La morale des homards…

Il était une fois en son palais, un haut personnage de l’Etat qui recevait à dîner, régalant ses hôtes de homards et de vins fins. Ses invités : des intellectuels, patrons ou journalistes, tous gens de cette France d’en haut qui n’aiment rien tant qu’échanger entre eux de fortes pensées sur les temps que nous traversons, l’avenir de la planète que seule sauvera notre sobriété, ou encore les fractures françaises et les manières de les réparer. Des gens que croit devoir bien traiter celui qui souhaite tirer parti de telles relations, de cet « effet réseau » qui sert les ambitieux sans scrupule à défaut de servir nos contemporains.

Et pendant ce temps, le bas peuple se démène pour boucler ses fins de mois, faire partir ses enfants en vacances ou encore trouver une maternité à proximité…

Patatras ! Ce qui devait demeurer dans le secret de l’entre-soi se retrouve mis sur la place publique. Et, non content de révéler ces dîners sous les ors de la République, ceux qui les ont rendus publics ont trouvé dans des factures de travaux dans son appartement de fonction, dans un logement ou dans l’emploi de certaines indemnités, matière à noircir le portrait de cet homme au point de lui rendre la tâche impossible et le conduire à démissionner.

Non ! On ne pleurera pas sur le sort de François de Rugy tant le personnage paraît être avant tout un ambitieux aussi peu soucieux de rigueur que de cohérence dans ses engagements.

La morale de cette histoire conduit donc à dénoncer l’indignité de ces puissants qui s’exonèrent des sacrifices qu’ils demandent aux autres. Au risque de conforter le « tous pourris », terreau sur lequel prospèrent les idées les plus nauséabondes. Elle rappelle aussi l’exigence toujours plus haute de la morale publique, ce qui est somme toute salutaire. Elle doit cependant aussi nous interroger sur une autre face de cette affaire : le sens d’une quête sans fin de transparence et le rôle de ceux qui s’arrogent désormais non seulement le droit de fixer les règles de cette morale, mais aussi celui d’être en même temps policiers, juges d’instruction, procureurs et juges en dernier ressort.

Première constatation : point n’est besoin de droit puisque l’efficacité conjuguée de ce qu’il est convenu d’appeler le journalisme « d’investigation » et des réseaux sociaux aboutit à des condamnations sans jugement. Peu importe que les règles de droit aient été respectées ce qui, rappelons-le, semble être le cas au moins en ce qui concerne les fameux dîners, et sans doute même pour le coût des travaux contestés ! Ceux qui ont désigné un homme à la vindicte populaire et l’ont accablé par des révélations à répétition ont procédé à une instruction à charge, convoqué le tribunal populaire et préparé le verdict. Ensuite, la condamnation allait de soi.

Seconde constatation : il fut un temps où l’Eglise et la République, main dans la main, enseignaient la morale. En la matière, leur autorité n’était guère contestée. Ce temps est révolu. Et l’on cherche en vain maintenant ceux qui oseraient nous parler de morale tant cela a été décrié. Au point de nous en faire oublier l’impérieuse nécessité. Face à ce vide, de nouveaux juges en morale publique se sont auto – proclamés. Ils ont pour noms : Edwy Plenel et Médiapart, ou encore celui de nombre d’amuseurs qui sévissent sur les ondes. Forts de leur impunité, les uns et les autres se donnent tous les droits.

Il n’est pas question ici de contester l’utilité des lanceurs d’alerte ou de faire le procès de journalistes qui enquêtent sur ceux qui nous gouvernent. Mais interrogeons nous : au nom de la désormais sacro-sainte transparence que va-t-on demain dénoncer ? Et, au-delà, que va-t-on chercher à nous imposer ? Ce qui vaut pour les puissants et les conduit parfois au pilori vaudra demain pour les misérables que nous sommes. Craignons donc le moment où ce qui était toléré hier serait soudain vilipendé au nom d’une religion ou d’une idéologie qui imposeraient leur propre vision du bien et du mal…

Dernière observation : les parangons de vertu d’aujourd’hui sont-ils légitimes pour nous imposer leur propre vision ? Les chevaliers blancs sont-ils vraiment sans tache ? Et leur manière de procéder est-elle à la fois un modèle de rigueur et exempte d’arrière-pensées politiques ? En d’autres termes, sont-ils des militants de la cause journalistique ou d’une autre cause ? Craignons que la transparence dont ils sont les promoteurs ne dérive au point de nous placer demain sous le regard permanent des autres, chacun devenant tour à tour espion et espionné dans sa vie personnelle, sexuelle, ses goûts culinaires, ses croyances, son comportement face au défi écologique, etc. Tout cela au nom d’une certaine idée du bien insidieusement détournée dans un but politique soigneusement dissimulé.

La Terreur de 1793 a commencé à l’initiative de « purs » révolutionnaires qui prétendaient défendre les acquis de la Révolution en pourchassant et en mettant à mort ceux qui n’était pas assez purs à leurs yeux. Au point que la machine infernale a fini par dévorer les plus « vertueux » de ses concepteurs comme le rigoureux Robespierre. Il s’est toujours trouvé des Fouquier-Tinville pour dresser des réquisitoires et réclamer la mort. Il s’est toujours trouvé un peuple que des tribuns démagogues savent « chauffer » pour lui faire réclamer des têtes. Il s’est toujours trouvé des bras pour exécuter les sentences et faire couler des flots de sang.

Oui, l’obsession de la vertu fait parfois froid dans le dos. C’est sans doute pourquoi je préfère reconnaître en chacun une certaine dose de faiblesse. Parce qu’elle est humaine. Tout simplement humaine…

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Une main tremblante…

Si l’on en croit les augures gouvernementaux, la cause est entendue : projet de loi en juillet, débat parlementaire au cours de l’automne et, avec les inévitables navettes parlementaires, la « PMA pour toutes » devrait être adoptée au cours du premier semestre 2020. Sauf qu’il faudra bien qu’il y ait débat. Un débat où la conscience et la raison auront, espérons-le, leur mot à dire car ce sujet bouleverse non seulement le droit de la filiation, mais également l’idée que l’on se fait de l’Homme, de sa conception et de la vie…

La conscience nous invite à prendre en compte la souffrance. Je sais la souffrance de femmes qui, en couple avec un homme ne parviennent pas à donner la vie. Je sais combien est légitime le désir d’accomplissement qui les habite. Un désir d’accomplissement à ne pas confondre avec le désir d’enfant d’une femme n’ayant pas le compagnon stable dont elle pourrait souhaiter qu’il devienne un père pour son enfant. Pas plus qu’avec celui d’une femme dont l’orientation sexuelle la prive de relations avec un homme. Les unes et les autres souffrent de ne pouvoir donner la vie. Soit, mais dans un cas il s’agit de l’accomplissement d’un couple. Dans les autres, il s’agit ni plus ni moins que d’un désir d’enfant insatisfait.

