Vous avez dit : « épuration ethnique » ?

Epuration ethnique : opération visant à éliminer d’un territoire une partie de sa population en raison de son origine ethnique et à la remplacer par une autre considérée comme « ethniquement pure ». L’épuration ethnique emploie des méthodes qui sont le meurtre de civils, la torture, la destruction de biens civils, publics et culturels, le pillage et le déplacement forcé de populations. Ces méthodes répertoriées par la Justice pénale internationale sont considérées comme crimes contre l’humanité. Au cours du XXème siècle notre continent a subi l’épuration ethnique mise en œuvre par l’Allemagne nazie à l’encontre des juifs et qui a fait environ six millions de morts. Plus récemment, entre 1992 et 1995, la Serbie dirigée par Slobodan Milosevic a procédé à une épuration ethnique visant des bosniaques et des croates, épuration qui s’est traduite par plusieurs dizaines de milliers de morts et plus d’un million de personnes déplacées.

L’irruption récente de l’épuration ethnique dans le débat public est due au maire de Chalons sur Saône qui évoquait en ces termes, voilà quelques jours, les changements qu’ont connu certains quartiers au cours des décennies passées. Que ceux-ci aient été désertés par leurs habitants pour laisser place à des populations issues de l’immigration, qu’ils soient devenus des ghettos, des quartiers mono-culturels est indéniable. Peut-on, pour autant parler d’épuration ethnique ? Soyons sérieux, il n’y a eu ni meurtres ni torture, ni déplacements forcés de population, mais un sentiment de malaise, l’impression d’être un étranger chez soi qui, au fil du temps, se sont accrus au point d’entrainer le départ d’habitants vécu par ces derniers comme un exil intérieur.

Que le maire de Chalons sur Saône ait voulu mettre des mots sur une situation douloureuse et préoccupante, rien de plus normal. En revanche, en employant cette expression, il a opéré ce que l’on pourrait appeler un glissement sémantique, c’est à dire un procédé qui, par le langage, donne un autre sens à la réalité : l’épuration ethnique induit une violence organisée, un déplacement forcé de population. En outre, elle fait référence à de sinistres précédents historiques. D’une part, cela ne correspond pas à la réalité ; d’autre part, cela ne fait que participer à l’hystérisation du débat politique à laquelle nous assistons cet automne.

La dérive des mots traduit ici une faillite des idées. C’est éviter de poser la question du refus de l’intégration (au motif qu’intégrer ce serait soumettre à la culture du pays d’accueil et donc exercer une forme de violence), refus qui a abouti à la désintégration aussi bien du modèle républicain que des cultures d’origine. Et éviter de se pencher sur le diagnostic, c’est à coup sûr ne pas trouver le remède approprié. Alors, pour certains de nos politiques, point n’est besoin de trouver des solutions aux problèmes posés. Il suffit de les évoquer de manière radicale pour susciter l’enthousiasme de ceux qui ont le sentiment (parfois fondé, il est vrai…) d’avoir été les oubliés de nos gouvernements. Cela suffit à leur faire endosser le statut de victimes et à les conforter dans leur ressentiment.

C’est oublier que le ressentiment ne fait pas une politique. C’est oublier enfin qu’une part non négligeable des habitants des quartiers ainsi visés sont nés en France et donc de nationalité française. Ce qui rend impossibles les expulsions de masse que certains voudraient organiser comme en réplique à cette prétendue épuration ethnique. Alors, on fait quoi ?

Dans ce début de campagne, il semble bien que certains aient décidé de ne reculer devant aucune outrance pour se faire un destin. La rationalité a quitté l’arène et laissé place à l’agitation des émotions instrumentalisées par des apprentis sorciers. Depuis des semaines, ces derniers allument des feux pour mener le débat jusqu’au point d’incandescence, celui où deviendront inaudibles projets et propositions. Ce faisant, tout en prétendant faire de la politique, ils sont en train de la mettre à mort. Au risque d’entrainer notre démocratie dans l’abîme, car la violence des mots instaure un climat qui, en les légitimant, libère des pulsions de violence jusque-là refoulées. Des pulsions que pourraient bien ne plus parvenir à canaliser les échéances électorales du printemps prochain… Est-ce là ce qu’ils espèrent ?

PS. Sans doute dira-t-on que j’insiste au point, parfois de me répéter. Hélas, cela semble parfois nécessaire tant sont nombreuses les dérapages auxquels nous assistons !…

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Ranimer la République ?

Quand sortirons-nous de ce face à face mortifère ? D’un côté les partisans d’un candidat potentiel à l’élection présidentielle avec ses imprécations contre l’Islam, ses provocations, ses approximations, sa façon pour le moins nauséabonde de réhabiliter Pétain en omettant les lois anti-juives d’octobre 1940…. De l’autre, moins visibles peut-être, mais pas moins actifs, les tenants d’une culture de la « déconstruction » où se mêlent les anathèmes contre les mâles blancs hétérosexuels, la quête de revanche d’arrière petits-enfants de peuples colonisés, la tolérance à l’égard de pratiques plaçant les femmes en situation de soumission au bon-vouloir des hommes, la volonté de minorités sexuelles de réduire à néant l’altérité des sexes…

Il y a là les deux faces d’un même mal, cette volonté de nous assigner à résidence en fonction d’une identité supposée, déterminée par notre couleur de peau, notre sexe (ou notre orientation sexuelle), notre religion, notre culture d’origine… Paradoxe : en cherchant à se combattre elles se nourrissent l’une l’autre. Au communautarisme des uns répond le repli sur soi d’une France nostalgique d’un passé fantasmé, d’une France apeurée face à des mutations qu’elle ne comprend pas et qu’elle ne maîtrise pas. Et nous voilà pris en otages, sommés de rentrer dans l’un ou l’autre camp faute de voir émerger un discours vigoureux qui nous inviterait à tracer notre voie autrement.

Mais si nous affirmons que la République, ce n’est ni l’un ni l’autre de ces visages que nous renvoient le spectacle de cette pré-campagne électorale, pourquoi en est-on arrivé là ?

Bien sûr, la culture du clash des médias et des réseaux sociaux y contribue largement. Lorsque des interviews sont rythmés toutes les quinze secondes par des questions, cela laisse peu de place aux développements, aux explications. La pensée se réduit à sa plus simple expression et l’on devient collectivement incapables d’affronter la complexité. Lorsque des animateurs d’émissions de divertissement deviennent les arbitres de débats qu’ils ne maitrisent pas, ils privilégient les bons mots, la formule assassine, les coups de gueule et se réjouissent dès lors qu’un invité sort de ses gonds : le spectacle avant tout !

