Baptême du feu, bataille de médiocres

Comme baptême du feu, il ne pouvait redouter pire ! A peine désigné tête de liste des Républicains pour les élections européennes, François-Xavier Bellamy a été la cible d’attaques plus déplaisantes les unes que les autres. Ses idées sur l’Europe étaient-elles en cause ? Que non : elles étaient d’ailleurs ignorées de la quasi-totalité de ceux qui l’ont insulté ! Ce qu’ils visaient ? Son physique de gendre parfait (si, si !), le fait qu’il habite Versailles, mais aussi ses convictions religieuses et son opposition personnelle à l’avortement et au mariage de personnes de même sexe !

« Je n’ai pas à m’excuser d’être ce que je suis » a répondu avec philosophie le jeune professeur qui avait été battu aux législatives et qui se lance dans ce combat européen. Ce faisant, il s’est bien gardé de répondre point par point. Avec raison : on ne gagne rien à s’abaisser face à de telles agressions.

Il reste que la violence de ces attaques, le mépris qu’elles expriment pour un homme quel qu’il soit, doivent nous alerter sur la conception qui s’impose peu à peu du débat démocratique. Car la question posée par ce déchaînement de violence verbale n’est pas de savoir si l’on approuve ou pas ses positions personnelles sur l’avortement ou le mariage de personnes de même sexe. Elle est de savoir s’il y a en France des citoyens de seconde zone, cibles désignées de toutes les vindictes, et s’il y a des opinions interdites au pays de la Liberté ! Y aura it-il, désormais, des citoyens autorisés à s’exprimer, y compris sur les sujets dont ils ignorent tout, et d’autres discrédités à raison de leurs seules convictions personnelles et religieuses et, ainsi, mis au ban du débat public ?

Moqués par des humoristes qui ont substitué une niaise ironie à l’intelligence ; sommés de se justifier par des journalistes d’autant plus agressifs qu’ils vivent dans une permanente impunité ; agressés sur leur physique par des ignorants satisfaits d’eux-mêmes ; attaqués sur leur opposition personnelle à l’avortement par ceux pour qui ce mot est devenu un tabou au point d’occulter la douloureuse réalité qu’il recouvre ; dénoncés pour leurs convictions religieuses par ceux qui font de leur athéisme la religion qu’ils entendent imposer à tous, voilà les nouveaux parias de la République ! Bref, tous les « politiquement corrects » de l’époque se sont donné rendez-vous pour prononcer une condamnation et procéder à une mise à mort politico-médiatique…

On a même entendu des membres du parti qui a désigné F-X Bellamy faire la fine bouche en s’excusant de l’avoir comme tête de liste pour la campagne à venir. Ils se sont empressés de clamer leur adhésion à des idées et des lois que leur parti avait en leur temps combattus. On met sa dignité où on peut !..

S’agissant des convictions religieuses, soyons sérieux : étrange lecture de la loi de 1905, qui régit la liberté de croire ou pas, que celle qui cherche à évacuer du débat public ceux qui osent en avoir ! Comme s’il s’agissait d’un délit d’opinion ! Et, au passage, étonnante amnésie de la part de ceux qui comptent pour rien ce que les démocrates-chrétiens, de Robert Schumann à Konrad Adenauer en passant par Alcide de Gaspéri et Jacques Delors, ont apporté à l’Europe…

Quant à l’avortement, combien de fois faudra-t-il répéter que des convictions personnelles ne constituent pas une infraction, d’autant qu’il n’a jamais été question, pour F-X. Bellamy, comme pour tant d’autres, ni de remettre en cause la loi Veil, ni encore moins de s’opposer au droit qu’elle a institué ? Alors cessons-là ce nouveau procès en sorcellerie des temps modernes où le refus d’admettre des convictions différentes s’apparente à un nouvel obscurantisme qui fait fi de toute raison !

Mettons à part les médiocres jeux politiciens que révèlent une fois de plus certaines de ces attaques. Oublions les rancunes personnelles qui donnent lieu à de tels règlements de compte. Laissons de côté les stupides propos sur le physique. Mais constatons navrés que ceux-là même qui nous invitaient à faire de la politique autrement et à ne pas se laisser aller au jeu des caricatures et des petites phrases assassines ont retrouvé les réflexes de l’ancien monde dès lors qu’ils ont découvert un adversaire qui les dérange autant qu’il les dépasse.

Soyons clairs : je ne partage pas toutes les opinions exprimées par F-X. Bellamy, mais j’exècre ces jeux-là ! S’ils n’avaient pour effet que de déshonorer ceux qui s’y livrent, ce serait secondaire. Hélas, ils rongent de l’intérieur notre démocratie en ravalant le débat démocratique à ce qu’il a de pire : la bassesse et la médiocrité qui empêchent l’écoute et la réflexion. Sans doute parce qu’elles relèvent du refus de reconnaître l’autre comme porteur d’une vérité qui nous dérange… *

* Je me suis permis ici de paraphraser Pierre Claverie, évêque d’Oran assassiné en 1996 qui disait : « La vraie tolérance commence quand j’accepte l’idée que l’autre est peut-être porteur d’une vérité qui me manque »…

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Deux ans de perdus ?..

A quoi peut bien servir une campagne électorale ? Débattre des grandes orientations qu’il conviendrait de donner à l’action publique, sans doute ! Or, voilà que moins de deux ans après l’élection présidentielle, nous débattons enfin de fiscalité, dépenses publiques, organisation de l’Etat, transition écologique et rénovation de notre démocratie. Ces sujets auraient-ils été les laissés pour compte de la dernière campagne présidentielle ?

Force est de reconnaître que l’effondrement de la gauche qui a alors quasiment disparu des écrans radar, l’éclatement de la droite en familles quasi-irréconciliables et de sombres affaires mettant en cause l’éthique de certains candidats, ont monopolisé l’attention des commentateurs, nous dispensant de nous intéresser aux questions de fond qu’il fallait pourtant bien aborder. Faute de l’avoir fait, l’histoire bégaye dans les plus mauvaises conditions, et nous voilà revenus à la case départ, avec un Président qui rejoue le film d’une campagne qui n’a pas vraiment eu lieu, et tente de retrouver une légitimité républicaine sérieusement mise à mal depuis deux mois.

Ce débat insolite puisqu’il arrive à contretemps ne pouvait s’organiser que dans des conditions pour le moins baroques : précipitation, mise en route cafouilleuse, incertitudes sur l’absence ou pas de « tabous » quant aux sujets à traiter et, enfin, doutes quant à l’impact des conclusions qui en seraient tirées. Quant au Président de la République, il ne s’est pas contenté d’écrire avec talent une lettre aux Français et de vouloir cadrer les thèmes à aborder, il s’est jeté dans la mêlée. Au risque de faire passer les débats citoyens pour subalternes et de s’exposer plus que de raison. Car au final, les prestations d’un Président qui, tout à la fois, affronte les questions d’élus qu’il avait auparavant ignorés, et défend son action en voulant donner l’impression qu’il a réponse à tout risquent d’occulter les débats de fond qui s’engagent peu à peu dans le pays.