A partir de cette observation, quelques questions se posent auxquelles notre conscience nous interdit de nous dérober. Et, en premier lieu, si l’on peut considérer – ce qui n’est d’ailleurs pas évident – qu’une souffrance puisse être créatrice de droits, cela doit-il aller jusqu’à créer des droits sur autrui et, en l’espèce, sur des enfants ? Cette question pourrait d’ailleurs être posée d’une autre manière : s’agit-il de créer un droit à l’enfant qui viendrait en quelque sorte en réparation de cette souffrance ?

En posant ces questions, c’est déjà y répondre partiellement tant il apparaît clairement que l’on ne peut considérer un enfant comme un quelconque « pretium doloris ». A moins de rentrer dans une logique d’évaluation du vivant, à moins de se soumettre aux règles du marché dans la venue au monde des enfants, et de s’engager sur la voie de la marchandisation du corps humain…

J’évoquais plus haut la souffrance des femmes qui ne peuvent donner la vie. C’est à partir de ce constat que certains en ont fait une question d’égalité. C’est d’ailleurs ce que veut induire implicitement l’emploi des deux mots « pour toutes ». Mais on ne peut sérieusement parler de « discrimination » quand il s’agit, non d’une inégalité délibérément organisée par la société, mais de la conséquence d’un état de vie. La question se pose donc de savoir si nous devons estimer que la société aurait l’obligation de remédier aux conséquences naturelles d’états de vie différents ? Si nous considérons comme souhaitable que la loi puisse, en édictant des règles destinées à faciliter la vie des personnes en situation de handicap, remédiant ainsi à des inégalités de naissance, nous ne pouvons que constater que les situations évoquées au sujet de la « PMA pour toutes », ne sont pas de même nature.

Au-delà, alors que l’on nous annonce à intervalles réguliers des dé-remboursements de médicaments par la Sécurité sociale, alors que certaines pathologies lourdes ne sont plus prises en charge à 100%, doit-on considérer que devrait être pris en charge par la collectivité le coût de techniques qui n’ont pas pour objet de répondre à une quelconque pathologie, contrairement à ce qui arrive à des couples hétérosexuels infertiles ? En d’autres termes : des pathologies non couvertes d’un côté, une absence de pathologie remboursée de l’autre, observons qu’il y a là une rupture du pacte de solidarité sur lequel est fondé la Sécu !

Incidemment, cette question concerne aussi le rôle du médecin dans nos sociétés : est-il de remédier à des pathologies, de soulager ou de combler des désirs ?… Dès lors que l’on considère qu’il peut avoir pour mission de combler des désirs, il sort de sa mission de thérapeute pour devenir un prestataire de services. Des services que celui qui les sollicite devrait lui-même payer à leur juste prix…

Mais n’en restons pas là. La raison qu’invoquent tous ceux qui combattent l’obscurantisme et en appellent au progrès, nous invite à poursuivre le raisonnement en faisant preuve de lucidité.

Ainsi, la reconnaissance d’un droit à l’enfant pour des personnes, sans que puisse être invoquée une quelconque cause pathologique à leur infertilité, aboutirait à faire de ce droit à l’enfant un principe qui, demain, légitimerait ceux qui militent pour la gestation pour autrui (GPA). D’autant que l’argument de ceux qui vantent une « GPA éthique » prétendent la faire reconnaître comme un « don ». Ce qui signifie accepter l’idée d’un acquiescement volontaire de femmes qui loueraient leur ventre le temps d’une grossesse, oubliant qu’il y a là transaction financière et exploitation du corps des femmes par plus riches qu’elles. Ce qui, au passage et par un parallélisme du raisonnement, conduirait à estimer qu’il n’y aurait pas esclavage dès lors qu’une personne y consentirait ! Et puis, soyons sérieux : au final, cela nous amènerait à occulter le fait que la GPA est une nouvelle forme de trafic de l’humain et de vente d’enfants en particulier ! *

Comment ne pas être saisi de vertige face à de telles perspectives ?

Revenons donc à la raison – et au droit – en faisant un détour par l’environnement. L’article 5 de la Charte de l’environnement qui a désormais valeur constitutionnelle dispose que « lorsque la réalisation d’un dommage, bien qu’incertaine en l’état des connaissances scientifiques, pourrait affecter de manière grave et irréversible l’environnement, les autorités publiques veillent, par application du principe de précaution et dans leurs domaines d’attribution, à la mise en œuvre d’évaluation des risques et à l’adoption de mesures provisoires et proportionnées afin de parer à la réalisation du dommage ». Depuis avril 2005, il est admis que cette disposition avait valeur constitutionnelle. Elle s’impose non seulement aux gouvernants, mais aussi au législateur. Alors, faisons preuve de raison : on parle ici de « réalisation d’un dommage » qui, « bien qu’incertaine », justifierait que soit invoqué ce principe de précaution. Dès lors, comment peut-on oser imaginer que ce qui vaut pour l’environnement pourrait ne pas valoir pour l’humain ?

Le Premier ministre souhaite un débat apaisé sur ce sujet. Mais le croit-il vraiment quand certains préfèrent en faire un combat ? Engager le débat, c’est accepter qu’il ne se conclue pas d’une manière fixée d’avance, ce qui vaut pour toutes les familles de pensée qui entendent s’exprimer sur le sujet. Engager le débat, c’est respecter celles et ceux qui ont des opinions divergentes, et c’est aussi répondre sur le fond à toutes les questions qui se posent, sans esquive ni invective. Montesquieu disait : « il est quelque fois nécessaire de changer certaines lois. Mais le cas est rare, et, lorsqu’il arrive, il n’y faut toucher que d’une main tremblante ». Tremblons d’autant plus que ce qui est en cause, c’est ni plus ni moins que le sort d’enfants …

* L’expression de « gestation pour autrui » constitue une sorte de camouflage sémantique d’une réalité moins avouable, celle de « grossesse pour acheteurs » car l’on sait qu’il faut débourser environ 150 000 euros pour acquérir un enfant sur ce marché. L’exemple de Marc Olivier Fogiel qu’il a lui même médiatisé l’illustre d’autant plus clairement que le fait qu’il ait acheté des enfants ne semble guère susciter d’émotion !..

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L’indignité et le silence

Depuis plus de dix ans ; un homme est sur un lit d’hôpital. Victime d’un accident qui a provoqué des lésions cérébrales irréversibles, il est dans l’incapacité d’émettre la moindre parole et d’exprimer sa volonté. Il n’est relié à aucun appareillage médical qui le maintiendrait artificiellement en vie. Son corps ne survit que parce qu’il est alimenté et hydraté.

Depuis plus de six ans, cet homme, déjà privé de toute relation avec son entourage, se trouve pris en otage par tous ceux qui se servent de son cas pour mener un combat qui le dépasse. Ecartelée, confrontée à un impossible deuil, sa famille s’est déchirée.

