Nous avions tout faux ! Mais…

Nous avions tout faux ! Nous redoutions les urnes, c’est la rue qu’il fallait craindre… Depuis plusieurs années, nous pensions que les urnes pourraient ouvrir les portes du pouvoir aux populistes de tout poil, les Le Pen ou Mélanchon qui, chacun dans son genre, représente une menace pour notre démocratie. Nous avons même frémi à l’idée qu’en 2017, ils auraient pu se retrouver face à face au second tour de l’élection présidentielle. Nous avons milité, bataillé, écrit pour qu’il n’en soit rien. Soulagés le 7 mai 2017, nous avons pensé que le danger était écarté tant la victoire donne quelques atouts à ceux qui en bénéficient. La défaite quant à elle, rabaisse durablement les prétentions de ceux dont les espoirs ont été déçus, ce qui s’accompagne le plus souvent de règlements de comptes dans leur camp et de discordes durables. Soulagés donc, mais pour un moment seulement car nous étions convaincus que là était la dernière chance pour notre démocratie ; que les cinq ans à venir détermineraient notre sort pour 2022.

Comme tant d’autres, et sur ce blog en particulier, j’ai fait cette erreur. Par esprit démocratique et par légitimisme, convaincu que nul ne viendrait remettre en cause l’issue des deux scrutins successifs de l’élection présidentielle et des législatives. Persuadé aussi que le mandat de cinq ans confié au Président lui donnerait le temps d’agir sans être remis en question chaque matin. C’était faute d’avoir chaussé les bonnes lunettes, faute d’avoir compris que ce qui se passait dans les tréfonds de notre pays, le sentiment d’abandon, la peur du lendemain, l’impression d’un déclassement que rien ne vient arrêter, ne se limiterait pas aux urnes. Je n’avais juste pas imaginé que notre avenir se jouerait aussi sur les ronds-points de nos villes et de nos campagnes comme dans les rues de Paris. J’avais oublié que le séisme électoral qui s’était traduit par la relégation des « partis de gouvernement », n’en était pas terminé pour autant. Oui, les Français avaient choisi la transgression ! Une transgression tranquille croyait-on qui, tout en nous mettant à l’abri des politiques du pire, nous permettrait de relier l’esprit de compétitivité et le souci de la protection sociale en se débarrassant des vieilles lunes socialistes ; d’accorder enfin une forme de fierté nationale avec la volonté de construire l’Europe. Las, ce qui s’était joué dans les urnes n’était rien de moins qu’une comédie en trompe-l’œil car nous n’en avions pas terminé avec un « dégagisme » qui conjugue aujourd’hui incohérence et impatience. Comme s’il fallait aller encore plus loin dans la transgression !

Sans doute glosera-t-on longtemps sur les fautes de communication d’un Président qui, de petite phrase en petite phrase, a laissé croire qu’il n’avait que mépris pour ceux qui ne trouvent pas de travail, n’ont pas l’esprit d’entreprise ou, plus simplement, peinent à joindre les deux bouts malgré les aides dont ils bénéficient. Tout cela alors qu’il tentait de nous dire autre chose. Sans doute nous expliquera-t-on que la réforme de l’ISF constitue la faute originelle d’un quinquennat alors même que notre pays y est attaché non en raison de son efficacité fiscale, mais de manière exclusivement symbolique. Sans doute enfin estimera-t-on qu’il a mis la charrue avant les bœufs dans la mise en place d’une fiscalité écologique, oubliant que d’autres avaient échoué avant lui avec l’éco-taxe. Et puis, oubliera-t-on la complexité de notre système fiscal qui compte pas moins de 252 taxes diverses et auquel jusqu’à présent personne ne s’est attaqué pour le rendre plus juste et plus compréhensible pour nos compatriotes* ?