L’exercice est périlleux car une fois achevé le temps du débat, il lui faudra « en même temps » en tenir compte dans les décisions à prendre, et ne pas se soumettre nécessairement à toutes les exigences formulées, ce qui ruinerait son propre projet et signerait l’échec de son mandat. Mais si nous étions tentés de dire que le sort de M. Macron importe peu au regard de celui de notre démocratie, que nous le voulions ou non, les deux sont désormais étroitement liés.

En effet, nous sommes parvenus à un point où la Vème République s’enlise dans une crise que n’avait pas anticipée ses concepteurs et que n’avaient pas même imaginée ceux qui en espéraient la fin. Tout cela faute d’avoir su débattre le moment venu des vrais enjeux d’une campagne présidentielle. Ceux qui espéraient que la démocratie participative pouvait revivifier notre République risquent fort de constater qu’à trop écouter les promoteurs du référendum d’initiative citoyenne, c’est la démocratie toute entière qui en serait la victime collatérale. Car entre la détestation de nos représentants et l’abandon du principe même de la délégation de pouvoir à ceux qui sont démocratiquement élus, il n’y a qu’un pas que certains ont déjà allègrement franchi.

Aujourd’hui, à écouter les revendications répétées à l’envi sur les réseaux sociaux comme dans les cahiers de doléance remplis dans les mairies, dominent à l’évidence une exigence de justice sociale dont le symbole est le rétablissement de l’ISF, et le respect de la « volonté du peuple » qui se cristallise autour du référendum d’initiative citoyenne.

S’agissant de la fiscalité, peu importent les contradictions entre l’attente d’un Etat davantage présent sur le terrain et le refus de la pression fiscale car certains considèreront sans doute que ce sont toujours les autres qui doivent payer. A les écouter, on oublierait de s’attaquer aux quelque 3686 pages que compte le Code général des impôts, au maquis de textes incompréhensibles qu’il comporte, aux centaines de niches fiscales dont seuls les plus malins savent tirer profit ! Débattre de la fiscalité, ce n’est donc pas scander « ISF ! » de manière incantatoire, mais se pencher sans tabou sur les principes qui la fondent et être sans complaisance pour les mille et un petits arrangements facilités par les textes qui la régissent.

Quant à la question de savoir ce que l’on attend de l’Etat, la poser, c’est accepter d’envisager une déconcentration de ses services, un abandon de certaines missions subalternes au profit d’autres aujourd’hui mal gérées, une réforme en profondeur de la fonction publique. Parce que cela pose tout simplement la question qui est en filigrane derrière certaines revendications : pourquoi un Etat si coûteux apporte-t-il si peu de satisfaction à ses usagers ? Parce que l’on s’apercevra enfin que son hypertrophie conduit l’Etat à vouloir intervenir à tout propos pour imposer ses normes dans des domaines qui ne le concernent en rien, et provoque l’exaspération de ceux qui sont contraints de s’y conformer… Débattre de l’Etat, c’est donc aussi affronter la question de l’utilité d’une partie de la fonction publique qui n’a plus pour mission que de contraindre la vie des autres.

Enfin, si l’on croit que revivifier notre démocratie passe par seulement le référendum d’initiative citoyenne (RIC), méfiance ! Les promoteurs de ce RIC posent comme principe que le peuple souverain a toujours raison et qu’il convient donc de lui reconnaître le droit d’agir à sa guise. C’est oublier qu’un souverain quel qu’il soit ne peut agir que dans le cadre d’institutions visant à éviter les dérives les plus dangereuses, sauf à basculer dans l’absolutisme. Or, à écouter certains, ce référendum d’initiative citoyenne pourrait se passer de cadre pour imposer au Parlement de débattre d’une loi sur n’importe quel sujet, « supprimer une loi injuste », ou encore révoquer des élus.

Revivifier la démocratie, ce n’est pas cela. C’est d’abord débattre, savoir écouter, accepter les désaccords, et savoir les dépasser ensemble pour les rendre féconds. Si, sur tous ces sujets, nous y parvenons, la campagne ratée de 2017, et les deux ans de perdus ne l’auront pas été en vain. Sinon…

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Réveillez-vous avant qu’il ne soit trop tard !..

Ne voyez-vous pas que de semaine en semaine, insidieusement, la violence se banalise et prend un tour nouveau ? Que peu à peu, le vandalisme et les pillages ont laissé place à une violence ciblée, d’abord pour « casser du flic », maintenant pour pénétrer de force dans un ministère ? Et quoi encore demain ?.. Ne voyez-vous pas qu’un mouvement de grogne populaire – pourtant légitime – a ouvert la voie à ceux qui haïssent la démocratie et veulent l’abattre ?

A-t-on oublié que la haine appelle la haine ? Faut-il considérer seulement comme un jeu sans conséquence le simulacre de procès et de décapitation du président de la République ? Serait-ce simplement anecdotique que des menaces de mort visent des « gilets jaunes » qui osent rencontrer le Premier ministre, certains d’entre eux qui s’expriment dans des médias, ou encore des députés ? Est-ce anodin que les domiciles privés de nos élus soient délibérément ciblés par des vandales ? Faut-il s’habituer aux propos racistes et antisémites qui se libèrent ? Faut-il se résigner face à cette atmosphère délétère ?

À ceux qui ne cessent de dénoncer les violences policières, à ceux qui voient dans la présence des forces de l’ordre une provocation qui serait la seule cause de ce déchainement, je dis : réveillez-vous avant qu’il ne soit trop tard ! Regardez la réalité en face au lieu de fermer les yeux lorsque des individus viennent armés de lance-pierres ou de projectiles pour participer à une manifestation ! Regardez la réalité en face lorsque d’autres organisent et mettent en scène leur propre interpellation pour ensuite crier au scandale ! Regardez ceux qui vont délibérément au contact de policiers isolés pour les passer à tabac ! Prenez conscience de ce que signifie le fait de défoncer les portes d’un ministère pour l’investir !

Ignorez-vous qu’en fermant les yeux sur les exactions de ceux qui pervertissent une juste cause, et en ne les dénonçant jamais, vous devenez complices de ces factieux ? Avez-vous oublié que l’ordre républicain n’est pas d’abord un ordre répressif, mais la mise en œuvre de moyens visant à protéger les personnes, les biens et, au bout du compte, la République ? Avez-vous oublié que la démocratie s’exerce dans les urnes et que celles-ci n’ont pas à se soumettre à la loi de la rue qui devient aujourd’hui celle des plus violents ?