Emprisonné dans son corps, dépossédé de toute expression (de toute conscience ?), instrumentalisé par ceux qui parlent à sa place comme par ceux qui n’entendent pas tenir compte de ses convictions, cet homme se trouve dans sa chambre d’hôpital, comme incarcéré et placé – pour sa protection – sous un système de surveillance comparable à celui d’un quartier de haute sécurité de nos prisons. Suprême indignité

Il est singulier que ce cas tragique ait connu de nouveaux rebondissements quelques jours après le décès de Jean Vannier, un homme qui a consacré l’essentiel de sa vie à un inlassable combat pour les plus faibles, pour ceux que rejette une société utilitariste. Un homme qui nous a invité à considérer que toute vie mérite d’être vécue. Que toute vie est digne quoi qu’en pensent certains. Ce qui nous rappelle que l’on mesure le degré de civilisation d’une société au soin qu’elle prend des plus fragiles de ses membres.

N’en tirons pas pour autant des conclusions hâtives car qui sommes-nous pour juger ? Et dans le combat pour ou contre l’arrêt de l’alimentation et de l’hydratation de Vincent Lambert, il n’y aura ni vainqueur ni vaincu. Il n’y aura que des perdants tant il est vrai qu’une fois les médias saisis, une fois l’opinion publique appelée au chevet de cet homme, une fois mobilisés les intégristes de chaque camp, il ne pouvait plus y avoir que des positions tranchées, des caricatures, une hystérisation du débat qui n’avait plus que faire de la dignité de sa personne. Oubliée la raison. Oubliées les dispositions de la Loi qui précise que toute personne malade «  a droit au respect de sa dignité » !

Une fois placée sur le terrain judiciaire, il fallait épuiser toutes les voies de recours car la vie et la mort d’un homme sont en jeu. Ainsi, contrairement à ce qu’affirment ceux qui y voient une volonté gouvernementale de faire légitimer une euthanasie par la Justice, l’Etat ne pouvait que se pourvoir en cassation après la décision de la Cour d’Appel de Paris demandant la reprise de l’alimentation. En effet, non seulement, c’est la logique même de la procédure mais, de plus, l’Etat était directement mis en cause puisque la décision d’arrêt de ces soins avait été prise par les médecins d’un hôpital public. Et l’on ne peut que déplorer que les avocats des parents de Vincent Lambert qui prétendent mener un combat pour défendre la vie d’un homme aient situé leur combat sur un tout autre terrain en employant un vocabulaire sportif pour célébrer la décision de la Cour d’Appel. Propos indignes…

Une fois que la Cour de cassation aura rendu son arrêt quel qu’il soit, cette affaire ne saurait faire jurisprudence. Car s’il peut y avoir des similitudes de diagnostics, chaque cas est unique, chaque parcours de vie est singulier. Et les décisions judiciaires ne règleront jamais la question du traitement de la « zone grise » dans laquelle chacun de nous peut entrer faute d’avoir rédigé des directives anticipées claires et précises. Une « zone grise » qui ne saurait être traitée dans la sérénité dès lors que l’opinion publique est – au moins autant que la Justice – appelée à se pencher sur un dossier médical aussi complexe. En tout état de cause, cet acharnement judiciaire qui s’apparente à de l’obstination déraisonnable laissera – autant que sa médiatisation – un goût amer car la vie aura été instrumentalisée, et la dignité d’un homme foulée aux pieds, y compris par ceux-là même qui prétendent le défendre.

Aujourd’hui, il est sans doute vain d’espérer dans cette affaire un retour à la décence et au respect. Il nous reste le silence. Ce silence auquel est condamné Vincent Lambert.

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Mission impossible…

Voilà plus d’un mois, je m’élevais contre cette spirale infernale de la haine dans laquelle nous étions enfermés. Et après m’être astreint au silence durant quelques semaines, je constate que rien n’a vraiment changé. Nous aurions pu, par exemple, traiter de l’Europe puisqu’après tout, nous voilà à trois semaines des élections européennes. Nous aurions pu débattre de la reconstruction de Notre-Dame que certains puristes veulent à l’identique…

Oui, mais voilà : des extrémistes avaient décidé de faire de Paris, ce 1er mai, la « capitale de l’émeute ». Et s’ils n’y sont pas totalement parvenus, ils sont néanmoins venus en force pour des batailles de rue et pour transformer les traditionnelles manifestations syndicales en base arrière de leur tactique de harcèlement des forces de l’ordre. Et, ainsi, détourner ces défilés de leur sens.

Je ne suis pas aveugle au point de ne pas m’insurger contre la violence avec laquelle CRS et gendarmes mobiles frappent, ciblent des journalistes ou transforment par une pluie de grenades lacrymogènes certains espaces en zones irrespirables. Je ne suis pas naïf non plus au point de ne pas comprendre que le pouvoir politique joue l’exaspération de l’opinion. Mais lorsque j’entends l’avocate de la « France Insoumise » Raquel Garrido ironiser sur le fait qu’au Vénézuéla, un véhicule blindé des forces de l’ordre écrase des opposants au régime de Maduro, je ne peux que remarquer qu’à gauche, certains font peu de cas de la vie des hommes et ont une conception à géométrie variable de ce qu’il est convenu d’appeler les « violences policières ».

Lorsque des manifestants attaquent un commissariat à coup de cocktails Molotov sans que cela suscite le moindre étonnement et que, dans le même temps, les réseaux sociaux s’enflamment pour défendre un manifestant qui a reçu un coup de poing d’un policier lors d’une échaufourrée, je peine à comprendre la hiérarchie de l’indignation à laquelle se réfèrent ceux qui soutiennent encore un tel mouvement. Lorsque l’invitation au suicide lancée aux policiers par des « gilets jaunes » n’émeut pas outre mesure ceux qui, depuis 25 semaines mènent dans les rues, sur les ondes et les réseaux sociaux une stratégie de la tension, je m’interroge sur la perte d’humanité à laquelle nous assistons.

Alors, puisqu’après ce 1er mai, la polémique a porté sur la tentative d’irruption de manifestants dans le service de réanimation de l’hôpital de La Pitié – Salpétrière, tentons de résumer cet événement en quelques lignes.