Mais ce serait trop facile de ne s’en prendre qu’aux responsables de chaines de radio ou de télévision qui, les yeux rivés sur les courbes de l’audimat, ne font après tout que de nous servir une soupe que l’on qualifie d’insipide mais qui draine un public friand de ces affrontements…

Force est de le reconnaître aussi, ce qui nous saute aujourd’hui à la figure, ce sont des décennies d’incurie. Parce que l’assimilation des populations d’origine étrangère pouvait être ressentie par certains comme une forme de violence visant à nier leurs cultures et leurs spécificités, nous avons oublié de les intégrer. Parce que nous avons eu peur de la cohabitation, nous les avons reléguées dans des quartiers éloignés des centres-villes. Parce que – au nom de la tolérance religieuse – nous avons eu peur de stigmatiser telle ou telle catégorie, nous avons laissé se développer un séparatisme et laissé se créer des « territoires perdus de la République ». Ceux-là même qui sont gangrenés par le chômage, les trafics de toutes sortes, la violence.

La République, ce n’est pas seulement la démocratie. C’est aussi un ensemble de valeurs singulières qui constituent en quelque sorte un pré-requis de l’appartenance à la communauté nationale. Or, si ce pré-requis n’est plus partagé, c’est d’abord parce qu’il n’est plus enseigné. Au-delà, dans notre société fracturée, chacun tire à hue et à dia pour défendre ses intérêts et ses particularismes, sans se soucier du bien commun. Faire sécession semble devenir la règle : sécession des privilégiés qui ont le monde pour horizon et l’Europe pour terrain de jeu ; sécession de ceux qui sont condamnés à vivre sur leur territoire qu’il soit rural ou péri-urbain et tentent d’y survivre ; sécession de ceux qui affichent leur haine de notre pays… Comment voulez-vous que la République ne paraisse pas parfois moribonde ?

Face à la tentation d’abandonner cette dernière parmi les scories d’un passé révolu, la reconquête ne passe pas par la réaffirmation d’une identité qui se réduirait aux prénoms ou à la réécriture d’un roman national faisant fi de la vérité historique. Elle passe par la réactivation de la devise républicaine. La liberté indissociable de la responsabilité de chacun. L’égalité de droits et de devoirs, contraire d’un égalitarisme qui ne vise qu’à donner sans rien exiger en retour. Egalité des femmes et des hommes qui mette fin à la soumission à un patriarcat, quelle qu’en soit l’origine. Egalité face à la protection de l’Etat, en matière de santé, mais aussi protection des personnes et des biens face à la violence…

C’est une égalité fondée sur une conception de la fraternité consistant à voir dans un adversaire une personne à écouter et à respecter quelles que soient les différences et les divergences. Parce que sans fraternité, il n’y a pas de débat démocratique. Il n’y a que des confrontations qui débouchent sur la violence des mots, antichambre de la violence tout court.

Pour ranimer la République, redonner corps à notre devise républicaine, nous avons encore quelques semaines, quelques mois tout au plus. Encore faudra-t-il pour cela abandonner notre fascination pour les vieux démons du ressentiment et de la haine qui ont envahi nos antennes et les réseaux sociaux…

 

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Kaboul : l’impuissance, la honte, et après ?…

Pourrons nous dire que nous ne savions pas ? Les foules afghanes qui se pressent sur le tarmac de l’aéroport de Kaboul, les commerçants qui repeignent leurs devantures pour en chasser les images montrant des femmes nous disent assez clairement la peur qui s’instaure en Afghanistan. Les témoignages qui proviennent des zones déjà conquises montrent d’ailleurs que les talibans n’ont, malgré des déclarations apaisantes, aucunement renoncé à leurs sinistres pratiques. Pas de surprise donc à attendre quant à l’instauration prochaine de la charia dans le pays. Prélude pour certains au fait que le monde devrait connaître tôt ou tard le même sort…

La faillite d’un état et d’une armée gangrenés par la corruption et incapables de faire face à la progression de bandes armées est stupéfiante par sa rapidité. Depuis des décennies, les puissances occidentales ne sont pas parvenues à surmonter la malédiction qui frappe ce pays livré aux chefs de guerre et aux trafiquants de toute sorte. Pour contrer l’intervention de la Russie soviétique engagée en décembre 1979, les USA avaient tenté d’instrumentaliser les talibans. Mal leur en a pris. On connaît la suite, et l’on peut comprendre l’impatience des américains à quitter aujourd’hui le terrain hasardeux qu’ils avaient investi après les attentats du 11 septembre 2001. Il n’en reste pas moins que ce départ et la facilité déconcertante avec laquelle les talibans ont conquis le pays interrogent et inquiètent.

Interrogent d’abord car on serait tenté de dire « tout ça pour ça », après des années et des milliards de dollars injectés dans un état et une armée qui malgré des moyens considérables s’est montrée incapable d’assurer la sécurité du pays. L’effondrement de cet état et la prise de pouvoir par les talibans auront de lourdes conséquences géopolitiques. Et pas seulement dans cette région d’Asie centrale. La Russie, la Chine, la Turquie se préparent à tirer parti de cette situation. Et, soyons en sûrs, ce ne sera pas dans l’intérêt des démocraties. Mais au-delà de nos interrogations pour l’avenir, il ya l’urgence immédiate.

Or, si nous sommes impuissants à soulager le sort des Afghans, et singulièrement des femmes, nous voilà devant un cruel dilemme. La panique règne à Kaboul. Le simple devoir humanitaire nous imposerait d’y faire face, et de prendre en compte ceux qui craignent pour leurs vies. Pour autant, peut-on accueillir un nouvel afflux massif de réfugiés ?

A cela, certains répondent par une argumentation somme toute assez simple : « nous n’avions rien à faire chez eux, ils n’ont rien à faire chez nous »*. Bref, zéro accueil, chacun chez soi, ils n’ont qu’à se dém… ! Facile à dire, car cette argumentation ne tient pas compte de la réalité ! Est-on si sûr, d’abord, que nous n’avions « rien à faire » chez eux ? Faut-il oublier que l’Afghanistan a été à la fois camp d’entrainement et base arrière pour les terroristes qui ont semé la mort dans nos villes ? Faut-il oublier que c’est précisément pour mettre fin à cette situation que les puissances occidentales y ont envoyé des troupes ?