Vous détestez les hommes qui sont au pouvoir ? Et alors ! Allez-vous au seul motif de cette détestation laisser ceux qui n’ont jamais digéré leur défaite imposer leur volonté contre celle du suffrage universel ? Allez-vous dénier aux vainqueurs d’hier les droits dont vous vous réclamiez avant-hier lorsque vous l’aviez emporté ? Allez-vous laisser réduire à néant plus de deux siècles de combats pour bâtir la démocratie ? Allez-vous, à raison de l’esprit de justice qui vous anime, laisser faire de notre pays qui a porté ces valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité, un champ de bataille où s’imposera la loi du plus fort ? Avez-vous oublié que les premières victimes des désordres qui s’aggravent sont d’abord les plus pauvres et les plus vulnérables ?

Et, au train où vont les choses, quel message allons-nous donner au monde, à ces peuples martyrisés, à ces démocraties balbutiantes qui tentent de trouver l’apaisement dans les urnes ?

Trop, c’est trop ! Le gouvernement a cédé sur des mesures qui ne sont pas que symboliques. Cela compte-t-il pour rien ? Le pouvoir a ouvert la voie du débat. Allez-vous le refuser en prétextant qu’il ne s’agirait que d’une mascarade ou allez-vous vous en emparer pour revivifier notre démocratie ? Bien sûr, ne soyons pas dupes des provocations ou des tentatives de manipulation d’où qu’elles viennent ! Mais enfin, préférez-vous que notre pays s’épuise dans la guérilla urbaine, y perde ses forces autant que son âme ?

Il est temps de choisir ! Temps de se réveiller ! Temps de rappeler qu’on ne peut à la fois se plaindre que l’Etat déserte certaines zones et pousser des cris d’orfraie lorsqu’il assume ses missions régaliennes ! Temps de se souvenir que l’on n’est plus à l’époque des lettres de cachet qui envoyaient les opposants à la Bastille sans jugement ! Temps de retenir les leçons de l’histoire qui nous ont appris comment 1789 a perdu son âme dans la Terreur, les dénonciations et les bains de sang de 1793 ! Temps de s’apercevoir qu’il ne faut pas laisser la fraternité des ronds-points se dévoyer dans les combats de rues de nos villes ! Parce que si l’on ne se réveille pas maintenant, 2019 sera une bien mauvaise année pour la démocratie !

Il est encore temps : très bonne, heureuse et fraternelle année à tous !…

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Ils ont fait sécession !

Nous pensions être regroupés derrière le même drapeau, sous la même devise : « Liberté – Egalité – Fraternité » ! Il n’en est rien : nous découvrons peu à peu tous ceux qui, silencieusement le plus souvent, de façon tonitruante parfois, ont fait sécession. A leur corps défendant, encore que pas toujours…

Le mouvement ne date pas d’hier. Voyez ces déclassés, les rejetés d’une société qui ont la rue pour horizon et la misère pour compagne quotidienne. Un accident de la vie, un travail précaire, des ruptures familiales ou professionnelles les ont relégués, condamnés à devoir survivre en dépendant d’aides publiques et de la solidarité de citoyens et d’associations. Seul le fil ténu de cette solidarité qui ne tient qu’au bon vouloir des uns et des autres les retient amarrés à une société qui, dans son ensemble, préfèrerait détourner le regard, les condamnant à l’invisibilité. Ceux-là ont fait sécession malgré eux.

Voyez ces quartiers désertés par les services publics, les médecins, les commerces qui ont plié bagage après de trop nombreux actes de malveillance, des violences, et dans lesquels la police même hésite à s’aventurer. Au fil du temps une loi qui n’est pas celle de la République s’y installe. C’est celle des dealers ou des imams salafistes radicalisés, entre loi du plus fort et charia. Une loi qui profite de la désertion de la République, de l’impuissance des politiques publiques et du laisser-faire d’élus locaux aveugles ou dépassés quand ils ne font pas preuve de complaisance…

Regardez enfin aujourd’hui, les irréductibles parmi les « gilets jaunes », ceux qui ne croient ni les élus ni les médias, qui ne font plus confiance au gouvernement et au Président de la République. Les promesses tardives, les tentatives de dialogue après tant d’années d’aveuglement n’y feront rien. Seule demeure en eux la rage, cette envie d’en découdre qui les rend sourds aux appels au calme, aveugles face à la détresse de ceux dont ils perturbent la vie au risque de les conduire à la ruine. Persuadés qu’il n’y a pas d’avenir désirable pour eux et leurs enfants, ceux-là ne croient plus qu’en eux mêmes, en la force de leur mouvement. Au point de s’enliser dans une spirale infernale…

Pauvres abandonnés à leur misère, habitants de ces quartiers que l’on a qualifiés de « territoires perdus de la République », squatters fluo de nos ronds-points, tous ont en quelque sorte subi une relégation qui les met à l’écart. Mais…

… Mais il y a aussi ceux qui ont l’Europe pour terrain de jeu et le monde pour horizon ; ceux que n’effrayent ni les langues ni les cultures différentes de la leur. Ils sont, plus que d’autres, par naissance ou par formation, davantage prêts à affronter les incertitudes de l’avenir. Ils disposent pour cela d’armes qui ont pour noms diplômes, compte en banque, réseaux… Ceux-là invoquent la nécessaire adaptation de notre pays aux défis du monde, à une économie ouverte, à l’urgence climatique, aux mouvements migratoires dont ils savent que rien ne les arrêtera. Bien au chaud, claquemurés parfois derrière les digicodes de leurs immeubles, ils n’ont pas vu, pas compris que le rythme du monde auquel ils s’étaient habitués laissait loin derrière ceux qui n’ont pas plus l’aptitude que les moyens de suivre le mouvement. Ils n’ont jamais voulu faire sécession. Ils ont la bonne conscience de ceux qui pensaient que notre pays était suffisamment compliqué comme ça, qu’il ne fallait pas, en plus, lui faire prendre un retard irrattrapable. C’est parce qu’ils sont dans le peloton de tête, parce qu’ils ne se soucient guère de ceux qui sont à la peine qu’ils ont fait sécession d’avec le reste de la société. Peut-être à leur corps défendant, mais sécession tout de même.

Et puis il y a enfin ceux qui invoquent la devise républicaine, mais qui ont oublié ce que les mots de Fraternité et d’Égalité veulent dire. Se considérant au dessus des lois, au fil du temps, ils se sont recréé des privilèges. Ceux-là ont fait sécession par opportunisme ou par cynisme. Ils regardent les retardataires avec mépris, les considérant sans doute comme des catégories en perdition au vent de l’histoire. Peu leur importent les souffrances, les dégâts humains, économiques, territoriaux que cela peut engendrer. Pour eux, la politique et les lois importent peu : les frontières n’existent pas et ils savent développer toutes les stratégies financières, fiscales, patrimoniales leur permettant de se mettre à l’abri.