Sans doute préfère-t-on aussi oublier que moins d’impôts, c’est moins de services publics, moins d’investissements dans l’enseignement, la santé, les transports, la justice, etc. ? Tout comme nous préférons oublier que réformer l’Etat pour le rendre à la fois plus efficace et moins coûteux prendra des années et ne se fera pas sans grincements de dents…

Il reste que lorsqu’un mouvement populaire est dans l’incapacité de désigner ses propres représentants pour engager la concertation avec le pouvoir parce qu’il dénie à quiconque la capacité de parler en son nom, le dialogue est impossible. Lorsqu’un gouvernement recule pour donner des gages de bonne volonté mais se heurte à la surdité volontaire de ceux qui protestent parce qu’ils restent convaincus qu’au final ils seront les dindons de la farce, le dialogue est impossible. Lorsque ceux qui revendiquent entendent imposer l’intégralité de leurs revendications qu’ils qualifient de « directives du peuple» non-négociables, le dialogue est impossible. Enfin, lorsque la seule volonté répétée à l’envi par les plus radicaux, relayée par les réseaux sociaux et par les médias, est de rentrer en force à l’Elysée pour y « rencontrer » le Président de la République, pour lui crier sa rage et son désespoir et même sa haine, cela ne s’appelle pas dialoguer : c’est mettre la République en danger. Comment alors ne pas avoir en mémoire le 20 juin 1792 lorsqu’une manifestation pénètre le Palais des Tuileries et contraint le roi Louis XVI à coiffer le bonnet phrygien ? Sept mois plus tard, il était guillotiné. Un an après, le pays basculait dans la Terreur.

Ne jouons pas les oiseaux de mauvais augure ! Sachons raison garder, contrairement à ces irresponsables qui ont échoué au cours des dernières années et qui aujourd’hui flattent avec bassesse la grogne populaire par dépit et esprit de vengeance. Sachons appeler à la paix civile contrairement à ceux qui dans leurs oppositions au pouvoir affirment aujourd’hui le contraire de ce qu’ils ont prôné hier et soufflent sur les braises au risque de faire progresser l’incendie. Sachons appeler à la bienveillance contrairement à ceux qui ne sont animés que par leur détestation à l’égard d’un homme parce qu’ils ne le comprennent pas autant qu’il semble ne pas les comprendre.

Tout cela n’interdit ni la lucidité ni la vigilance mais, sauf à remettre en cause les fondements même de notre démocratie, le respect de nos institutions passe, quoi qu’on en pense**, par le respect de celui qui a été légitimement et démocratiquement élu. Certains jouent à ce jeu dangereux qui consiste à le désigner à la haine collective et y ajoutent les coups de boutoir qu’ils donnent à notre démocratie représentative. Un édifice républicain qu’il a fallu des décennies de convulsions et de drames pour bâtir et qui, si l’on n’y prend garde, pourrait bien se lézarder et s’effondrer. Il est grand temps de revenir à la raison !

* Après son abandon de l’éco-taxe, François Hollande avait rapidement refermé le dossier de remise à plat de notre système fiscal annoncé par son Premier ministre Jean-Marc Ayrault…

** Il suffit de se tourner vers les USA pour constater que quelque soit l’animosité suscitée par le président élu, sa légitimité n’est en aucune manière remise en cause par ses adversaires.

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Le peuple, un souverain dans l’impasse ?…

Depuis la Révolution française, le peuple est souverain. Par l’insurrection, il a remplacé le roi et mis fin à son pouvoir absolu. Et après quelques décennies de tâtonnements – preuve qu’il n’était ni tout-puissant ni infaillible – il a jeté les bases de nos institutions démocratiques représentatives.