Faudrait-il alors passer par pertes et profits les 90 soldats français qui y ont perdu la vie et ceux qui, par centaines, en sont revenus le corps meurtri ? Ceux qui osent dire que nous n’avions « rien à y faire » auront-ils le courage d’aller expliquer aux familles de ces soldats qu’ils ont versé leur sang pour « rien » ?

Quant à l’affirmation selon laquelle « ils n’ont rien à faire chez nous », observons que des femmes et des hommes de ce pays se sont engagés dans le combat pour la paix et la sécurité, la dignité des femmes, l’éducation, la culture, la santé… Ils ont adhéré à nos valeurs. Ils ont tenté de bâtir un pays qui sorte enfin de l’obscurantisme. Faut-il abandonner ces femmes, ces journalistes, enseignants, médecins, avocats, militants des droits humains à leur triste sort, aux poursuites, aux sévices et à la mort qui les attendent ? **

Et n’oublions pas ces guides, ces interprètes qui ont accompagné nos troupes dans leurs missions.

Souvenons-nous de la guerre d’Algérie et de l’abandon des harkis et de ceux qui s’étaient engagés aux côtés de la France, les condamnant ainsi à une mort certaine ! Faudra-t-il ajouter le sang, la honte et le déshonneur à notre impuissance ?

Alors, se résignera-t-on au lâche soulagement des américains qui quittent ce pays où ils ont perdu tant d’hommes et dépensé des milliards de dollars ? Faut-il se perdre dans les arguties juridiques qui condamnent l’Union européenne à l’immobilisme ? Faut-il jouer la montre en laissant les candidats à l’exil se heurter aux méandres administratifs et au mur de nos procédures d’accueil ? Pour autant, ne soyons pas dupes de l’effet d’aubaine que cette situation entraîne pour ceux qui, dictature des talibans ou pas, souhaitaient émigrer vers l’occident. A l’évidence, nous ne pourrons les accueillir sans discernement…

Demain en Afghanistan, les fillettes seront privées d’école, l’éducation sera placée sous la férule de barbus incultes, les jeunes filles livrées à des mariages forcés qui ne sont qu’un trafic d’esclaves sexuelles, les femmes condamnées à la burka et à l’enfermement. Nous nous désolerons. Nous pétitionnerons. En vain. Pourtant, là bas, la résistance s’organise. Elle est isolée, dispose de peu de moyens, mais elle a la certitude de mener le juste combat, celui de la justice, de la vérité et de l’honneur. Saurons-nous lui apporter l’aide dont elle a besoin ou la sacrifierons-nous pour ne pas froisser les nouveaux maîtres de Kaboul ?

Chez nous, le triomphe des talibans à Kaboul donnera des ailes à ceux qui cherchent à mettre la main sur les cœurs et les corps de jeunes de nos banlieues en mal de revanche sur un destin qui leur échappe. Et pour ne pas déplaire à ceux-là, pour se donner l’illusion de maîtriser la situation, leur céderons-nous peu à peu du terrain ? Une fois de plus.

* Propos tirés d’un tweet d’Eric Zemmour.

** De ce point de vue, la déclaration des talibans annonçant une « amnistie » pour les fonctionnaires est préoccupante et mérite d’être décodée. Il ne peut y avoir d’amnistie que pour ceux qui ont enfreint la loi. Or, parler d’amnistie pour ces fonctionnaires signifierait que leur action était jusque-là illégale. Non seulement les nouveaux maîtres de Kaboul considèrent ainsi le précédent régime comme illégitime, mais de surcroît, et c’est le sens de cette déclaration, ils entendent imposer leur loi de manière rétroactive. Enfin, si les fonctionnaires sont concernés par cette « amnistie », cela laisse entendre a contrario que les autres catégories ne le seraient pas… Ainsi, derrière une déclaration qui se veut rassurante, se cachent des projets autrement inquiétants !

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Liberté, liberté chérie…

Décidément, rien ne nous sera épargné. Pas même les délires de ceux qui ne reculent devant aucune provocation, les plus grossières soient-elles ! Voilà que l’on entend imposer la vaccination aux personnels soignants et l’on aurait basculé dans la dictature ! Voilà que le pass-sanitaire, preuve de vaccination deviendrait obligatoire pour fréquenter certains lieux publics et l’on crie à la discrimination ou, pire encore, à une mise en cause de la liberté d’aller et venir !

Soyons sérieux ! Et faisons preuve de décence car s’insurger contre la dictature que serait devenue notre pays est une insulte non seulement au bon sens mais, pire encore, fait injure à tous ceux qui, de Cuba à Hong-Kong, de Damas à Moscou, de la Turquie à la Biélorussie se battent pour la liberté de leurs peuples en dépit de la torture et des menaces de mort. On aurait aimé entendre plus souvent ceux qui poussent des cris d’orfraie donner de la voix pour défendre les opposants et militants des droits de l’homme poursuivis et emprisonnés sous d’autres cieux que les nôtres ! Mais pour ceux-là, l’indignation est sans doute à géométrie variable…

Et ne parlons pas des images indignes qui assimilent la vaccination au port de l’étoile jaune et le pass-sanitaire à l’entrée dans les camps de la mort. Ceux qui osent les diffuser ajoutent à la bêtise crasse l’ignominie la plus abjecte.

Ils crient liberté, liberté, mais savent-ils encore que liberté rime avec responsabilité ? Et en l’espèce, responsabilité de ne pas se faire contaminer et de ne pas contaminer les autres. Faut-il crier à la dictature en raison du port obligatoire de la ceinture de sécurité en voiture ou de la limitation de vitesse à 130km/h sur les autoroutes ? Et pour paraphraser un slogan utilisé voilà quelques années dans les campagnes de lutte contre le Sida, quand affirmera-t-on : « La Covid ne passera pas par moi… » ? Un slogan qui dit bien un objectif de protection à la fois personnelle et collective.