Et la politique dans tout cela ? Face à un État à la fois hypertrophié et incapable de se réformer en profondeur, elle est devenue impuissante à imposer de nouveaux mécanismes de régulation. Aujourd’hui, elle reste désarmée face à des entreprises cyniques (on l’a encore vu cette semaine avec la fermeture de l’usine Ford en Gironde), et inefficace quand il s’agit de définir au niveau européen des règles renforçant la protection sociale. Lionel Jospin alors Premier ministre en avait déjà fait le constat en 2000 lorsqu’il avait déclaré à propos de licenciements chez Michelin : « l’Etat ne peut pas tout ». Une phrase qui lui avait coûté fort cher lors de l’élection présidentielle de 2002. Mais surtout, un constat qui montre qu’une partie de l’économie avait déjà fait sécession, ne se souciant plus guère des soubresauts de notre vie politique.

Il aura suffi d’une conjonction de faits qui, isolément, auraient pu sembler anodins, pour que les fractures de notre société apparaissent enfin au grand jour et que s’exprime dans la violence une colère trop longtemps retenue. Notre guerre de sécession est commencée. Rappeler ce qui fait notre bien commun ne suffit plus. Où sont ceux qui sauront le redéfinir ? Où sont les artisans du dialogue ?

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Nous avions tout faux ! Mais…

Nous avions tout faux ! Nous redoutions les urnes, c’est la rue qu’il fallait craindre… Depuis plusieurs années, nous pensions que les urnes pourraient ouvrir les portes du pouvoir aux populistes de tout poil, les Le Pen ou Mélanchon qui, chacun dans son genre, représente une menace pour notre démocratie. Nous avons même frémi à l’idée qu’en 2017, ils auraient pu se retrouver face à face au second tour de l’élection présidentielle. Nous avons milité, bataillé, écrit pour qu’il n’en soit rien. Soulagés le 7 mai 2017, nous avons pensé que le danger était écarté tant la victoire donne quelques atouts à ceux qui en bénéficient. La défaite quant à elle, rabaisse durablement les prétentions de ceux dont les espoirs ont été déçus, ce qui s’accompagne le plus souvent de règlements de comptes dans leur camp et de discordes durables. Soulagés donc, mais pour un moment seulement car nous étions convaincus que là était la dernière chance pour notre démocratie ; que les cinq ans à venir détermineraient notre sort pour 2022.

Comme tant d’autres, et sur ce blog en particulier, j’ai fait cette erreur. Par esprit démocratique et par légitimisme, convaincu que nul ne viendrait remettre en cause l’issue des deux scrutins successifs de l’élection présidentielle et des législatives. Persuadé aussi que le mandat de cinq ans confié au Président lui donnerait le temps d’agir sans être remis en question chaque matin. C’était faute d’avoir chaussé les bonnes lunettes, faute d’avoir compris que ce qui se passait dans les tréfonds de notre pays, le sentiment d’abandon, la peur du lendemain, l’impression d’un déclassement que rien ne vient arrêter, ne se limiterait pas aux urnes. Je n’avais juste pas imaginé que notre avenir se jouerait aussi sur les ronds-points de nos villes et de nos campagnes comme dans les rues de Paris. J’avais oublié que le séisme électoral qui s’était traduit par la relégation des « partis de gouvernement », n’en était pas terminé pour autant. Oui, les Français avaient choisi la transgression ! Une transgression tranquille croyait-on qui, tout en nous mettant à l’abri des politiques du pire, nous permettrait de relier l’esprit de compétitivité et le souci de la protection sociale en se débarrassant des vieilles lunes socialistes ; d’accorder enfin une forme de fierté nationale avec la volonté de construire l’Europe. Las, ce qui s’était joué dans les urnes n’était rien de moins qu’une comédie en trompe-l’œil car nous n’en avions pas terminé avec un « dégagisme » qui conjugue aujourd’hui incohérence et impatience. Comme s’il fallait aller encore plus loin dans la transgression !

Sans doute glosera-t-on longtemps sur les fautes de communication d’un Président qui, de petite phrase en petite phrase, a laissé croire qu’il n’avait que mépris pour ceux qui ne trouvent pas de travail, n’ont pas l’esprit d’entreprise ou, plus simplement, peinent à joindre les deux bouts malgré les aides dont ils bénéficient. Tout cela alors qu’il tentait de nous dire autre chose. Sans doute nous expliquera-t-on que la réforme de l’ISF constitue la faute originelle d’un quinquennat alors même que notre pays y est attaché non en raison de son efficacité fiscale, mais de manière exclusivement symbolique. Sans doute enfin estimera-t-on qu’il a mis la charrue avant les bœufs dans la mise en place d’une fiscalité écologique, oubliant que d’autres avaient échoué avant lui avec l’éco-taxe. Et puis, oubliera-t-on la complexité de notre système fiscal qui compte pas moins de 252 taxes diverses et auquel jusqu’à présent personne ne s’est attaqué pour le rendre plus juste et plus compréhensible pour nos compatriotes* ?

Sans doute préfère-t-on aussi oublier que moins d’impôts, c’est moins de services publics, moins d’investissements dans l’enseignement, la santé, les transports, la justice, etc. ? Tout comme nous préférons oublier que réformer l’Etat pour le rendre à la fois plus efficace et moins coûteux prendra des années et ne se fera pas sans grincements de dents…

Il reste que lorsqu’un mouvement populaire est dans l’incapacité de désigner ses propres représentants pour engager la concertation avec le pouvoir parce qu’il dénie à quiconque la capacité de parler en son nom, le dialogue est impossible. Lorsqu’un gouvernement recule pour donner des gages de bonne volonté mais se heurte à la surdité volontaire de ceux qui protestent parce qu’ils restent convaincus qu’au final ils seront les dindons de la farce, le dialogue est impossible. Lorsque ceux qui revendiquent entendent imposer l’intégralité de leurs revendications qu’ils qualifient de « directives du peuple» non-négociables, le dialogue est impossible. Enfin, lorsque la seule volonté répétée à l’envi par les plus radicaux, relayée par les réseaux sociaux et par les médias, est de rentrer en force à l’Elysée pour y « rencontrer » le Président de la République, pour lui crier sa rage et son désespoir et même sa haine, cela ne s’appelle pas dialoguer : c’est mettre la République en danger. Comment alors ne pas avoir en mémoire le 20 juin 1792 lorsqu’une manifestation pénètre le Palais des Tuileries et contraint le roi Louis XVI à coiffer le bonnet phrygien ? Sept mois plus tard, il était guillotiné. Un an après, le pays basculait dans la Terreur.

