qu’on en juge : selon J. Julliard, « il y a longtemps que le parti de Jaurès et de Blum, de Mitterrand et de Rocard a cessé d’aspirer au titre de parti de l’intelligence » ! Ou encore, sur le travail du dimanche, J-C. Michéa souligne que le jour où le dimanche sera devenu un jour comme un autre, il n’y aura plus de raison, d’un point de vue patronal, à payer le salarié plus que les autres jours de la semaine. Et l’un et l’autre de dénoncer l’utilisation du terme « populisme » car si c’est une « injure », comme l’indique J. Julliard, « cela montre le mépris des classes dirigeantes pour le peuple »…

Au fond, J-C. Michéa donne la clé de ce grand malentendu en affirmant que le peuple est « devenu le problème » ou encore que « gauche ne rime pas avec peuple, mais avec progrès ». Encore faudrait-il s’entendre sur ce que l’on entend par progrès ?… Et ce n’est pas l’affirmation de J. Julliard selon laquelle, « pour la gauche, la tâche la plus urgente est de réconcilier le progrès scientifique avec la justice sociale » qui suffira. Car il souligne que le système capitaliste, « loin d’être un système conservateur et tourné vers le passé, constitue, dans son essence même, une force révolutionnaire permanente ». Avant d’observer : « c’est proprement vivre les yeux fermés que de continuer à ignorer, comme le font la plupart des intellectuels de gauche actuels ce fait évident et massif : jamais dans l’histoire de l’humanité, un système économique et social n’aura transformé à ce point, ni aussi vite, la face entière du monde et la substance même de l’âme humaine ».

Et les exemples qu’ils donnent des erreurs commises sont nombreux. Ainsi par exemple, comme le précise J. Julliard, « l’argent de la solidarité, de la lutte contre la discrimination ne va pas à la classe ouvrière et la Seine Saint-Denis, haut lieu de la banlieue martyre et triomphante, a un niveau de vie supérieur à la Creuse ou à l’Ardèche ».

Ce constat semble donc bien désabusé. C’est le constat d’une faillite. Pas seulement celle d’une famille politique qui, au pouvoir, se montre dans l’incapacité d’infléchir le cours de ce système économique pour y apporter davantage de justice sociale. Mais aussi et surtout faillite d’intellectuels qui semblent enfermés au point d’être incapables de penser le capitalisme avec d’autres yeux que ceux du passé, de penser le progrès, la mondialisation de l’économie… Comme bien d’autres, mais peut-être plus lucides que d’autres, J. Julliard et J-C. Michéa se montrent dans l’impossibilité d’entrevoir quelques pistes de reconquête. Au point que l’on peut s’interroger : auraient-ils ainsi rédigé le constat de décès de la gauche ?

« La gauche et le peuple – Lettres croisées » par Jacques Julliard & Jean-Claude Michéa

Editions Flammarion – 318 p.

« Le Mai 68 conservateur »

Ils n’avaient rien vu venir. Ils n’avaient pas compris, ces socialistes, qu’en mettant en œuvre l’engagement n° 31 du candidat François Hollande, ils réveilleraient cette France qui semblait assoupie. Ils n’avaient pas imaginé que le projet de loi ouvrant le mariage aux personnes de même sexe jetterait dans la rue des centaines de milliers de personnes, dans une mobilisation que l’on n’avait pas connue depuis les grandes manifestations pour l’Ecole libre en 1984 (et que l’on ne connaîtrait que le 11 janvier 2015 après les attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Casher de la Porte de Vincennes..). Ils avaient cru que ce n’était là qu’un rassemblement de cathos ringards, de Versaillais, de Français traditionnalistes. Mais ils n’en ont compris ni les fondements ni les valeurs. Le mérite de Gaël Brustier, dans cet ouvrage, est précisément d’en retrouver l’origine bien au-delà de cette loi Taubira, d’en dessiner les contours complexes, et d’entrouvrir les perspectives politiques qui s’offrent à ce mouvement. Des perspectives encore bien incertaines certes, mais qui, à l’évidence, compteront dans le paysage politique français des prochaines années.