Sans doute nous objectera-t-on que nos gouvernants ont failli. Le mensonge initial sur les masques ; des cafouillages dans la gestion de la crise dus pour une large part à l’hypertrophie d’un état si obèse que la souplesse nécessaire en temps de crise lui fait défaut ; des erreurs de communication sur les vaccins qui sont autant de causes de la défiance que l’on observe aujourd’hui. Cela nous autorise-t-il pour autant à verser dans la plus totale mauvaise foi ?

Reconnaissons-le, derrière cette polémique, se cachent deux réalités. L’une est anecdotique, l’autre plus grave. L’anecdotique tient au fait que seule la haine de Macron alimente une large part de ces critiques. La détestation dont le Président de la République fait l’objet pousse nombre de ses contempteurs à affirmer tout et son contraire, jusqu’à se prendre enfin pour les derniers défenseurs de nos libertés… On a les courages qu’on peut ! Tout cela n’a que peu d’importance, même si la perspective des élections présidentielles dans moins d’un an les pousse à hausser le ton sans pudeur ni crainte du ridicule.

La réalité plus inquiétante tient à l’incapacité dans laquelle nous sommes désormais de débattre de l’intérêt général sans basculer dans l’invective. Haïr sans mesure est devenu la meilleure manière d’accroître son potentiel de reprise sur les réseaux sociaux et d’accéder à certains plateaux de télévision. Comment s’étonner alors que la nuance en soit bannie et que nous soyons dans l’incapacité de traiter des questions complexes qui s’imposent à nous ?

Et pour revenir à la liberté, si l’on ne veut ni verser dans le complotisme de ceux qui se déchainent, ni se satisfaire de disserter de façon abstraite sur ce sujet, il ne serait cependant pas inutile d’engager une réflexion sur l’avenir de nos libertés face aux menaces qui s’accumulent pour nos sociétés.

Nous avons été confrontés au terrorisme (et la menace n’a pas disparu…) ; nous combattons une pandémie inédite, et nous connaîtrons demain les menaces du dérèglement climatique. Face au terrorisme, la réponse sécuritaire a abouti à la multiplication de législations qui ont insidieusement modifié notre système de droit en accroissant les pouvoirs de l’administration, y compris la police, et en réduisant l’intervention du juge. Face à la pandémie, nos libertés les plus élémentaires ont été provisoirement suspendues. Sans que cela ait fait l’objet de contestation radicale.

Demain, le dérèglement climatique, les événements météorologiques d’une extrême violence* conduiront nos dirigeants à prendre des mesures d’autant plus radicales qu’ils en auront retardé la mise en œuvre. Songerons-nous alors à protester contre des atteintes à nos libertés ?

La manière dont certains élus écologistes traitent les questions de mobilité urbaine, l’absence de concertation dans l’implantation d’éoliennes dont on camoufle soigneusement l’impact environnemental, ont déjà donné l’impression qu’une « dictature verte » était en route. Et certaines voix, en réclamant par exemple que soient interdits d’antenne celles et ceux qui mettraient en doute le réchauffement climatique, donnent une idée inquiétante de leur manière de concevoir le débat démocratique…

Tout en refusant leurs diktats et sans pour autant basculer dans la dictature, reconnaissons que notre rapport aux libertés va peu à peu se modifier. Sans doute parce que nous aurons progressivement pris conscience que les menaces auxquelles nous sommes confrontés n’ont pas une dimension individuelle, mais collective. Avec un enjeu qui n’est autre que notre survie à tous, celle de nos enfants, de nos petits-enfants.

Nous avons vécu des décennies de l’individu-roi. Sans en avoir vraiment pris conscience, nous avons désormais changé de paradigme. Et la question qui nous est désormais posée est comment jouer collectif tout en veillant au bien le plus précieux qu’est notre liberté. En somme, comment conjuguer liberté et fraternité ? Voilà une réflexion qui vaut mieux que quelques invectives…

* Les pics de chaleur et les incendies récents dans le nord ouest américain, les pluies diluviennes et les inondations en Belgique et en Allemagne, etc. en sont autant de signes avant-coureurs.

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« La Grande illusion – journal secret du Brexit (2016-2020) »

Vous êtes fâché avec la politique ? Vous êtes eurosceptique ? Lisez le journal du Brexit par le responsable des négociations pour l’Union Européenne ! Ce journal est, comme son nom l’indique, un récit au jour le jour de cette incroyable période qui a commencé le 24 juin 2016, au lendemain du référendum britannique qui a vu la victoire des « brexiters », et s’achève au soir du 24 décembre 2020 lorsqu’en cette veille de Noël, la négociation s’achève dans l’épuisement par la signature d’un accord.

C’est le récit de ces 54 mois où l’on assiste – stupéfaits – à un spectacle à rebondissements où, côté britannique, le mensonge et la mauvaise foi le disputent à l’impréparation et à l’amateurisme. A Londres, le « blame game » visant l’Union Européenne est à l’honneur, tandis qu’à Bruxelles et dans les capitales européennes, prévalent le sang-froid et le souci de préserver l’unité et les intérêts communs. C’est un récit à rebondissements multiples où les menteurs sont incapables d’assumer les conséquences des promesses ineptes qu’ils ont faites à leur peuple. Un récit où le cynisme se montre sans limites, au point de ne respecter ni les règles institutionnelles du Royaume-Uni, ni le droit international. Certes, le détail des négociations est parfois austère. Mais derrière la complexité, Michel Barnier prend soin de mettre en évidence les conséquences concrètes qu’auraient telle ou telle décision pour les pêcheurs danois ou français ou les éleveurs irlandais.

Au-delà, c’est aussi le récit d’une décomposition, du naufrage d’une classe politique britannique incapable de surmonter les tensions et la haine distillée par certains et soigneusement entretenue par les tabloïds. C’est, enfin l’illustration d’une fragilité de nos démocraties qui peuvent être prises en otage par ceux qui exploitent sans vergogne le désarroi des peuples et la difficulté de nos dirigeants à clarifier un horizon et à définir des perspectives.

Il aura fallu la constance et la rectitude d’une équipe de négociateurs soutenus par l’ensemble des dirigeants européens pour éviter une rupture plus dramatique encore. Et il n’est pas inutile de découvrir ici la diversité des talent de ces eurocrates souvent brocardés mais qui font preuve d’un réel sens de l’intérêt général.