Ne jouons pas les oiseaux de mauvais augure ! Sachons raison garder, contrairement à ces irresponsables qui ont échoué au cours des dernières années et qui aujourd’hui flattent avec bassesse la grogne populaire par dépit et esprit de vengeance. Sachons appeler à la paix civile contrairement à ceux qui dans leurs oppositions au pouvoir affirment aujourd’hui le contraire de ce qu’ils ont prôné hier et soufflent sur les braises au risque de faire progresser l’incendie. Sachons appeler à la bienveillance contrairement à ceux qui ne sont animés que par leur détestation à l’égard d’un homme parce qu’ils ne le comprennent pas autant qu’il semble ne pas les comprendre.

Tout cela n’interdit ni la lucidité ni la vigilance mais, sauf à remettre en cause les fondements même de notre démocratie, le respect de nos institutions passe, quoi qu’on en pense**, par le respect de celui qui a été légitimement et démocratiquement élu. Certains jouent à ce jeu dangereux qui consiste à le désigner à la haine collective et y ajoutent les coups de boutoir qu’ils donnent à notre démocratie représentative. Un édifice républicain qu’il a fallu des décennies de convulsions et de drames pour bâtir et qui, si l’on n’y prend garde, pourrait bien se lézarder et s’effondrer. Il est grand temps de revenir à la raison !

* Après son abandon de l’éco-taxe, François Hollande avait rapidement refermé le dossier de remise à plat de notre système fiscal annoncé par son Premier ministre Jean-Marc Ayrault…

** Il suffit de se tourner vers les USA pour constater que quelque soit l’animosité suscitée par le président élu, sa légitimité n’est en aucune manière remise en cause par ses adversaires.

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Le peuple, un souverain dans l’impasse ?…

Depuis la Révolution française, le peuple est souverain. Par l’insurrection, il a remplacé le roi et mis fin à son pouvoir absolu. Et après quelques décennies de tâtonnements – preuve qu’il n’était ni tout-puissant ni infaillible – il a jeté les bases de nos institutions démocratiques représentatives.

Le pouvoir monarchique était, rappelons-le, de droit divin. Le roi se trouvait donc en quelque sorte placé sous une autorité supérieure : celle de Dieu. Certes, l’histoire du pouvoir royal est jusqu’en 1789 marquée par une constante volonté de s’affranchir de l’autorité de l’Eglise. Moins parce que celle-ci aurait exprimé la volonté de Dieu sur terre, que parce qu’elle était une rivale, dirigée par d’autres hommes, s’arrogeant le droit de fixer des limites à la volonté royale et risquant de saper son autorité. En outre, le détenteur du pouvoir royal était soumis – contrepartie de son autorité – à l’obligation de protéger son peuple des guerres, de la famine, du brigandage… La dérive monarchique qui a fait du roi un tyran et l’a conduit à s’affranchir de ses obligations a précipité sa perte. On sait ce qu’il en advint.

La République, dans la conception qui est la nôtre aujourd’hui, établit un lien direct entre les pouvoirs – exécutif et législatif – et le peuple qui s’exprime par le suffrage universel. Allant plus loin que cette simple délégation organisée à intervalles réguliers, la Vème République a instauré une idée nouvelle : celle du dialogue entre le chef de l’Etat et le peuple. La pratique du référendum instaurée par Charles de Gaulle, la capacité du président de la République de dissoudre l’Assemblée Nationale pour redonner la parole aux électeurs procèdent de cette idée du peuple souverain. C’est vers lui que se tourne le chef de l’Etat pour trancher un sujet de débat majeur pour notre avenir ou pour mettre fin à une crise.

Il se trouve que ce recours au peuple a, peu à peu, perdu toute pertinence. Le retour aux urnes après dissolution de l’Assemblée nationale n’est aujourd’hui qu’un vague souvenir, cette pratique ayant été doublement condamnée. D’une part, par le calamiteux échec de Jacques Chirac lors de la dissolution de 1997, d’autre part par l’adoption du quinquennat et l’inversion du calendrier électoral, les législatives dépendant directement de l’élection présidentielle qui les précède désormais. Le référendum, quant à lui, fait figure de naufragé depuis que le Parlement a adopté des dispositions que le suffrage universel avait pourtant rejetées*…

Aujourd’hui, un Président élu pour 5 ans sur la base d’un programme dispose de la majorité parlementaire qui lui permet de l’appliquer. Pourquoi lui faudrait-il remettre en cause cette légitimité ? Pourquoi devrait-il se soumettre au bon vouloir d’un peuple qui affirmerait dans la rue sa volonté de changer de cap moins de deux ans après l’avoir élu ? Tout cela au risque de l’incohérence et de la paralysie du pouvoir, source de plus grands désordres encore…

Cependant, la révolte d’une partie de la population provient aussi de cette perte progressive de toute capacité de faire appel au suffrage universel en dehors du calendrier électoral. Comment le peuple pourrait-il ne pas se sentir floué quand on ne le sollicite plus ? Comment pourrait-il garder la conviction que lorsqu’il s’exprime dans les urnes, il est entendu ? Comment pourrait-il garder sa confiance dans ses élus lorsque ceux-ci le trahissent, ce qui a été le cas après le référendum de 2005 ? La Vème République a perdu une part de ce qui lui permettait de refonder, lorsque nécessaire, la légitimité de l’autorité de l’Etat : ce dialogue avec le peuple comme un recours tant pour le pouvoir que pour le corps électoral.

Il est donc plus que jamais nécessaire de redéfinir les règles de notre démocratie et, singulièrement, les modalités en vertu desquelles parole devrait être redonné au peuple. Ce n’est pas pour autant accepter le droit de révocation revendiqué par certains, comme si la démocratie pouvait se résigner à vivre sous une menace permanente. Ce n’est pas non plus estimer que des revendications sont des « directives du peuple » qui s’imposeraient aux élus de la République sommés d’obéir à sa volonté**. Un « peuple » qui s’auto-proclame seul maître du jeu en dehors de toute règle définie démocratiquement.

Si d’autres encore attendent que des assemblées citoyennes se prononcent, encore faudrait-il que soient définies les règles de fonctionnement de telles assemblées et les limites de leurs droits. Et ne parlons pas des représentants des « gilets jaunes », désavoués aussitôt après avoir entamé le moindre échange avec le gouvernement, et parfois même menacés au sein même de leur mouvement.

Renouer les fils du dialogue, passer d’une expression populaire radicale dévoyée par la violence de groupuscules déterminés à la négociation nécessite de renoncer aux postures jusqu’au-boutistes pour trouver la voie du compromis. Camper aux carrefours et occuper la rue a permis aux « gilets jaunes » de faire entendre leur colère. Aujourd’hui, ce mouvement peine à se donner les moyens d’une issue politique. Au risque de se trouver dans une impasse, source de frustrations et de violences plus grandes encore… Au risque aussi de sombrer dans l’insurrection et, c’est le plus grand danger, de menacer tout notre édifice démocratique !