En réalité, si le projet de loi appelé à tort « mariage pour tous » a suscité l’émergence de la « Manif pour tous », c’est parce que les conditions étaient réunies pour agréger, en un mouvement qui ne s’est jamais affaibli, des composantes bien diverses. Toutes étaient marquées par le rejet d’une atteinte à une certaine conception de la filiation. Toutes entendaient réaffirmer leur attachement à des valeurs face à ce qu’elles avaient perçu comme une destruction de valeurs, comme une atteinte à une certaine conception de l’homme. Ce n’est pas un hasard, si dans cette vaste organisation, on retrouve des mouvements charismatiques et divers cercles de réflexion réunissant le plus souvent des chrétiens qui avaient abandonné le champ politique. Il aura fallu une conjonction entre des circonstances particulières, un refus partagé, un sens réel de l’organisation et du spectacle assuré par des leaders maîtrisant les codes de la communication pour que les foules se pressent en nombre dans les rues sous les bannières rose et bleu de la Manif pour tous. Cela, malgré un scepticisme, pour ne pas dire une certaine hostilité, d’une large part des médias.

Et si certains ont voulu faire le rapprochement avec une droite française issue du maurrassisme, de Vichy ou de l’intégrisme, Gaël Brustier démontre qu’il n’en est rien car il souligne, bien au contraire, que ce mouvement est selon sa formule, « l’enfant paradoxal » de Mai 68 et du Concile Vatican II. Une synthèse inattendue, en quelque sorte, analysée ici en détails, et ce n’est pas le moindre des mérites de cet ouvrage.

Mais l’intérêt de son analyse n’est pas seulement de nous aider à mieux comprendre ce qui s’est produit au cours de l’hiver 2012-2013. Il est aussi de montrer comment la Manif pour tous a marqué l’entrée en politique de personnes – et parmi elles de nombreux jeunes – qui avaient abandonné ce terrain ou ne l’avaient jamais investi. Une entrée en politique qui s’accompagne d’un réel approfondissement intellectuel. C’est là que réside l’interrogation quant à l’avenir. On a vu comment certains issus de ce mouvement ont pu influencer Nicolas Sarkozy lors de sa campagne pour la présidence de l’UMP. A l’évidence, la Manif pour tous ne désarmera pas. Reste à savoir comment elle interviendra sur d’autres sujets que les thèmes liés à la famille ou à la bioéthique comme, par exemple, la solidarité et la protection sociale…

« Le Mai 68 conservateur – Que restera-t-il de la Manif pour tous » par Gaël Brustier

Editions du Cerf – 231 p.

« Pour les musulmans » 

Oui, les musulmans méritaient bien un plaidoyer ! Oui, établir, comme il le fait, un parallèle entre la haine des juifs et la haine de l’Islam et des musulmans donne à réfléchir. Oui, démonter les mécanismes de désignation d’un bouc – émissaire est salutaire. Mais la démarche d’Edwy Plenel est à bien des égards plus que troublante. Troublante l’agressivité dont il fait preuve à l’égard d’Alain Finkielkraut, réduisant les réflexions de l’auteur de « L’identité malheureuse » à une confusion entre un racisme que l’on doit dénoncer parce qu’il est l’expression d’une volonté de domination, et l’affirmation de sa propre identité. Comme si le fait d’accepter l’autre et sa culture, d’accueillir l’immigré, et finalement d’accepter la différence devrait se faire par la négation de sa propre identité. Troublante sa manière de s’auto – proclamer héraut d’une morale républicaine dont il se ferait le juge après en avoir édicté les principes…

Troublant aussi (pour ne pas dire davantage…), le fait de faire reposer sur les antisémites français du début du XXème siècle la totalité de la responsabilité de l’Holocauste, théorie pour le moins contestable d’un point de vue historique. Comme si l’idée même de « race supérieure » était née dans l’hexagone, alors même qu’elle a été outre-Rhin, la justification de la « solution finale ». Troublant l’amalgame auquel il procède entre les dérives de l’islamisme radical et l’ensemble des musulmans, tout en feignant de le dénoncer.

Troublante enfin (car pour le moins discutable !) la reprise de la thèse selon laquelle l’intégration ne serait qu’assimilation forcée, en d’autres termes, une violence exercée par l’ancienne puissance coloniale à l’encontre des populations du Maghreb et d’Afrique qui s’étaient affranchies de notre domination. Comme si l’intégration des immigrés Polonais, Italiens, Espagnols ou Portugais aux XIX et XXème siècles n’avait été qu’un simple acte de violence à leur encontre. Comme si cela les avait conduit à renoncer à leurs propres racines culturelles, à leur manière de pratiquer la religion, bref, à leur identité…

Edwy Plenel, patron de Médiapart et redoutable dialecticien formé à l’école trotskyste a l’esprit trop fin pour ne pas avoir saisi ces nuances, pour ne pas connaître, notamment, la différence entre intégration et assimilation. Mais il écrit avec la froide détermination du chasseur qui tire sur tout ce qui bouge, et s’efforce de discréditer ceux dont les écrits et les paroles ne lui conviennent pas *. Ce faisant, il écarte ici tout débat sur les questions relatives à l’immigration et à l’intégration. Comme pour ne plus avoir en face de lui comme interlocuteurs que des Eric Zemmour. Dont il n’est, hélas, que le faire-valoir.