Certes, aujourd’hui, le Brexit étant derrière nous, nous découvrons que les accords signés ne sont pas tous respectés ! Qui s’en étonnerait après ces épisodes où les engagements sont considérés comme négligeables par ceux-là même qui les ont pris ? Sans doute pas Michel Barnier qui a mieux que quiconque mesuré l’ampleur du fossé qui nous sépare de ceux qui, à l’instar de Boris Johnson, n’ont reculé devant rien pour asseoir leur pouvoir. Et au passage, le français, négociateur en chef pour l’Union européenne, a montré que face au mensonge, à la désinvolture et aux reniements multiples de la parole donnée, le respect des peuples, la lucidité, la constance et la vigilance étaient l’honneur du politique. Et il y a montré des qualités d’homme d’Etat.

De quoi vous réconcilier avec une certaine manière de concevoir la politique, non ?

« la Grande illusion – journal secret du Brexit (2016-2020) » Par Michel Barnier

éditions Gallimard – 542 pages.

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Les cœurs de pierre, les cyniques et les autres…

La photo fait scandale. Elle est blanche, lui est noir. Elle est bénévole à la Croix Rouge espagnole, lui est Sénégalais. Il a affronté les périls du désert et de la mer pour parvenir aux portes de l’Europe. Son visage dit son épuisement et sa détresse. Il a posé sa tête sur son épaule et elle le réconforte. Depuis, cette photo a valu à la jeune femme un flot d’insultes et de haine.

La pérégrination du jeune homme n’est pas terminée. De centre d’accueil en camp de transit, en attente d’une improbable autorisation à se rendre dans l’un des pays de l’Union, il sera sans doute conduit à reprendre son errance entre méandres administratifs, clandestinité et peut-être retour à la case départ. De son côté, elle est désormais contrainte à une nouvelle forme de clandestinité puisque pour échapper au harcèlement dont elle a été l’objet, elle a dû quitter les réseaux sociaux, fermer ses propres comptes, disparaître pour retrouver un peu de tranquillité.

Un tel débordement de haine est l’œuvre des lâches. Faute de pouvoir influer sur des politiques impuissants à résoudre la question migratoire de part et d’autre de la Méditerranée, les cœurs de pierre s’en prennent à une bénévole de la Croix Rouge. Comme si c’était à elle d’assumer la responsabilité du traitement de cette question. Or, n’en déplaise à tous ceux qui considèrent que les humanitaires sont, soit coupables de complicité avec les passeurs, soit des naïfs dans un monde de bisounours, ils ont une mission essentielle : mettre de l’humain là où l’humanité semble avoir déserté. Et c’est précisément ce qu’a fait cette bénévole de la Croix Rouge : un geste de compassion pour un homme à bout de forces qui venait d’aborder le rivage de notre Europe ; un geste qui nous rappelle à notre commune humanité.

Ne soyons pas dupes. Le flot de migrants qui a quitté le Maroc pour rejoindre la terre espagnole n’est pas là par hasard. En facilitant leur passage, le Maroc nous a rappelé qu’il n’y a pas que la Turquie, la Tunisie et la Lybie qui voient transiter sur leurs terres des migrants en quête d’un aller simple vers l’eldorado européen. Ne négligeons pas non plus sa revendication territoriale sur les enclaves de Ceuta et Melilla, ultimes vestiges de l’empire colonial espagnol arrimés au continent africain.

Ne soyons pas dupes non plus de l’instrumentalisation d’une image dans laquelle certains pourraient voir comme un encouragement pour tous les candidats au voyage, des faubourgs de Dakar à ceux de Yaoundé, de Ouagadougou à Abidjan. Mais s’insurger contre un geste de compassion, c’est demander aux humanitaires de se comporter en auxiliaires des services administratifs qui, comme leur nom l’indique, administrent les dossiers des candidats à l’immigration, souvent de manière désincarnée. C’est leur demander de renoncer à ce qui est leur raison d’être.

Au surplus, si nous considérons que le Maroc fait preuve de cynisme dans cette affaire, comment qualifier l’attitude de l’Europe ? Comment qualifier par exemple ce rapport au Parlement européen qui considère les flux de migrants comme un « réservoir de main d’œuvre » pour une Europe en déclin démographique ? Et puisque les mots d’intégration, et pire encore d’assimilation sont aujourd’hui bannis puisqu’ils déplaisent à certains, comment qualifier le langage de ces nouveaux négriers en quête d’une nouvelle traite humaine relookée à la mode technocratique de 2021 pour la rendre plus acceptable ?..

Loin des cyniques et des cœurs de pierre, malgré les sarcasmes et la haine, il y a des bénévoles qui savent ce qu’est tendre une main et apporter du réconfort. Ils nous rappellent ce que veulent dire les mots de fraternité, de dignité, d’humanité. Grâces leur soit rendues !

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Brèves de comptoirs et monde d’après…

Il y a des événements qui méritent des directs, des envoyés spéciaux, des heures d’antenne, des interviews de témoins ou de spécialistes et autres consultants dûment sollicités… Nous n’imaginions pas qu’en ce 19 mai, les chaînes d’information, grands médias, et quotidiens les plus sérieux à l’instar du « Monde », iraient jusqu’à nous offrir des directs depuis les terrasses de bistrots. Ainsi, à condition de savoir lever le coude devant une caméra pour siroter son café ou un demi de bière chacun de nous peut devenir un expert ès-retour à la vie normale ! A chacun son quart d’heure d’antenne, son instant de célébrité à condition de savoir résumer en quelques mots les plus navrantes banalités sur le bonheur du café du matin en terrasse sous un soleil printanier…

Oh, bien sûr, il nous tardait de retrouver les espaces et les moments de convivialité dont nous étions privés depuis des mois. Et cette absence suscitait suffisamment de déprime chez nos contemporains pour ne pas bouder le plaisir de cette petite liberté enfin retrouvée.

Bien sûr aussi, nous l’avions oublié, au lendemain des attentats du 13 novembre 2015 qui avaient visé le Bataclan et quelques terrasses de bistrots, nous affirmions haut et fort que cela faisait partie d’un mode de vie à préserver. Jusqu’à prétendre que s’accouder au zinc d’un bar devenait un acte de résistance face au terrorisme.

Mais faut-il que la pandémie nous ait fait perdre notre bon sens pour que nous nous laissions aller à ces manifestations de nombrilisme de ce 19 mai ? Faut-il que nous n’ayons d’autre préoccupation que de partager nos états d’âme et nos petits plaisirs du quotidien pour donner une telle importance à ce qui est somme toute bien dérisoire, pour en faire un spectacle justifiant d’interminables minutes d’antenne ?