* Le référendum du 29 mai 2005 portant sur la ratification du traité établissant une constitution pour l’Europe avait été rejeté, le non l’ayant emporté avec 54,68% des suffrages exprimés. Trois ans plus tard, le traité similaire de Lisbonne était soumis au Parlement à l’initiative de Nicolas Sarkozy et approuvé…

** Le communiqué  du mouvement des « gilets jaunes » adressé aux médias et aux députés précise : « Députés de France, nous vous faisons part des directives du peuple pour que vous les transposiez en loi… Obéissez à la volonté du peuple. Faites appliquer ces directives ». Une terminologie qui rappelle étrangement les élans révolutionnaires de 1789 et ceux des bolcheviks de 1917 en Russie…

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La bagnole par qui le scandale arrive…

La révolte des « gilets jaunes » en dit long sur les fractures de notre société. Et nous aurions tort de ne prêter attention qu’à la manière dont le Président de la République et le gouvernement vont y apporter des réponses immédiates. Bien sûr, l’intérêt du pouvoir est de limiter les dégâts, c’est à dire réduire la mobilisation des mécontents et éviter que le pays ne soit paralysé par des blocages et des opérations escargot qui se traduiront par des embouteillages, de la grogne… et une pollution supplémentaire. D’un point de vue politique, cela signifie aussi éviter la récupération de ce mouvement et la constitution d’un front commun au profit de ceux qui l’ont encouragé…

Car ce ras-le-bol fiscal sur le prix des carburants survient après la polémique sur la limitation de vitesse à 80km/h et au moment de l’annonce de l’interdiction de circuler dans les communes du Grand Paris pour les véhicules anciens et polluants. Or, toutes ces mesures frappent, plus que d’autres, certaines catégories de population, toujours les mêmes : les ruraux ou ceux que leurs moyens contraignent à habiter loin de leur lieu de travail ; ceux qui n’ont pas les moyens de changer de véhicule car il leur faudrait pour cela débourser 15 000 à 20 000 Euros ; ceux qui ne bénéficient pas des transports en commun faute d’habiter dans des zones à forte densité de population. Cerise sur le gâteau : il leur est maintenant interdit d’accéder à des territoires réservés à ceux qui, à leurs yeux, bénéficient déjà de tout ce dont ils sont eux-mêmes privés. Comment pourraient-ils ne pas se sentir condamnés à une triple peine ?

Ainsi, la voiture sans laquelle ils ne peuvent se rendre à leur travail, faire leurs courses, conduire les enfants à des activités sportives ou culturelles devient-elle le point de fixation de tous leurs ressentiments. Et ce ne sont pas des primes accordées aux uns, des allègements de charges ou des aides octroyés aux autres qui résoudront le problème. Car le mal est plus profond.

Nous sommes, en effet au cœur des contradictions de notre société. Celles-là même qui ont conduit Nicolas Hulot à quitter le gouvernement. En même temps, nous voulons réduire la fracture sociale et combattre le réchauffement climatique et la pollution. Or, pour atteindre ce dernier objectif, nous n’avons pour le moment pas trouvé d’autre solution que de taxer toujours davantage les carburants ou interdire la circulation à certains véhicules. Des mesures qui, au final, ne font qu’aggraver la fracture entre habitants des grandes villes et ceux des périphéries, entre ceux qui bénéficient d’une certaine aisance et ceux qui peinent à joindre les deux bouts. Si au moins la taxation des carburants était cohérente, nous pourrions comprendre, mais les taxes sur le diesel augmentent tandis que celles qui visent l’essence ne diminuent pas pour autant. Si au moins, nous avions engagé un plan de long terme d’incitation au changement de modèle de véhicule après avoir durant des décennies encouragé le diesel, mais il n’en est rien. De plus, nous pouvons sérieusement mettre en doute les incitations au développement des véhicules électriques sachant leurs besoins en métaux rares, sources de nouvelles pollutions et causes de conflits armés dans les pays qui disposent de cette ressource…

Alors, équation impossible à résoudre ? Nous subissons là l’héritage de décennies d’un mode de développement et d’un individualisme qui nous piègent durablement. Illusion de la croissance, villages dortoirs et étalement urbain, insuffisance des moyens de transport collectifs et primauté accordée à l’automobile, etc.  Nous avons cru que ce modèle pourrait perdurer. Sauf à se résigner à de futures catastrophes environnementales, ce n’est plus le cas ; il faut donc nous engager sur la voie d’un changement de paradigme. Plus facile à dire qu’à faire d’autant que la sobriété vers laquelle nous devrions tendre ne peut être perçue par ceux qui sont les plus fragiles que comme une forme d’austérité supplémentaire qui leur serait imposée. Il est donc urgent que le politique sache dessiner les contours d’un futur qui puisse répondre à leurs attentes.

Nous n’avions pas retenu la leçon du ratage de l’écotaxe à la suite des la révolte des « bonnets rouges ». Le gouvernement de Jean-Marc Ayrault avait alors capitulé sans trouver de solution alternative satisfaisante. Les portiques inutiles qui demeurent le long de nos routes en sont un constant rappel. Et encore faut-il se rappeler que seuls les camions étaient alors visés ! Aujourd’hui, c’est la voiture individuelle qui est au cœur du problème. Les mesures de court terme ne le résoudront en rien. Et tant que de nouvelles voies n’auront pas été ouvertes, avec des « gilets jaunes » ou sans, la bagnole restera pour longtemps celle par qui le scandale arrive…

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Un 11 novembre pour Julie…

C’était un matin frais de novembre. Il faisait 12° ce jour-là dans la cité phocéenne où elle avait rejoint sa famille peu après le début des hostilités. Le temps était calme et déjà la ville bruissait de mille rumeurs toutes évoquant la fin des combats, certains annonçant même la capitulation de l’Allemagne. Toute de noir vêtue, elle se rendit sans doute, comme elle en avait l’habitude, à l’église Saint Vincent de Paul, en haut de la Canebière. Là même où, quatre ans plus tôt, le vendredi 18 septembre 1914, elle avait fait dire une messe pour son mari Albert, capitaine au 146ème régiment d’Infanterie, tué au combat le 20 août précédent à Chicourt, non loin de Morhange, lors de la première grande bataille de cette guerre.

Les canons allaient se taire. Ces canons qui lui avaient enlevé son amour, le père de ses trois fils dont le dernier n’avait alors qu’un peu plus de huit mois. Aujourd’hui, le silence des armes allait faire place aux cloches des églises sonnant à toute volée dès l’annonce officielle de l’Armistice. La foule allait envahir les rues, se réjouir de la fin de cette guerre qui n’avait que trop duré, sortir les drapeaux, chanter la Marseillaise.