Un Ministre de l’Intérieur, ça doit avoir la main ferme dans un gant de velours tout en sachant qu’il lui sera reproché à la fois d’avoir eu la main trop ferme et de n’avoir pas fait preuve d’assez de mansuétude ; d’avoir, à la fois, laissé la rue à des casseurs et trop usé de la force. Un Ministre de l’Intérieur, ça doit tout savoir de ce qui se passe dans chacune des rues de nos villes et dans le même temps, on répugne à lui donner la moindre information au motif qu’il pourrait en faire mauvais usage. Un Ministre de l’Intérieur, ça doit répondre sur le champ à des journalistes qui le somment de s’expliquer sur des actes qui viennent d’être commis et faire face à ces mêmes journalistes qui, quelques instants plus tard, se sont transformés en accusateurs s’il a commis la moindre erreur d’interprétation à ce sujet. Un ministre de l’Intérieur, ça ne devrait pas répondre à chaud sur un événement en cours, tout en sachant qu’en même temps, il est soumis à l’injonction de répondre, faute de quoi il sera réputé ne pas maîtriser la situation…

Un journaliste qui couvre un événement, ça doit avoir l’œil à tout, surtout à ce que répandent les réseaux sociaux, de peur d’être en retard, ça doit être prompt à se laisser emporter par l’émotion, puisque c’est le partage des émotions qui prime désormais sur les faits ; et ça doit ensuite se raccrocher aux faits lorsque ces mêmes réseaux sociaux le rappellent à l’exigence de la vérité. Et peu importe qu’il ait la mémoire très courte : après tout, il est convaincu ne pas avoir de responsabilité sur le cours des événements…

Force est de reconnaître que, pour certains, une telle polémique est bien utile. Elle évite de rappeler la violence dont font preuve les « black-blocs », ces voyous organisés et entrainés à la guérilla urbaine, qui détruisent, pillent et font couler le sang et sont désormais accueillis avec bienveillance par les « gilets jaunes » et applaudis par les manifestants, y compris dans les rangs syndicaux. Elle permet à ceux qui répandent la haine et la provocation de s’exonérer de leur propre responsabilité devant la dérive à laquelle nous assistons. Elle fait enfin oublier l’abjection de slogans qui se banalisent au point que ceux qui les reprennent ne perçoivent même pas à quel point cela les avilit.

Non, ces affrontements de rue ne sont pas un joyeux remake à grande échelle de scènes de Guignol où des enfants rient de voir un gendarme rossé à coups de bâton ! Car enfin, nous ne devons oublier ni les violences sur les personnes ni les destructions, et surtout que ceux qui trouvent toutes les excuses aux voyous sont ceux-là même qui rêvent d’abattre notre société et se fichent comme d’une guigne de la démocratie, prêts qu’ils sont à s’asseoir sur nos libertés…

Au-delà de la violence, la dérive des mots, la confusion des valeurs et les applaudissements complices révèlent l’abîme dans lequel s’enfoncent peu à peu des pans entiers de notre société pour lesquels l’état de droit, le respect de nos institutions démocratiques et celui des personnes ne comptent plus guère. Au lendemain des attentats de « Charlie Hebdo » ou du Bataclan, nous nous rappelions la nécessité d’un savoir-vivre ensemble. Aujourd’hui, nous en sommes venus au temps de la guerre de tous contre tous. Et dans ce contexte, il n’est hélas pas anodin que pour le Ministre de l’Intérieur, maintenir l’ordre républicain soit devenu mission impossible !…

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Le pouvoir et la loi, la haine et le mépris

Tout pouvoir confronté durablement à une période de troubles subit la tentation de l’autoritarisme. Au risque de s’y perdre. Le nôtre n’échappe pas à la règle et, de loi liberticide en usage irraisonné de la force pour réprimer les désordres, la violence et le vandalisme, il en arrive au point où, bien qu’il se proclame libéral, il tombe dans le piège que lui tendent ses adversaires. Ceux qui n’ont d’autre attente que de le mettre face à ses contradictions, dans une logique qui ressemble furieusement à celle des terroristes.

Mais si, de semaine en semaine, nous en arrivons à un tel constat, c’est aussi parce que d’une ville à l’autre, on ne compte plus les vitrines brisées et les magasins pillés. C’est parce que des populations sont inquiètes à l’annonce de rassemblements qui vont se produire sur leur territoire. C’est parce qu’elles sont ensuite atterrées face aux dégradations subies, tandis que le spectacle de ces violences à répétition qui tourne en boucle sur nos écrans stupéfie le monde et réjouit ceux qui, de Moscou à Ankara ou Pékin, n’ont que mépris pour notre démocratie.

Force doit rester à la loi, affirme-t-on. Mais quoi qu’il arrive, certains restent désespérément sourds à l’appel à la raison et au calme. Ils ont posé des revendications. Nombre d’entre elles ont été entendues, ce qu’ils n’ont manifestement pas compris car ils veulent plus encore. Ils réclamaient de l’écoute et de la considération. Il leur a été répondu par un débat auquel ils n’ont pas vraiment voulu participer laissant à d’autres le soin de prendre la parole. Et pendant ce temps, un Président légitimement élu mais en quête de popularité s’est lancé dans un exercice qui ressemble parfois à un navrant marathon d’auto-justification.

Nous en sommes donc réduits à assister à cette étrange spirale qui conduit les uns à ne plus écouter qu’eux-mêmes, convaincus qu’ils sont dédaignés. Aujourd’hui, ces femmes et ces hommes persistent à exiger sans que l’on ne sache plus très bien ce qu’ils réclament. Ils sont enfermés dans le mépris qu’ils affichent pour les « élites » et ceux qui ne pensent pas comme eux. Ils sont prisonniers de leur propre haine à l’égard de nos gouvernants comme de la police. En face, le pouvoir quant à lui, se livre à une action répressive dont la brutalité est parfois pour le moins disproportionnée, comme pour montrer qu’il est et restera le plus fort. En même temps, il s’est lancé dans un exercice de débat démocratique dans lequel il aura nécessairement (qui pouvait en douter ?) le dernier mot.

Désormais, des manifestants blessés lors d’une manifestation interdite sont considérés comme des martyrs par ceux qui jamais ne condamnent violences et débordements et, de ce fait, les encouragent. Désormais, il faudrait, selon les mêmes, considérer qu’un kiosque à journaux ou un restaurant incendiés ne sont que la conséquence de l’inaction des forces de police dont, dans le même temps, ils réclament le retrait. Et nombreux parmi eux sont ceux qui estiment que les forces de l’ordre devraient neutraliser les « black blocks » auteurs désignés des violences, ces mêmes « black-blocks » qu’ils ne dédaignent pas d’accueillir dans leurs manifestations ! Preuve s’il en était besoin, que la haine ne fait pas bon ménage avec la cohérence…

Peu importe que l’on peine à comprendre les raisons de la poursuite de semaine en semaine de ces manifestations : manifester est un droit. Mais observons que derrière la violence et le vandalisme qui les accompagne de manière quasi-systématique, se cachent les partisans de la stratégie de la tension, les tenants de la « conflictualisation », et les adeptes de tous les totalitarismes.