Pendant ce temps-là, des enfants, des femmes, des vieillards meurent sous les bombes dans la Bande de Gaza ou en Israël. Depuis le temps, nous nous sommes tellement habitués aux déchirements des peuples qui y vivent que nous arrêtons à peine devant la sinistre comptabilité quotidienne de leurs victimes.

Pendant ce temps-là, les eaux de la Méditerranée se referment et les vagues emportent avec elles les visages de ceux qui avaient entamé un grand voyage dans le seul espoir d’une vie meilleure. Qui dira la somme de souffrances endurées, les appels déchirants, les larmes de ces damnés de la terre ? Pas de direct pour ceux-là, pas plus que pour tant d’autres passés sous silence : nos médias ont d’autres priorités. Face aux tragédies de notre temps, ils ont préféré ériger nos brèves de comptoir en oracles du monde d’après…

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Des militaires et de la République…

Comme beaucoup de Français, j’ai longtemps eu une vision un peu caricaturale de nos armées. Jusqu’à ce que je me retrouve sous les drapeaux dans le milieu des années 70. J’y ai découvert des officiers scrupuleux, profondément engagés au service de leur pays et loyaux à l’égard de nos institutions. Des officiers à l’écoute des hommes placés sous leur commandement, désireux d’apprendre à leur contact, curieux de cette diversité sociale qui leur était confiée. Et mon regard en a été profondément changé. Aujourd’hui, dans une société qui a oublié le brassage social que permettait la conscription, les clichés les plus éculés se sont de nouveau répandus et les militaires sont souvent regardés comme un corps fasciné par les armes, replié sur lui-même, ayant le culte du chef et de l’autorité.

C’est oublier que les militaires savent ce qu’est la fraternité vécue dans l’engagement comme ils savent ce qu’est le prix du sang versé. C’est oublier aussi que c’est aujourd’hui l’une des rares institutions de notre pays où l’intégration se fait sans distinction des origines et des religions, et dans le respect de ces dernières. Ajoutons à cela que peu d’organisations ont connu une révolution complète en si peu de temps. En effet, pour passer de la conscription à l’armée de métier après la décision de Jacques Chirac de mettre fin au service militaire, il a fallu recruter des femmes et des hommes que rien n’obligeait plus à servir sous les drapeaux, les former, leur donner un métier qui leur permette ensuite de se reconvertir, gérer ces nouvelles ressources humaines et dans le même temps s’adapter à une considérable mutation technologique. Cela ne fut pas sans difficultés. Mais là, ni blocage, ni grèves à répétition… Pour un corps réputé traditionnaliste, chapeau !

Alors, quand des officiers prennent la plume, cela mérite attention. Bien sûr, la virulence de leur tribune publiée par l’hebdomadaire « Valeurs Actuelles » méritait une vive réaction. Car en s’affranchissant de leur devoir de réserve, ces officiers font pression sur le politique en des termes où certains voient un peu vite une remise en cause de la légitimité républicaine. En signant ce texte, ils savaient qu’ils ne pouvaient que s’attirer les foudres de nombre de politiques et d’éventuelles sanctions de leur hiérarchie. Pour autant, on ne peut s’en tenir à ce constat et refermer le dossier comme si de rien n’était, par un brutal rappel à l’ordre et une simple réaffirmation de l’autorité du politique sur le militaire. Quatre observations s’imposent.

La première tient au langage employé. Les « hordes » de banlieues, la distinction entre nos concitoyens « européens » et les autres, la vision figée et passéiste de notre civilisation, tout cela relève de la rhétorique de l’extrême droite. D’ailleurs, en évoquant des « hordes » à propos de jeunes abandonnés* dans leurs quartiers et soumis à la loi des dealers ou à celle des recruteurs du salafisme, les officiers signataires de cette tribune ont commis une faute : Ils quittaient implicitement le terrain de la responsabilité de la République pour s’engager sur celui du combat visant à repousser ceux qu’ils assimilaient ainsi à des envahisseurs barbares. Comment ne pas s’en inquiéter ? Et Marine Le Pen ne s’y est pas trompée qui a aussitôt invité les signataires à la rejoindre.

Seconde observation, et malgré ce qui précède, il y a aussi derrière ces mots, l’expression d’une peur face à l’insécurité culturelle qui est désormais l’un des traits dominants de nos sociétés occidentales, et – osons le terme – un cri d’amour déçu pour la République. Car quoi qu’on en pense, cette tribune réaffirme un attachement à des valeurs républicaines d’égalité et de fraternité, de respect de la loi et de vivre ensemble dont les signataires estiment qu’elles ont été abandonnées, oubliées par la Justice, par trop d’élus, et par l’école qui ne parvient plus à les enseigner. D’ailleurs, comment ne pas s’inquiéter, avec eux, des effets de l’idéologie de la « déconstruction », des coups de boutoir de la « cancel culture » importée des USA, des actions des racialistes et des identitaires de tout poil ?

La troisième observation tient au cri d’alarme qu’ils ont lancé. Celui-ci devrait-il être ignoré au seul motif que le procédé employé serait irrecevable ? A-t-on oublié qu’ils ne sont pas les premiers à s’inquiéter de la sorte ? Voilà des années en effet que, depuis les établissements scolaires, les commissariats de quartiers, les casernes de pompiers et les gendarmeries, montent des cris de désarroi et de colère. Voilà des années qu’ont été révélés les mécanismes délétères qui ont abouti à ces « territoires perdus de la République »**. Mais qui a écouté ces cris d’alarme ? Qui a pris les problèmes posés à bras le corps ? L’Etat réclamait patience et indulgence tout en déversant des centaines de millions d’Euros dans des « politiques de la ville » aussi médiatiques qu’à l’efficacité contestable. Et pendant ce temps, la culture de l’excuse faisait des ravages, laissant les acteurs de terrain, enseignants et éducateurs, policiers et gendarmes, seuls en première ligne, abandonnés par leurs hiérarchies. Et faute d’une réponse cohérente, la question a été délaissée au profit de la droite extrême qui en a fait son fond de commerce.