Comment aurait-elle pu, en un moment pareil, ne pas se souvenir de ce matin où, pour la dernière fois, il avait franchi le seuil de leur foyer ? De ce jour où il avait passé à cheval les grilles de la caserne de Toul où son régiment était en garnison ? De ce moment terrible où, infirmière comme tant de femmes d’officiers repliées sur l’arrière, elle soignait un soldat blessé dont l’uniforme portait le numéro du régiment de son mari ? Du récit qu’il lui fit alors de cette fin de journée d’août où un obus allemand fit d’un brillant et héroïque capitaine d’état major de 44 ans, un corps sans vie, déchiqueté ?..

Comment ne pas penser à ces quelques notes qu’il avait prises dans les jours qui précédaient : les 13, 14, 15, 16, 17 et 18 août, des notes qui se trouvaient parmi les effets personnels qui lui avaient été remis ? En quelques phrases courtes, elles retraçaient la progression du régiment avec, chaque soir, le cantonnement à proximité d’un village dont les noms seraient à jamais les étapes de sa marche vers la mort. Elles faisaient état des premières escarmouches, des premiers combats, des premières pertes et des « éclopés », mot bien pudique pour parler des blessés. Des notes qui s’arrêtent lorsque la fureur des combats ne lui laisse guère plus de repos.

Comme cette foule, elle se réjouirait de la fin des hostilités qui avait envoyé tant d’hommes à la mort. Mais comme tant d’autres femmes en noir comme elle, elle cacherait les larmes qu’elle ne pourrait réprimer. Si certains allaient enfin rentrer au soulagement de leurs proches, ceux qui ne reviendraient pas mourraient en quelque sorte une seconde fois.

Puisqu’il ne rentrerait pas, c’est elle qui devait le retrouver pour se recueillir sur sa tombe. Qu’importent les obstacles et les difficultés : elle était résolue à s’y rendre. Dans les jours qui suivront ce 11 novembre, les armes s’étant définitivement tues, elle écrirait au général Henri Wirbel, commandant le 21ème corps d’armée, pour lui demander comment retrouver la tombe de son mari. Le 3 décembre, il devait lui répondre, joignant à sa lettre une carte d’état major marquée d’un point rouge, à « l’endroit où votre malheureux mari a été frappé ». Et, faisant observer « vous allez entreprendre, Madame, un douloureux voyage », il lui apportera quelques précisions utiles : « vous trouverez l’emplacement dans un rayon de 200m du point indiqué. Sa tombe doit être en plein champ, sur la pente descendante sud vers la route, à environ 100m du changement de pente ». A peine prend-il la précaution d’ajouter : « à moins que les Allemands n’aient déplacé son corps, ce qui me paraît tout à fait improbable »…

Munie de ces quelques informations, elle accomplirait ce voyage et retrouverait la tombe de son mari. Ce n’est que quelques années plus tard, qu’elle emmènerait ses trois fils jusqu’au cimetière militaire de Riche créé en 1921 pour rassembler les dépouilles des soldats tués lors de cette bataille. Le 13 mars 1920, était publiée au Journal Officiel la nomination de son mari, le capitaine Albert Voisin, chevalier de la Légion d’Honneur à titre posthume. Cette femme s’appelait Julie. Elle était ma grand-mère.

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Leçon brésilienne

Avons-nous entendu le cri d’alarme que nous lance le Brésil ? Avons-nous retenu les leçons d’une faillite démocratique qui aboutit à une aventure à haut risque ? Nous pourrons toujours tenter de nous rassurer en faisant appel à notre tradition républicaine, nous pourrons toujours prétendre être un vieux pays qui a connu les guerres et l’occupation, ou encore affirmer qu’au pays de Voltaire et de Victor Hugo cela ne nous arrivera pas. Il n’empêche : nul ne peut assurer que nous serions définitivement vaccinés contre de telles dérives.

Le séisme électoral de 2017 aurait dû nous mettre la puce à l’oreille. Bien des ingrédients étaient déjà réunis : les affaires financières mettant en cause tel ou tel candidat avec leur cortège de péripéties judiciaires ; l’échec des politiques conduites par la droite républicaine comme par la gauche social-démocrate ou encore l’accumulation de promesses non tenues. Autant de signes annonciateurs d’un naufrage politique. S’y ajoutent la persistance d’un chômage structurel de masse, les menaces pesant sur notre système de protection sociale, la violence qui s’installe dans certains quartiers, l’impossible intégration culturelle de populations d’immigration récente, qui donnent aux catégories les plus fragiles l’impression d’être abandonnés de tous. Tout concourt à une sorte de délitement de l’esprit républicain face auquel nos dirigeants font aveu d’impuissance…

Le Brésil apparaît comme la synthèse puissance 10 de tous ces maux. Comme si la taille du pays amplifiait à l’extrême les problèmes posés. Il aura suffi d’une génération pour faire oublier à ses habitants la réalité qu’ils avaient vécue durant les vingt et une années de la dictature militaire, la torture et la mort érigées en mode de gouvernement de 1964 à 1985. Il aura suffi que dans le paysage dévasté de la vie politique brésilienne émerge un candidat sans scrupule, que celui-ci tienne un discours décomplexé pour que tout soit balayé sur son passage. Et pour qu’au soir de sa victoire les militaires sortent de leur caserne pour manifester leur joie, comme s’ils prenaient enfin leur revanche 33 ans après la fin de leur pouvoir sans partage…

Chez nous, voici un an et demi, tout cela s’est conclu – pour le moment – par l’élection d’un candidat hors norme, et la prise de pouvoir par une génération nouvelle qui bâtit son projet autour d’une volonté réformiste résolument inscrite dans l’espace européen. Comme à contre-courant des tendances que l’on observe, hélas, un peu partout sur notre continent.

Mais la leçon brésilienne nous apprend que la démocratie n’est pas un acquis sur lequel nous pourrions nous endormir. Elle nous apprend que les discours de haine, répétés à l’envi dans une société fracturée et profondément inégalitaire peuvent libérer les pulsions totalitaires. D’autant plus qu’ils bénéficient de la caisse de résonnance des médias et des réseaux sociaux. Elle nous apprend que tous les manquements à l’éthique d’une classe dirigeante se payent au prix fort. Elle nous apprend que l’échec des politiques libère l’envie de solutions jamais essayées…

Aujourd’hui, il reste aux Brésiliens leurs institutions et les contre-pouvoirs que la démocratie a su mettre en place. Il reste aux forces brésiliennes modérées à faire preuve de lucidité dans l’examen de leurs fautes passées et à montrer une grande exigence dans la manière d’y porter remède. Il reste au peuple brésilien à faire preuve de vigilance pour contrecarrer les violations du droit auxquelles tenterait de se livrer le Président élu.