Le pouvoir monarchique était, rappelons-le, de droit divin. Le roi se trouvait donc en quelque sorte placé sous une autorité supérieure : celle de Dieu. Certes, l’histoire du pouvoir royal est jusqu’en 1789 marquée par une constante volonté de s’affranchir de l’autorité de l’Eglise. Moins parce que celle-ci aurait exprimé la volonté de Dieu sur terre, que parce qu’elle était une rivale, dirigée par d’autres hommes, s’arrogeant le droit de fixer des limites à la volonté royale et risquant de saper son autorité. En outre, le détenteur du pouvoir royal était soumis – contrepartie de son autorité – à l’obligation de protéger son peuple des guerres, de la famine, du brigandage… La dérive monarchique qui a fait du roi un tyran et l’a conduit à s’affranchir de ses obligations a précipité sa perte. On sait ce qu’il en advint.

La République, dans la conception qui est la nôtre aujourd’hui, établit un lien direct entre les pouvoirs – exécutif et législatif – et le peuple qui s’exprime par le suffrage universel. Allant plus loin que cette simple délégation organisée à intervalles réguliers, la Vème République a instauré une idée nouvelle : celle du dialogue entre le chef de l’Etat et le peuple. La pratique du référendum instaurée par Charles de Gaulle, la capacité du président de la République de dissoudre l’Assemblée Nationale pour redonner la parole aux électeurs procèdent de cette idée du peuple souverain. C’est vers lui que se tourne le chef de l’Etat pour trancher un sujet de débat majeur pour notre avenir ou pour mettre fin à une crise.

Il se trouve que ce recours au peuple a, peu à peu, perdu toute pertinence. Le retour aux urnes après dissolution de l’Assemblée nationale n’est aujourd’hui qu’un vague souvenir, cette pratique ayant été doublement condamnée. D’une part, par le calamiteux échec de Jacques Chirac lors de la dissolution de 1997, d’autre part par l’adoption du quinquennat et l’inversion du calendrier électoral, les législatives dépendant directement de l’élection présidentielle qui les précède désormais. Le référendum, quant à lui, fait figure de naufragé depuis que le Parlement a adopté des dispositions que le suffrage universel avait pourtant rejetées*…

Aujourd’hui, un Président élu pour 5 ans sur la base d’un programme dispose de la majorité parlementaire qui lui permet de l’appliquer. Pourquoi lui faudrait-il remettre en cause cette légitimité ? Pourquoi devrait-il se soumettre au bon vouloir d’un peuple qui affirmerait dans la rue sa volonté de changer de cap moins de deux ans après l’avoir élu ? Tout cela au risque de l’incohérence et de la paralysie du pouvoir, source de plus grands désordres encore…

Cependant, la révolte d’une partie de la population provient aussi de cette perte progressive de toute capacité de faire appel au suffrage universel en dehors du calendrier électoral. Comment le peuple pourrait-il ne pas se sentir floué quand on ne le sollicite plus ? Comment pourrait-il garder la conviction que lorsqu’il s’exprime dans les urnes, il est entendu ? Comment pourrait-il garder sa confiance dans ses élus lorsque ceux-ci le trahissent, ce qui a été le cas après le référendum de 2005 ? La Vème République a perdu une part de ce qui lui permettait de refonder, lorsque nécessaire, la légitimité de l’autorité de l’Etat : ce dialogue avec le peuple comme un recours tant pour le pouvoir que pour le corps électoral.

Il est donc plus que jamais nécessaire de redéfinir les règles de notre démocratie et, singulièrement, les modalités en vertu desquelles parole devrait être redonné au peuple. Ce n’est pas pour autant accepter le droit de révocation revendiqué par certains, comme si la démocratie pouvait se résigner à vivre sous une menace permanente. Ce n’est pas non plus estimer que des revendications sont des « directives du peuple » qui s’imposeraient aux élus de la République sommés d’obéir à sa volonté**. Un « peuple » qui s’auto-proclame seul maître du jeu en dehors de toute règle définie démocratiquement.

Si d’autres encore attendent que des assemblées citoyennes se prononcent, encore faudrait-il que soient définies les règles de fonctionnement de telles assemblées et les limites de leurs droits. Et ne parlons pas des représentants des « gilets jaunes », désavoués aussitôt après avoir entamé le moindre échange avec le gouvernement, et parfois même menacés au sein même de leur mouvement.