Dans ce contexte, les slogans les plus simplistes fleurissent. Les amalgames les plus stupides et les comparaisons les plus abjectes se répandent sur les réseaux sociaux, comme ces images établissant un parallèle entre les véhicules de la gendarmerie stationnés sur les Champs-Elysées, ou encore le nom du nouveau Préfet de Police de Paris et les troupes allemandes défilant à proximité de l’Arc de Triomphe entre 40 et 44. Une comparaison qui, à elle seule, est une insulte à ceux qui ont payé de leur vie leur résistance à l’occupant nazi. Au-delà des violences policières, qui peut sérieusement croire que notre pays est aujourd’hui une dictature ? Pourtant, certains s’en sont persuadés. Mais ne soyons pas naïfs : sans doute cela va-t-il préparer les esprits à ces lois liberticides dont se réjouissent en secret ceux qui attendent, le moment venu de tirer les marrons du feu ?…

La haine se nourrit d’elle-même, confortée par l’impression du dédain que nos gouvernants semblent parfois exprimer à l’égard de ceux qui le contestent. La rue est le territoire où se rencontrent cette haine et ce mépris réciproques et rien ni personne n’est aujourd’hui en mesure de stopper ce mouvement proprement infernal. Au train où vont les choses, les plus radicaux de ceux qui contestent ainsi l’action du gouvernement finiront par susciter dans l’opinion un soutien aux mesures les plus brutales, aux lois les plus répressives que le pouvoir serait tenté de prendre et contre lesquelles il nous faut pourtant nous insurger pour peu que l’on soit attachés à l’état de droit.

Nous voilà donc otages de l’obstination et de la bêtise de quelques uns autant que d’un pouvoir qui ne parvient pas à trouver la bonne mesure pour assumer son rôle. Nous sommes les spectateurs impuissants de ce sinistre manège qui n’en finit pas. C’est juste à pleurer !…

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De Paris à Alger, la légitimité de la rue…

Voilà deux pays que séparent la Méditerranée, une histoire tourmentée faite de passions partagées et de blessures jamais refermées, des systèmes politiques que tout oppose, la langue, la culture… Deux pays qui ont, malgré tout, tant en commun. Deux pays aujourd’hui profondément angoissés par leur avenir, agités l’un comme l’autre par des soubresauts dont peut sortir le meilleur comme le pire. Cela mérite comparaison…

Ici, de semaine en semaine, des jusqu’au-boutistes de la protestation, se retrouvent autour de slogans qui au fil du temps se sont réduits à la formule « on ne lâche rien » sans qu’ils puissent même définir ce « rien » auquel ils se raccrochent. Là, des foules joyeuses ont abandonné la peur à laquelle les condamnait le face à face mortifère entre un clan au pouvoir et des islamistes radicaux. Des foules où se mêlent une jeunesse avide de changements et des vieux qui retrouvent l’espoir confisqué de leur indépendance.

Ici, la promesse de défilés pacifiques débouche de manière quasi-systématique sur le vandalisme. Et les affrontements donnent lieu chaque samedi soir à la sinistre comptabilité des blessés visés par des tirs de flashballs tandis que des policiers épuisés et à bout de nerfs redoutent déjà le face à face du week-end suivant. Au soir des manifestations, des débris de toute sorte jonchent le sol dans une odeur âcre et piquante où se mêlent fumées et gaz lacrymogènes. De l’autre côté de la Méditerranée, des policiers veillent à ce que la rue ne soit que fête, se replient pour laisser libre cours à l’expression d’un peuple qui défile dans le calme. Et, le soir venu, des groupes équipés de sacs poubelle ramassent soigneusement papiers et autres déchets pour rendre la rue aussi propre que s’il ne s’était rien passé.

Chez nous, la révolte puisait sa légitimité dans un sentiment d’humiliation et d’abandon, mais s’est condamnée elle-même à n’être qu’un mouvement brouillon, chaotique et violent dont il ne sortira rien si ce n’est la désillusion. Force est de le reconnaître, le pouvoir tenu pour arrogant a ouvert le débat et s’est mis à l’écoute dans un exercice démocratique inusité. Faute de s’être donné les moyens d’un avenir politique, le mouvement se condamnerait-il à l’épuisement tandis que, dans l’impossibilité de donner satisfaction à toutes les demandes, le débat susciterait d’inévitables frustrations ? Serions-nous donc atteints d’une sorte d’épuisement démocratique ?

A l’inverse, l’Algérie nous donne plutôt une leçon de vitalité car le peuple y fait preuve de détermination et de retenue, de maturité et de gaité, et se montre résolu à prendre son destin en mains tandis que le pouvoir vieillissant, sous perfusion, fait mine d’entendre la jeunesse et la rue pour, en même temps, jouer les prolongations.

De part et d’autre de la Méditerranée, nul ne peut prédire l’issue des deux mouvements, né sur nos ronds points et jailli dans les rues d’Alger et d’Oran. Mais une chose est sûre : chez nous, le mouvement a perdu sa légitimité dans les violences des Champs-Elysées, des rues de Bordeaux ou de Toulouse tandis qu’à Alger, un peuple qui désespérait de son avenir a découvert qu’il avait les moyens d’en changer le cours parce qu’il a trouvé dans le calme et la détermination la source de sa légitimité. Belle leçon que nous donne là le peuple Algérien !

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Les médias et le pire des réseaux sociaux…

Ils sont jeunes, ils sont geeks, ils n’ont pas de tabou, et leur présence sur les réseaux sociaux leur assure un nombre de followers enviable… Quoi de mieux pour des médias qui se veulent progressistes, qui sont en quête de rajeunissement de leur audience ? C’est ce qu’ont cru des responsables de « 20 Minutes », de « Libération », des « Inrockuptibles » ou de « Télérama »… Sauf qu’ils n’avaient pas repéré que parmi leurs nouvelles recrues, se cachaient des personnes regroupées sous la bannière de la « Ligue du Lol », laquelle s’est illustrée par des opérations de harcèlement, d’humiliation et de manipulation particulièrement nauséabondes.

De révélation en révélation, nous avons découvert avec stupeur les pratiques de ces jeunes gens en apparence bien sous tous rapports. Et, comme nous, ceux qui les ont recrutés et leur ont fait confiance regardent avec effarement la face sombre d’individus qui cachaient bien leur jeu, mêlant sur les réseaux sociaux propos homophobes, blagues salaces et insultes sexistes. Au mépris des personnes, du droit et, au passage, de l’éthique professionnelle.