En France, il reste au gouvernement et au Président élu en 2017 à faire preuve de leur efficacité dans les réponses à apporter aux maux de notre société. Il reste aux forces démocratiques à faire preuve d’une exigence éthique plus grande que par le passé. Il reste à tous à faire preuve de lucidité. Et de vigilance pour combattre partout et sans faiblir les discours de haine qui donnent aux esprits faibles lun sentiment de toute-puissance et qui libèrent leurs pulsions.

Plus que jamais lucidité et vigilance s’imposent, car qui donc pourrait avoir une confiance aveugle en notre avenir démocratique ? Après tout, n’oublions pas que le pays de Voltaire, de Diderot et des Lumières est celui qui a basculé dans la Terreur, qui a massacré des hommes, des femmes et des enfants, notamment parce qu’ils avaient le tort d’être nés dans une famille noble ou en Vendée. N’oublions pas que de 1940 à 1944, ce pays vaincu et découragé s’est laissé aller à la collaboration, jusqu’à adopter de sa propre initiative des mesures anti-juives qui n’avaient pas encore été réclamées par l’occupant. N’oublions pas qu’au cours de cette période, pour une population de 40 millions de Français, l’occupant et la police ont enregistré pas moins de 4 millions de dénonciations visant Juifs, francs-maçons, communistes, résistants ou réfractaires au STO. Parfois par simple jalousie entre voisins… Une pratique de la délation à grande échelle qui, conduisait vers les camps, la torture et la mort.

Là, comme au Brésil, la haine a prospéré sur le terreau de l’échec. Et lorsque la haine se libère, le pire devient possible.

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« Name & shame » ou Fouquier-Tinville à l’heure des réseaux sociaux…

Comment conçoit-on le débat démocratique ? Jusqu’à présent, dans le cadre de nos institutions républicaines, il consistait à rechercher les moyens de remédier à un problème posé, établir un diagnostic, échanger des arguments autour de projets ou de propositions de lois, esquisser des solutions en proposant des amendements, peser le pour et le contre de chacune des dispositions au regard des textes existants et des besoins exprimés et à voter. La loi de la démocratie impose de respecter ceux qui émettent un avis et des choix différents, ce qui n’enlève rien au droit à la critique. Or, il semble que, depuis le 11 octobre dernier, ce temps soit révolu.

Ce jour-là, en effet, le député François Ruffin prend à parti les députés qui ont rejeté une proposition de loi d’un de leurs collègues portant sur l’inclusion scolaire des élèves en situation de handicap. Il ne s’agit pas ici de débattre du bien-fondé de cette proposition* ; ni de se contenter de la création de près de 12 000 emplois d’AESH (Accompagnants des élèves en situation de handicap ) en 2018 et 12 400 prévus en 2019, car cela reste encore insuffisant au regard de besoins en la matière.

La question qu’il faut clairement poser est celle du recours à la technique du « name & shame ». En appelant l’opprobre publique sur ceux qui n’ont pas voté cette proposition de loi et dont il a livré les noms en pâture à l’opinion, François Ruffin visait à bousculer les codes de bienséance de la vie parlementaire pour peser sur les décisions des élus en les mettant face à leurs responsabilités. Un objectif qui pourrait sembler salutaire à certains égards.

Le problème, et François Ruffin qui est passé maître en la matière le sait mieux que quiconque, c’est que tout cela passe à la trappe la complexité des données relatives aux situations de handicap en milieu scolaire. Cela réduit à des alternatives simplistes les votes de nos élus, oubliant le travail qui les précède. Cela laisse supposer qu’il suffit de dire « yaka » ou de crier « faut qu’on.. » pour apporter une solution à des situations difficiles et douloureuses pour les familles, ce qui est illusoire.

Le problème, c’est que cette technique du « name & shame » dépasse, et de loin, l’objectif initial. La honte est balayée, et c’est la haine qui l’emporte. Des milliers de messages d’une rare violence sont ainsi arrivés sur les messageries des parlementaires désignés à la vindicte, ceux-ci étant nécessairement considérés comme des « salauds ». Comment aurait-il pu en être autrement d’ailleurs, la réactivité des réseaux sociaux et la caisse de résonnance médiatique ayant joué à plein ? Alors, François Ruffin se serait-il servi cyniquement de l’émotion qu’il savait susciter sur ce sujet sensible pour faire un coup de communication politique derrière lequel se cachent de réelles menaces pour notre démocratie ?

En effet, l’emploi répété de cette technique induit que sur des sujets susceptibles de susciter l’émotion de l’opinion, nos élus n’auraient d’autre choix que de se soumettre à ceux qui prônent des solutions seulement symboliques. Et peu importe alors leur effet réel et de long terme. Cela soumet le débat démocratique à des choix qui évacuent la complexité des problèmes. Enfin et surtout, cela hystérise les positions et attise la haine. Cette haine que François Ruffin avait déjà revendiquée avant même d’être élu député**. Cette haine qu’il conçoit sans doute comme un puissant moteur de transformation sociale oubliant qu’elle débouche tôt ou tard sur la violence.

Dans les commentaires relatifs à cette affaire, nombreux sont ceux qui expriment un antiparlementarisme virulent, et dont le ton n’a rien à envier à celui des ligues fascistes qui, le 6 février 1934, voulaient prendre d’assaut le palais Bourbon. Certains même n’hésitent pas à appeler de leurs vœux un retour de la guillotine qu’ils réserveraient aux députés…

Alors, derrière ce « name & shame », François Ruffin cache-t-il un Fouquier-Tinville revisité à la mode numérique ?

* Rappelons que le Ministère de l’Education nationale avait engagé en 2017 un processus de professionnalisation des aides de vie scolaire (AVS) en leur proposant une formation et un statut d’AESH (Accompagnants des Elèves en Situation de Handicap) plus sécurisant. Un processus qui convertit des emplois précaires en emplois stables.

** Dans son édition du 5 mai 2017, « Le Monde » avait publié une « lettre ouverte » de François Ruffin à Emmanuel Macron qu’il qualifiait de « futur président déjà haï » et dans laquelle il répétait à douze reprises l’expression « vous êtes haï »… Une tribune à laquelle l’ancien militant révolutionnaire Jean-Pierre Le Dantec avait répliqué dans les colonnes du même quotidien en indiquant « vous me faites honte, Monsieur Ruffin » et en concluant : « C’est vous, monsieur Ruffin, et c’est elle, Mme Le Pen qui, depuis des années, sans égards ni pour la vérité, ni pour la difficulté à trouver des solutions à la misère sociale, répandez cette haine… »

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