* cf. le témoignage d’Alain Rollat du « Monde » dans un entretien au magazine     « Marianne » (10-16 mars 2003)

« Pour les musulmans » par Edwy Plenel

Editions La Découverte – 135 p.

« La France périphérique »

Il est des livres qui donnent des clés pour comprendre les mécanismes à l’œuvre dans nos sociétés. « La France périphérique » est de ceux-là. Son auteur, le géographe Christophe Guilluy est un récidiviste car, auteur en 2010 de « Fractures françaises », il s’était déjà penché sur les effets de la mondialisation sur la société française et singulièrement sur les catégories les plus modestes. Cette fois, il s’attache à observer cette France des zones rurales, des petites villes, des zones périurbaines à l’économie fragilisée qui vit à l’écart de ces grandes métropoles dont le cœur bat au rythme de la mondialisation. Il analyse sa situation à partir d’un indice de la fragilité sociale et économique. Et le constat est préoccupant car, pour cette France, pas ou peu d’emplois qualifiés et bien rémunérés, lesquels se concentrent dans les métropoles. Ce qui fait que, pour la première fois de notre histoire, souligne-t-il, « les catégories populaires ne vivent plus là où se créent la plupart des richesses ». Il en résulte une moindre intégration économique sociale et culturelle, ce qui se traduit par un rejet de la politique dont, le plus souvent le FN tire profit.

D’ailleurs, c’est sans doute sur le rapport à l’immigration que son ouvrage est le plus décapant. Loin d’une vision idéale, il constate que l’on ne peut analyser ce qui se passe dans cette France en faisant abstraction des questions liées au multiculturalisme et à l’immigration. Pour lui, les catégories aisées ont « les moyens de la frontière avec l’autre », mais pratiquent des stratégies d’évitement pour ne pas s’y confronter (les manières d’échapper à la carte scolaire en sont une des illustrations). Tandis que les catégories populaires sont contraintes de prendre en charge ce rapport à l’autre et, selon Ch. Guilluy, ressentent comme « particulièrement blessante la volonté qui s’impose à eux de créer une société multiculturelle alors même qu’ils essaient d’en gérer les aspects quotidiens en essayant de ne pas tomber dans la haine et la violence ». Et de noter que ce rapport à l’autre et à la minorité « n’est scandaleux que s’il se réfère à une hiérarchie entre les peuples et les cultures, mais légitime quand il répond à l’angoisse compréhensible de ne pas souhaiter être ou devenir minoritaire sur un territoire ».

Constat inquiétant lorsque Ch. Guilluy en arrive à affirmer que le dialogue est devenu impossible. Qu’entre les nantis des grandes métropoles et les laissés pour compte de la mondialisation, les positions sont désormais irréconciliables et que le consensus n’est plus envisageable. Un cri d’alarme. Un défi pour les politiques.

« La France périphérique – Comment on a sacrifié les classes populaires » par Christophe Guilluy

éditions Flammarion – 185 p

« Les enfants fantômes »

A l’heure où le Prix Nobel de la Paix a été décerné à la jeune Malala Yousafzai pour son courage face aux talibans et à sa farouche volonté d’aller à l’école, comment ne pas s’interroger sur le sort de dizaines de milliers d’enfants qui sont privés du premier des droits de l’Homme : avoir un nom, une identité ? En effet, ce qui nous semble une évidence – être enregistré à sa naissance à l’état civil – ne va pas de soi dans certains pays d’Afrique et d’Asie du sud-est, notamment. Selon l’UNICEF, ce sont donc aujourd’hui quelque 230 millions d’enfants de moins de 5 ans qui, faute de nom, d’existence légale, vont devenir la proie de ceux qui les soumettront au travail forcé, à la prostitution, au trafic d’adoption… Pour eux, l’absence d’identité administrative se traduira par l’impossibilité de bénéficier d’une formation, de se marier légalement, d’obtenir des aides sociales, de devenir propriétaire. Bref, de pouvoir prendre en mains leur destin. Cette situation est le fruit de la méconnaissance de leurs parents, de résistances culturelles, mais aussi de l’absence d’infrastructures étatiques solides avec un état civil digne de ce nom, et des process fiables d’enregistrement des naissances.