Les médias dont la crédibilité est en berne* n’avaient pas besoin de l’affaire de la « Ligue du Lol ». Car elle révèle que l’alliance avec les réseaux sociaux dont ils espéraient un sursaut d’audience leur apporte parfois le pire. Mauvaise pioche donc pour leurs responsables qui n’y ont vu que du feu. Eux dont la fonction repose sur le discernement, la capacité à démêler le vrai du faux…

Dans cette affaire, l’atteinte se veut seulement virtuelle, par écrans et clavier interposés. Sauf que des personnes bien réelles sont prises pour cibles. Sauf que des mécanismes ravageurs sont à l’œuvre : harcèlement de victimes en situation d’infériorité et de faiblesse ; dissimulation, manipulation et volonté d’humilier ; sentiment de toute puissance et d’impunité ; soumission des victimes qui craignent pire encore si elles osent se rebeller ; incrédulité ; règne de la loi du silence…

On reste confondu devant l’impuissance, la cécité et l’incapacité à veiller à l’éthique de leur métier des responsables de ces grands médias. Ayant recruté de brillants adeptes des réseaux sociaux, fascinés par leur habileté à générer du trafic et soucieux de s’attirer cette audience dont ils observent qu’elle ne cesse de décroître pour leur propre média, ils leur ont ouvert grand les portes considérant sans doute qu’il était inutile de leur rappeler les règles du métier. Au point de ne pas voir la face obscure sur laquelle ces jeunes journalistes bâtissaient leur notoriété. Au point de valoriser à l’excès la carrière de ces individus peu scrupuleux au détriment de ceux qui s’interdisaient de telles pratiques. Cohérence, respect d’une ligne éditoriale et de l’éthique professionnelle, respect des personnes, voilà autant de points sur lesquels ils n’ont guère été sourcilleux tant il est vrai que la transgression et le buzz, le mélange des genres parfois, sont des territoires que certains dirigeants de médias ont exploré avec jubilation, sans toujours se soucier de leurs contours et sans prendre le soin de rappeler les frontières à ne pas franchir.

Le fait que parmi les médias concernés figurent certains de ceux qui n’ont jamais manqué de donner des leçons aux autres ferait sourire s’il ne s’agissait de faits graves visant des personnes et donc passibles de poursuites. Contradiction majeure pour ceux qui, par ailleurs, font profession de porter haut les valeurs de la culture !

Cette affaire nous rappelle qu’être rédacteur en chef ou directeur de rédaction dans un grand média ne s’improvise pas. Certains ont cru que leur talent les mettrait à l’abri d’une quelconque mise en cause de leurs responsabilités. En oubliant que celles-ci leur imposent d’être plus sourcilleux que d’autres quant au respect de l’éthique et du droit. Observons au passage que cela rappelle d’ailleurs étrangement d’autres affaires touchant les cercles du pouvoir cette fois, où des collaborateurs jouissant d’un sentiment d’impunité ont abusé de leur fonction pour assouvir leur soif de violence, leur appétit de domination et d’humiliation… Des affaires que n’ont pas manqué de dénoncer – avec raison – ces mêmes médias !

L’heure n’est plus où la confiance pouvait être octroyée d’emblée et se vérifier régulièrement dans une pratique d’autant plus aisée à cerner que les lieux d’intervention des journalistes étaient limités et, au final, bien connus du milieu. Aujourd’hui, les chaines d’info en continu, les réseaux sociaux, l’anonymat et l’usage des pseudonymes ont fait voler en éclat cette logique. La pratique des réseaux sociaux fait partie des atouts dont usent les professionnels des médias pour briller dans un univers concurrentiel impitoyable. Au risque d’en adopter tous les travers, surtout les pires. Les membres de la « Ligue du Lol » ont franchi ce pas allègrement, se damnant pour un mot méchant et une ironie blessante d’autant plus aisément qu’ils ne croient ni à la damnation ni au salut. Et, faute de vigilance, c’est cette face obscure qui a contaminé certains grands médias jusqu’à la révélation de l’affaire, jusqu’aux sanctions qui ont été annoncées cette semaine.

Les institutions de la République et leurs représentants sont régulièrement interpellés pour de tels manquements à l’éthique. Il ne manquait plus que des journalistes pour compléter ce triste tableau ! Sans doute serait-il temps pour les médias de méditer ce que Jean-François Revel écrivait au sujet des journalistes dans son livre « Le voleur dans la maison vide » : « Je n’ai vu aucune profession, pas même la politique, plus aveugle devant l’écart quotidien qui sépare ses pratiques de ses principes, plus mal renseignée sur elle-même et, à la fois, plus incurieuse et plus dissimulatrice de son fonctionnement ». Il est encore temps pour changer cela. Amis journalistes, à vous de jouer !

* les résultats de la récente enquête Kantar-Sofres publiée le 24 janvier par « La Croix » sur la crédibilité des médias sont à cet égard préoccupants…

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Coûteuse démocratie ?

Il serait tentant de réagir à l’adoption par l’Assemblée Nationale, et contre l’avis du gouvernement, d’un amendement visant à remplacer dans les documents scolaires les mots de « père » et « mère » par ceux de « parent 1 » et « parent 2 ». Cela me conduirait à observer que ces appellations sont une insulte au bon sens et qu’elles introduisent une hiérarchie entre des parents, ce qui est peu conforme au principe d’égalité revendiqué par les initiateurs de cet amendement. Je serais également tenté de lancer le slogan « nous sommes tous des arriérés ! » en réplique à cette députée qui, non contente de vouloir « prendre en compte les familles dans leur diversité », a dénoncé le modèle familial traditionnel (celui du plus grand nombre), qu’elle a qualifié de « modèle arriéré ». Bref, une fois de plus, je me serais retrouvé dans le camp conservateur, celui qu’exècrent des « progressistes », lesquels ne parviendront jamais à me convaincre que pour un enfant, cela constitue un progrès que d’avoir un « parent 1 » et un « parent 2 », et non plus un « père » et une « mère » !…

La polémique qui s’en est suivie, les critiques de l’Association des familles homoparentales qui s’est inquiétée de l’établissement d’une « hiérarchie parentale » ont abouti à un recul de la co-rapporteure du projet de loi pour « une école de la confiance », laquelle a annoncé vouloir réécrire cet amendement avec une formulation différente : « Père-Mère – Père-Mère » en vue de la seconde lecture de ce texte lorsqu’il reviendra du Sénat. Comme si ajouter de la confusion à la confusion allait régler la question… Sachant qu’il ne s’agit que de documents à usage scolaire, on serait tenté de trouver cela dérisoire : tout ça pour ça !

Faisons donc une analyse comptable de cet épisode de notre vie parlementaire. Je me garderais bien de vous asséner des chiffres, mais suivons un raisonnement : prenez la rémunération des députés, celle des huissiers et des personnels administratifs mobilisés par une séance de l’Assemblée Nationale, celle du ministre et de ses collaborateurs nécessairement présents lors de l’examen d’un projet de loi. Divisez chacune de ces rémunérations mensuelles par le temps de travail moyen de chacun, vous obtenez ainsi un taux horaire à multiplier par le nombre de personnes mobilisées par le débat autour de cette question. Estimez à une heure au moins le temps consacré par toutes ces personnes à ce sujet essentiel. Au coût obtenu, ajoutez la mobilisation des associations et des personnalités qui se sont exprimées à cette occasion, ainsi que le temps qu’y ont consacré des journalistes ayant flairé là la réactivation du clivage qui avait opéré en 2012 et 2013, à l’occasion du projet de loi sur le mariage de personnes de même sexe. Au bout de ce calcul, vous obtenez le prix d’un amendement.

Certains considèreront ce coût d’autant plus excessif que l’amendement en question est condamné aux oubliettes ! D’autres iront plus loin, allant jusqu’à dénoncer un système qui permet un tel gâchis. Et si nous estimions, à l’inverse, que le prix à payer est secondaire car c’est l’honneur de notre démocratie que de permettre de tels tâtonnements dans le processus d’élaboration de la loi ?