Quatrième et dernière observation à propos de laquelle nos élites politiques  feraient bien de s’interroger à un an des prochaines présidentielles : le type de discours développé dans cette tribune trouve un réel écho auprès de nombre de Français. Que, dans un sondage, 58% d’entre eux affirment leur accord avec les officiers généraux qui l’ont signée en dit long sur l’exaspération de nos concitoyens face aux images de guérilla urbaine qui circulent en boucle sur les réseaux sociaux, et à la loi du plus fort qui s’impose dans certains quartiers. L’archipélisation de notre société est une réalité, qui aux yeux de beaucoup, fait naître le spectre d’une guerre de tous contre tous***. L’Ignorer, c’est servir les intérêts électoraux de la droite extrême. Alors plutôt que de crier à la collusion entre certains militaires et l’extrême droite, faut-il continuer à nier un constat ou définir enfin les conditions d’un sursaut ? Et comment réconcilier cet archipel français ?

* Parler ici d’abandon n’est pas tomber dans la culture de l’excuse car expliquer n’est pas excuser…

** Expression qui reprend le titre d’un ouvrage collectif publié en 2002 et réédité en 2015 !  

*** Notons que les officiers signataires de cette tribune évoquent, en le redoutant, le recours aux forces armées pour rétablir l’ordre, mais rappelons que c’est la socialiste Ségolène Royal qui avait lancé cette idée en 2013, proposant en particulier que cette solution soit appliquée à Marseille…

P.S. Avant de le publier, j’ai écrit, corrigé et maintes fois repris ce billet. J’ai hésité, douté… Je sais qu’il peut susciter les critiques de certains de mes amis au motif qu’à un an de l’élection présidentielle, certains de mes propos feraient, pensent-ils, le jeu de Marine Le Pen. Mais c’est précisément parce que je ne me résous pas à voir cette dernière l’emporter, parce que je combattrai de toutes mes forces le parti de la haine qu’elle représente, que j’estime nécessaire de ne pas taire certains enjeux auxquels nous sommes confrontés. Parce qu’il faut en débattre. Parce que la haine ne doit jamais l’emporter, parce que nier la réalité, c’est encourager les discours simplistes et les solutions hâtives. Si nous ne parlons pas en vérité, si nous n’avons pas le courage de la nuance, si nous n’écoutons pas ce que d’autres qui ne nous ressemblent pas ont à dire, si des voix ne s’élèvent pas pour aborder avec sérieux de telles questions, les forces démocratiques seront balayées dans un torrent aux effets dévastateurs. Il est encore temps !

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Les Français et les religions : le grand basculement

Il y a des chiffres qui donnent le vertige ! Depuis des années, nous observons la déchristianisation de notre pays. Et les derniers chiffres tirés d’une enquête menée tous les neuf ans sur les valeurs des européens* sont saisissants. Ils révèlent que désormais, 58% des Français se déclarent sans religion et les catholiques ne représentent plus que 32% de la population (moins du tiers !). Et dire que voilà 40 ans, la proportion était de 70% de catholiques !

Mais une autre évolution est tout aussi importante. En effet, parallèlement à la baisse du nombre des catholiques, on observe une augmentation très sensible des Français qui s’affirment musulmans. Et c’est du côté des jeunes que le mouvement est le plus flagrant : il n’y a plus aujourd’hui que 15% des jeunes de 18 à 29 ans qui se disent catholiques contre 13% qui déclarent être musulmans. Nul doute que, d’ici peu, la proportion s’inversera et que les jeunes musulmans l’emporteront !

Ce constat met le doigt sur le grand échec de la transmission chez les catholiques. En la matière, force est de reconnaître que les plus de 50-60 ans ont globalement échoué à faire partager leur foi à leurs propres enfants. Les causes sont multiples : cela va de la simple paresse jusqu’au refus d’imposer sa religion laquelle est considérée comme relevant de l’intime de chacun. Tout cela sur fond de consumérisme et d’individualisme grandissants de nos sociétés occidentales, sans oublier la difficulté pour notre système éducatif à transmettre notre histoire, notre langue, notre culture…

Au-delà, et pour compléter la réflexion à ce sujet, une enquête réalisée par l’IFOP auprès des lycéens pour la LICRA** laisse entrevoir une mutation radicale de l’idée même de laïcité. Ainsi, 52% des lycéens rejettent le droit de critiquer une religion, chiffre qui monte à 78% pour ceux qui se disent musulmans. Pour eux, critiquer une religion, c’est agresser les croyants. Cela conduit d’ailleurs ces mêmes lycéens à ne pas condamner des auteurs d’attentats ou à laisser entendre, à propos d’une jeune fille harcelée et menacée de mort pour avoir critiqué l’Islam, qu’elle n’avait « que ce qu’elle mérite » !…

Ces chiffres permettent d’affirmer que nous assistons, souvent sans y prêter grande attention, à un basculement considérable de la société française. Le réveil sera dur, et les conséquences multiples. Politiques d’abord car, à l’évidence, s’ils révèlent les failles d’un système éducatif qui peine à transmettre ce qui fait notre commun, ils portent les germes d’une remise en cause des lois en vigueur, notamment sur le port de signes religieux, le droit des femmes et le droit de critique des religions. Les acquis de ces deux derniers siècles pourraient ainsi s’en trouver balayés.

Une telle évolution devrait donner lieu à débat. Les politiques se gardent bien de l’engager tant il est explosif. Sans compter que l’aborder ce serait, selon certains, se situer sur le terrain de Marine Le Pen et risquer de lui donner des arguments pour 2022… Il y a donc ceux qui jouent avec les mots par peur de stigmatiser, ceux qui pratiquent l’esquive et, les plus nombreux, ceux qui se réfugient dans le déni…

Chez les intellectuels, ce débat se réduit à un affrontement aujourd’hui dominé par ceux qui ont versé dans une forme de complaisance à l’égard d’un Islam conquérant. Cela, au motif qu’il faut respecter la religion majoritaire chez nos compatriotes issus des migrations récentes et de peuples qui, autrefois, ont subi la colonisation. Ils font entendre leur voix haut et fort, et accusent « d’islamophobie » tous ceux qui ne se soumettent pas à leur vision. Aveuglement quant au sort réservé aux femmes ; surdité quant aux propos haineux qui se répandent et suscitent la violence ; amnésie quant au rôle émancipateur de la critique des religions et quant à sa contribution à la construction de notre démocratie ; mise au rebut des apports des Lumières, voilà le navrant lot quotidien de certains de nos cénacles universitaires autrefois les plus réputés. On les croyait rompus à l’exercice de la raison critique, à l’art de nuance. Ils ont sombré dans la pratique de l’amalgame et, grâce à la lâcheté de ceux qui se taisent, ils entrainent nos universités dans leur naufrage.