Dans « Les Enfants fantômes », Laurent Dejoie, président du notariat francophone et Abdoulaye Harissou, qui fut président de la Chambre des notaires du Cameroun jettent une lumière crue sur cette réalité. Mais ils ne se contentent pas de lancer un cri d’alarme ou d’en appeler à un travail coordonné entre administrations locales, ONG, et associations. En juristes éclairés, ils font le point sur les conditions nécessaires au bon fonctionnement de l’état civil et proposent des solutions pour mettre un terme à cette situation. Pas étonnant que Robert Badinter se soit joint à leur combat en rédigeant la préface de cet ouvrage. Un combat qui a pris cet automne un tour particulier, Abdoulaye Harissou ayant été arrêté le 27 août dernier par les autorités camerounaises. Celles-ci reprochent à cet ardent défenseur de l’état de droit des activités « portant atteinte à la sûreté de l’état » et le traduisent devant une juridiction d’exception. Une raison de plus pour lire cet ouvrage !

« Les enfants fantômes » de Laurent Dejoie et Abdoulaye Harissou

éd. Albin Michel – 170 p.

(Faut-il dire) Merci pour ce moment (?)

A dire vrai, je m’étais refusé à acheter ce livre. Je ne voulais pas participer de cette désacralisation de la fonction présidentielle… Je m’étais dit aussi que je ne voulais pas lire un livre qui était tout à la fois vaudeville, règlement de comptes, et violation de l’intimité d’un  couple avec ses fins de soirée, ses irruptions dans les salles de bains et les chambres à coucher. Et puis, je l’ai reçu par mail. Après l’avoir laissé dormir dans un coin de mon ordinateur, j’ai ouvert le document, je l’ai feuilleté pour en jauger le ton. Et puis… et puis, je l’avoue, j’ai succombé. Je l’ai lu !

Oui, c’est un « beurk seller » ! Oui, ce n’est pas un livre qui fait honneur à la profession de journaliste car il renforce une impression de connivence pour le moins malsaine ! Oui, c’est un curieux mélange où la violence côtoie l’amour passionné et la fascination d’une femme pour l’intelligence et l’humour de son compagnon.

Mais il y a là une femme blessée par une sorte d’adultère qui ne dit pas son nom, et plus encore humiliée par tant de situations où elle n’est rien, et ne semble même pas avoir le droit de n’être qu’elle-même.

C’est un acte de vengeance froide. La vengeance d’une femme dont la détermination apparaît dans le style, l’absence de découpage du livre, comme s’il fallait le lire d’une seule traite, sans reprendre son souffle. Une vengeance violente dont, au fond, nous n’avions pas envie d’être témoins : une querelle de ménage dans laquelle nous ne souhaitions pas être pris à partie, sommés de choisir notre camp. C’est enfin un acte thérapeutique comme si le fait de coucher sur le papier cette violence et nous en faire les témoins devait l’en guérir…

Mais c’est SA vérité. Une vérité à sens unique. Une vérité meurtrière car celui qu’elle atteint n’a guère la possibilité de répliquer, de donner sa vérité. Et surtout d’être cru… Notre malaise -paradoxal- provient de ce que précisément, alors que nous ne voulions pas savoir, nous savons. Et, nous savons que nous devrons supporter l’étrange frustration de ne jamais savoir LA vérité puisque nous n’en savons qu’une moitié.

On pourrait dire que ce livre a peu d’intérêt car il n’y a là aucune révélation politique d’importance. Il n’y a que des détails presque insignifiants. Mais il reste le portrait désastreux d’un homme de pouvoir qui y apparaît ambitieux et cynique, froid et calculateur. Un homme qui a tant aimé les journalistes (jusqu’à les manipuler..) qu’il en a mis une dans son lit et qui se trouve in fine avec une charge explosive dont la mèche est allumée. Par celle-là même qu’il avait séduite ? Par lui ?…

« Merci pour ce moment » Valérie Trierweiler éd. Les Arènes – 132p.

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