Force est de reconnaître que les parlementaires peuvent rédiger des textes sous la pression de familles de pensée qui poursuivent des objectifs précis, guidés par un politiquement correct ambiant ou encore sous l’emprise d’une émotion. Que l’on partage ou pas ces idées, ces objectifs ou ces émotions, il est sain qu’ils s’expriment dans le cadre des enceintes parlementaires. En effet, le propre d’un débat démocratique réside dans la capacité de représentation des différentes familles de pensée, dans le respect des opinions différentes, dans l’écoute qui permet de dépasser les a-priori et de surmonter les crispations et, au final, dans la construction d’un compromis qui serve l’intérêt général. Tout cela prend du temps, tout cela a un coût.

Rien d’anormal à ce que le processus d’élaboration d’un texte législatif passe ainsi par des maladresses, un débat vif allant parfois jusqu’à l’invective, des rédactions malheureuses… L’essentiel n’est-il pas, au bout du compte, que le législateur parvienne à un texte équilibré ?

Il reste que députés et sénateurs assument leur mission dans des conditions malsaines : encombrement du calendrier parlementaire, surproduction législative, pression constante des lobbies et regard critique permanent des médias et des réseaux sociaux pour lesquels la loi doit répondre à toutes les émotions qui traversent notre société… En résultent des lois hâtives, confuses et mal rédigées, des lois catégorielles alors même que les bons juristes savent qu’il n’est de bonne loi que générale.

Si l’on doit considérer comme navrant épisode de « l’amendement parent 1 – parent 2 », c’est donc moins à raison du coût relatif de ce texte que parce qu’il révèle toutes les confusions, les travers et les contradictions de notre vie politique. Confusion d’abord entre les mots « différence » et « discrimination », la différence relevant d’un constat objectif, la discrimination visant à établir une hiérarchie entre les personnes au motif de ces différences. Il résulte de cette confusion qu’il est toujours plus aisé de s’affirmer victime d’une discrimination que d’assumer une différence. D’où le subterfuge de la loi qui prétend résoudre la difficulté sans jamais pouvoir y parvenir. Ensuite, les travers apparaissent lorsque l’émotion l’emporte sur la raison, ce qui mène à la précipitation et au repli désordonné que l’on vient d’observer. Enfin, la contradiction, provient du fait que l’on veut à la fois « faire société » autour de principes communs et satisfaire des minorités qui revendiquent une adaptation du droit à leur propre particularisme.

Oui, le débat démocratique a un coût. Mais organisé de la sorte, pas sûr que notre République en sorte gagnante…

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Baptême du feu, bataille de médiocres

Comme baptême du feu, il ne pouvait redouter pire ! A peine désigné tête de liste des Républicains pour les élections européennes, François-Xavier Bellamy a été la cible d’attaques plus déplaisantes les unes que les autres. Ses idées sur l’Europe étaient-elles en cause ? Que non : elles étaient d’ailleurs ignorées de la quasi-totalité de ceux qui l’ont insulté ! Ce qu’ils visaient ? Son physique de gendre parfait (si, si !), le fait qu’il habite Versailles, mais aussi ses convictions religieuses et son opposition personnelle à l’avortement et au mariage de personnes de même sexe !

« Je n’ai pas à m’excuser d’être ce que je suis » a répondu avec philosophie le jeune professeur qui avait été battu aux législatives et qui se lance dans ce combat européen. Ce faisant, il s’est bien gardé de répondre point par point. Avec raison : on ne gagne rien à s’abaisser face à de telles agressions.

Il reste que la violence de ces attaques, le mépris qu’elles expriment pour un homme quel qu’il soit, doivent nous alerter sur la conception qui s’impose peu à peu du débat démocratique. Car la question posée par ce déchaînement de violence verbale n’est pas de savoir si l’on approuve ou pas ses positions personnelles sur l’avortement ou le mariage de personnes de même sexe. Elle est de savoir s’il y a en France des citoyens de seconde zone, cibles désignées de toutes les vindictes, et s’il y a des opinions interdites au pays de la Liberté ! Y aura it-il, désormais, des citoyens autorisés à s’exprimer, y compris sur les sujets dont ils ignorent tout, et d’autres discrédités à raison de leurs seules convictions personnelles et religieuses et, ainsi, mis au ban du débat public ?

Moqués par des humoristes qui ont substitué une niaise ironie à l’intelligence ; sommés de se justifier par des journalistes d’autant plus agressifs qu’ils vivent dans une permanente impunité ; agressés sur leur physique par des ignorants satisfaits d’eux-mêmes ; attaqués sur leur opposition personnelle à l’avortement par ceux pour qui ce mot est devenu un tabou au point d’occulter la douloureuse réalité qu’il recouvre ; dénoncés pour leurs convictions religieuses par ceux qui font de leur athéisme la religion qu’ils entendent imposer à tous, voilà les nouveaux parias de la République ! Bref, tous les « politiquement corrects » de l’époque se sont donné rendez-vous pour prononcer une condamnation et procéder à une mise à mort politico-médiatique…

On a même entendu des membres du parti qui a désigné F-X Bellamy faire la fine bouche en s’excusant de l’avoir comme tête de liste pour la campagne à venir. Ils se sont empressés de clamer leur adhésion à des idées et des lois que leur parti avait en leur temps combattus. On met sa dignité où on peut !..

S’agissant des convictions religieuses, soyons sérieux : étrange lecture de la loi de 1905, qui régit la liberté de croire ou pas, que celle qui cherche à évacuer du débat public ceux qui osent en avoir ! Comme s’il s’agissait d’un délit d’opinion ! Et, au passage, étonnante amnésie de la part de ceux qui comptent pour rien ce que les démocrates-chrétiens, de Robert Schumann à Konrad Adenauer en passant par Alcide de Gaspéri et Jacques Delors, ont apporté à l’Europe…

Quant à l’avortement, combien de fois faudra-t-il répéter que des convictions personnelles ne constituent pas une infraction, d’autant qu’il n’a jamais été question, pour F-X. Bellamy, comme pour tant d’autres, ni de remettre en cause la loi Veil, ni encore moins de s’opposer au droit qu’elle a institué ? Alors cessons-là ce nouveau procès en sorcellerie des temps modernes où le refus d’admettre des convictions différentes s’apparente à un nouvel obscurantisme qui fait fi de toute raison !

Mettons à part les médiocres jeux politiciens que révèlent une fois de plus certaines de ces attaques. Oublions les rancunes personnelles qui donnent lieu à de tels règlements de compte. Laissons de côté les stupides propos sur le physique. Mais constatons navrés que ceux-là même qui nous invitaient à faire de la politique autrement et à ne pas se laisser aller au jeu des caricatures et des petites phrases assassines ont retrouvé les réflexes de l’ancien monde dès lors qu’ils ont découvert un adversaire qui les dérange autant qu’il les dépasse.