Mais puisqu’il s’agit de religion, ce constat interroge aussi les pratiquants des autres religions, et en premier lieu, les catholiques. Si nous allons vers une société où la religion n’est plus seulement un ensemble de croyances et de valeurs mais un marqueur d’identité, si l’on ne fait plus de différence entre une religion et ses adeptes, comment les catholiques se positionneront-ils ? Pour eux, le défi est considérable. Et pour notre société, bien qu’ils soient désormais minoritaires, les choix qu’ils feront seront décisifs.

Il y a pour eux trois écueils. Le premier est la gentillesse (laquelle n’est pas propre aux catholiques !). Autrement dit, il s’agit d’une vision « bisounours » du monde qui n’est qu’une forme d’insignifiance et conduit à s’auto-dissoudre, à disparaître du paysage. Il y a la tentation du repli, d’un entre-soi qui paraît rassurant mais qui est, au fond, sans issue car il n’est que le prélude à un étiolement progressif. Il y a enfin l’affirmation identitaire qui, invoquant les racines chrétiennes de notre pays, prétend défendre la « chrétienté » contre ce que certains appellent une « invasion » et d’autres un « grand remplacement ». Or, cette démarche utilise les mêmes ressorts que ceux des islamistes radicaux. Elle fait, comme eux, le rêve d’une confusion entre pouvoir temporel et pouvoir spirituel. Elle conduit inévitablement à la confrontation et ne peut déboucher que sur la violence. Enfin et surtout, cette revendication identitaire donne la primauté à une « chrétienté », vision d’un passé fantasmé peu en prise avec le réel, et occulte le christianisme, c’est à dire le message de l’Evangile.

Pour les catholiques, éviter ces écueils : c’est à la fois rejeter optimisme béat ou vision nostalgique et revenir à l’essentiel, le message dont ils sont porteurs. Seule manière aussi de trouver la force d’être de plain pied dans le monde contemporain…

Pour nous tous, la lucidité s’impose, ainsi que le courage d’y faire face. Ce qui signifie ne rien céder de nos principes. Il y a urgence. Saurons-nous être à la hauteur ?

* Ces chiffres ont été publiés par Céline Béraud, sociologue des religions et directrice d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS) dans son livre « Le catholicisme français à l’épreuve des scandales sexuels »

** Enquête IFOP pour la LICRA (Ligue internationale contre la racisme et l’antisémitisme), publiée dans le numéro spécial de son magazine consacré à la laïcité.

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Lois de la République et « loi divine »…

Décidément, conforter les principes de la République et lutter contre les « séparatismes » ne va pas de soi. Et nos gouvernants, ne ratent pas une occasion d’ajouter de la confusion à la confusion. En quelques jours, le Ministre de l’Intérieur – chargé des cultes – a proféré quelques âneries qui pourraient faire sourire si le sujet n’était si grave. Et au passage, il révèle l’absence de réflexion et l’inculture de ceux qui sont aujourd’hui chargés de légiférer et de combattre certaines dérives religieuses.

Ainsi, nul n’avait jamais entendu dire que des communautés évangéliques menaçaient la République. C’est pourtant, semble-t-il, ce qui préoccupe le Ministre de l’Intérieur qui préfère s’en prendre à ces communautés plutôt que s’attaquer frontalement à l’islamisme radical et risquer ainsi d’être accusé de stigmatiser des musulmans… Et puis voilà que le 1er février sur France Inter, le même ministre déclare : « Nous ne pouvons plus discuter avec des gens qui refusent d’écrire sur un papier que la loi de la République est supérieure à la loi de Dieu ».

Passons sur la faute politique qui consiste à exclure du dialogue ceux qui ne partagent pas sa conception de la liberté de conscience. Car c’est bien de cela qu’il s’agit ! Ce refus de poursuivre le dialogue résonne à la fois comme un aveu d’impuissance et la révélation d’un autoritarisme mal venu. Ce serait faute vénielle s’il n’y avait là qu’une forme de mépris à l’égard des croyants.

Ce qui est plus inquiétant, c’est que le Ministre de l’Intérieur fait une grave confusion entre des lois qui ne sont pas de même nature. Les lois de la République s’imposent sur un territoire. Ce ne peut être le cas de la loi divine. Ainsi, le ministre évite d’aborder la seule question qui vaille : la distinction qu’il convient de faire entre ceux qui se soumettent aux lois de la République et ceux qui s’y refusent et entendent imposer leur conception de la loi « divine » à notre pays. En clair, le transformer en théocratie. Or, que l’on sache, ni les évangéliques, ni les catholiques, protestants, orthodoxes ou israélites de notre pays, pas plus qu’une grande majorité de musulmans, n’ont une telle ambition !

Sans doute est-il parfois difficile à comprendre pour des incroyants que dans les consciences des croyants, la loi divine soit supérieure à la loi des hommes sans pour autant que celle-ci doive être imposée à tous. Mais cela est pourtant essentiel car nier ce principe, c’est renoncer à la liberté religieuse, liberté de croire ou de ne pas croire…

Au-delà, le Ministre de l’Intérieur montre clairement son ignorance de ce que fut la Constitution civile du Clergé imposée par décret en 1790. Un décret qui a déchiré notre pays et a conduit, sous la Terreur, au massacre de milliers de prêtres, de religieux et de croyants. Voudra-t-il demain imposer aux religieux de notre pays l’obligation de signer un document contraire à leur conscience ? Veut-on ériger la République en une divinité dont le culte exigerait une soumission absolue ? Et si l’on ne s’y soumet pas, verrons-nous apparaître on ne sait quelle nouvelle Inquisition ? Ne soyons pas  dupes : les membres du clergé ne seraient pas les seuls concernés par une telle obligation évoquée par le ministre. Ce serait aussi le cas de tous les responsables d’associations éducatives et de mouvements de jeunesse d’inspiration catholique, protestante, juive…

A vouloir combattre un ennemi tout en évitant soigneusement de le nommer, le Ministre de l’Intérieur fait sourire ceux qui n’ont que faire des principes de la République et inquiète les autres. « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde », disait Albert Camus. Nous en avons là une navrante confirmation.

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