Soyons clairs : je ne partage pas toutes les opinions exprimées par F-X. Bellamy, mais j’exècre ces jeux-là ! S’ils n’avaient pour effet que de déshonorer ceux qui s’y livrent, ce serait secondaire. Hélas, ils rongent de l’intérieur notre démocratie en ravalant le débat démocratique à ce qu’il a de pire : la bassesse et la médiocrité qui empêchent l’écoute et la réflexion. Sans doute parce qu’elles relèvent du refus de reconnaître l’autre comme porteur d’une vérité qui nous dérange… *

* Je me suis permis ici de paraphraser Pierre Claverie, évêque d’Oran assassiné en 1996 qui disait : « La vraie tolérance commence quand j’accepte l’idée que l’autre est peut-être porteur d’une vérité qui me manque »…

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Deux ans de perdus ?..

A quoi peut bien servir une campagne électorale ? Débattre des grandes orientations qu’il conviendrait de donner à l’action publique, sans doute ! Or, voilà que moins de deux ans après l’élection présidentielle, nous débattons enfin de fiscalité, dépenses publiques, organisation de l’Etat, transition écologique et rénovation de notre démocratie. Ces sujets auraient-ils été les laissés pour compte de la dernière campagne présidentielle ?

Force est de reconnaître que l’effondrement de la gauche qui a alors quasiment disparu des écrans radar, l’éclatement de la droite en familles quasi-irréconciliables et de sombres affaires mettant en cause l’éthique de certains candidats, ont monopolisé l’attention des commentateurs, nous dispensant de nous intéresser aux questions de fond qu’il fallait pourtant bien aborder. Faute de l’avoir fait, l’histoire bégaye dans les plus mauvaises conditions, et nous voilà revenus à la case départ, avec un Président qui rejoue le film d’une campagne qui n’a pas vraiment eu lieu, et tente de retrouver une légitimité républicaine sérieusement mise à mal depuis deux mois.

Ce débat insolite puisqu’il arrive à contretemps ne pouvait s’organiser que dans des conditions pour le moins baroques : précipitation, mise en route cafouilleuse, incertitudes sur l’absence ou pas de « tabous » quant aux sujets à traiter et, enfin, doutes quant à l’impact des conclusions qui en seraient tirées. Quant au Président de la République, il ne s’est pas contenté d’écrire avec talent une lettre aux Français et de vouloir cadrer les thèmes à aborder, il s’est jeté dans la mêlée. Au risque de faire passer les débats citoyens pour subalternes et de s’exposer plus que de raison. Car au final, les prestations d’un Président qui, tout à la fois, affronte les questions d’élus qu’il avait auparavant ignorés, et défend son action en voulant donner l’impression qu’il a réponse à tout risquent d’occulter les débats de fond qui s’engagent peu à peu dans le pays.

L’exercice est périlleux car une fois achevé le temps du débat, il lui faudra « en même temps » en tenir compte dans les décisions à prendre, et ne pas se soumettre nécessairement à toutes les exigences formulées, ce qui ruinerait son propre projet et signerait l’échec de son mandat. Mais si nous étions tentés de dire que le sort de M. Macron importe peu au regard de celui de notre démocratie, que nous le voulions ou non, les deux sont désormais étroitement liés.

En effet, nous sommes parvenus à un point où la Vème République s’enlise dans une crise que n’avait pas anticipée ses concepteurs et que n’avaient pas même imaginée ceux qui en espéraient la fin. Tout cela faute d’avoir su débattre le moment venu des vrais enjeux d’une campagne présidentielle. Ceux qui espéraient que la démocratie participative pouvait revivifier notre République risquent fort de constater qu’à trop écouter les promoteurs du référendum d’initiative citoyenne, c’est la démocratie toute entière qui en serait la victime collatérale. Car entre la détestation de nos représentants et l’abandon du principe même de la délégation de pouvoir à ceux qui sont démocratiquement élus, il n’y a qu’un pas que certains ont déjà allègrement franchi.

Aujourd’hui, à écouter les revendications répétées à l’envi sur les réseaux sociaux comme dans les cahiers de doléance remplis dans les mairies, dominent à l’évidence une exigence de justice sociale dont le symbole est le rétablissement de l’ISF, et le respect de la « volonté du peuple » qui se cristallise autour du référendum d’initiative citoyenne.

S’agissant de la fiscalité, peu importent les contradictions entre l’attente d’un Etat davantage présent sur le terrain et le refus de la pression fiscale car certains considèreront sans doute que ce sont toujours les autres qui doivent payer. A les écouter, on oublierait de s’attaquer aux quelque 3686 pages que compte le Code général des impôts, au maquis de textes incompréhensibles qu’il comporte, aux centaines de niches fiscales dont seuls les plus malins savent tirer profit ! Débattre de la fiscalité, ce n’est donc pas scander « ISF ! » de manière incantatoire, mais se pencher sans tabou sur les principes qui la fondent et être sans complaisance pour les mille et un petits arrangements facilités par les textes qui la régissent.

Quant à la question de savoir ce que l’on attend de l’Etat, la poser, c’est accepter d’envisager une déconcentration de ses services, un abandon de certaines missions subalternes au profit d’autres aujourd’hui mal gérées, une réforme en profondeur de la fonction publique. Parce que cela pose tout simplement la question qui est en filigrane derrière certaines revendications : pourquoi un Etat si coûteux apporte-t-il si peu de satisfaction à ses usagers ? Parce que l’on s’apercevra enfin que son hypertrophie conduit l’Etat à vouloir intervenir à tout propos pour imposer ses normes dans des domaines qui ne le concernent en rien, et provoque l’exaspération de ceux qui sont contraints de s’y conformer… Débattre de l’Etat, c’est donc aussi affronter la question de l’utilité d’une partie de la fonction publique qui n’a plus pour mission que de contraindre la vie des autres.

Enfin, si l’on croit que revivifier notre démocratie passe par seulement le référendum d’initiative citoyenne (RIC), méfiance ! Les promoteurs de ce RIC posent comme principe que le peuple souverain a toujours raison et qu’il convient donc de lui reconnaître le droit d’agir à sa guise. C’est oublier qu’un souverain quel qu’il soit ne peut agir que dans le cadre d’institutions visant à éviter les dérives les plus dangereuses, sauf à basculer dans l’absolutisme. Or, à écouter certains, ce référendum d’initiative citoyenne pourrait se passer de cadre pour imposer au Parlement de débattre d’une loi sur n’importe quel sujet, « supprimer une loi injuste », ou encore révoquer des élus.

Revivifier la démocratie, ce n’est pas cela. C’est d’abord débattre, savoir écouter, accepter les désaccords, et savoir les dépasser ensemble pour les rendre féconds. Si, sur tous ces sujets, nous y parvenons, la campagne ratée de 2017, et les deux ans de perdus ne l’auront pas été en vain. Sinon…

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