Renouer les fils du dialogue, passer d’une expression populaire radicale dévoyée par la violence de groupuscules déterminés à la négociation nécessite de renoncer aux postures jusqu’au-boutistes pour trouver la voie du compromis. Camper aux carrefours et occuper la rue a permis aux « gilets jaunes » de faire entendre leur colère. Aujourd’hui, ce mouvement peine à se donner les moyens d’une issue politique. Au risque de se trouver dans une impasse, source de frustrations et de violences plus grandes encore… Au risque aussi de sombrer dans l’insurrection et, c’est le plus grand danger, de menacer tout notre édifice démocratique !

* Le référendum du 29 mai 2005 portant sur la ratification du traité établissant une constitution pour l’Europe avait été rejeté, le non l’ayant emporté avec 54,68% des suffrages exprimés. Trois ans plus tard, le traité similaire de Lisbonne était soumis au Parlement à l’initiative de Nicolas Sarkozy et approuvé…

** Le communiqué  du mouvement des « gilets jaunes » adressé aux médias et aux députés précise : « Députés de France, nous vous faisons part des directives du peuple pour que vous les transposiez en loi… Obéissez à la volonté du peuple. Faites appliquer ces directives ». Une terminologie qui rappelle étrangement les élans révolutionnaires de 1789 et ceux des bolcheviks de 1917 en Russie…

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La bagnole par qui le scandale arrive…

La révolte des « gilets jaunes » en dit long sur les fractures de notre société. Et nous aurions tort de ne prêter attention qu’à la manière dont le Président de la République et le gouvernement vont y apporter des réponses immédiates. Bien sûr, l’intérêt du pouvoir est de limiter les dégâts, c’est à dire réduire la mobilisation des mécontents et éviter que le pays ne soit paralysé par des blocages et des opérations escargot qui se traduiront par des embouteillages, de la grogne… et une pollution supplémentaire. D’un point de vue politique, cela signifie aussi éviter la récupération de ce mouvement et la constitution d’un front commun au profit de ceux qui l’ont encouragé…

Car ce ras-le-bol fiscal sur le prix des carburants survient après la polémique sur la limitation de vitesse à 80km/h et au moment de l’annonce de l’interdiction de circuler dans les communes du Grand Paris pour les véhicules anciens et polluants. Or, toutes ces mesures frappent, plus que d’autres, certaines catégories de population, toujours les mêmes : les ruraux ou ceux que leurs moyens contraignent à habiter loin de leur lieu de travail ; ceux qui n’ont pas les moyens de changer de véhicule car il leur faudrait pour cela débourser 15 000 à 20 000 Euros ; ceux qui ne bénéficient pas des transports en commun faute d’habiter dans des zones à forte densité de population. Cerise sur le gâteau : il leur est maintenant interdit d’accéder à des territoires réservés à ceux qui, à leurs yeux, bénéficient déjà de tout ce dont ils sont eux-mêmes privés. Comment pourraient-ils ne pas se sentir condamnés à une triple peine ?

Ainsi, la voiture sans laquelle ils ne peuvent se rendre à leur travail, faire leurs courses, conduire les enfants à des activités sportives ou culturelles devient-elle le point de fixation de tous leurs ressentiments. Et ce ne sont pas des primes accordées aux uns, des allègements de charges ou des aides octroyés aux autres qui résoudront le problème. Car le mal est plus profond.

Nous sommes, en effet au cœur des contradictions de notre société. Celles-là même qui ont conduit Nicolas Hulot à quitter le gouvernement. En même temps, nous voulons réduire la fracture sociale et combattre le réchauffement climatique et la pollution. Or, pour atteindre ce dernier objectif, nous n’avons pour le moment pas trouvé d’autre solution que de taxer toujours davantage les carburants ou interdire la circulation à certains véhicules. Des mesures qui, au final, ne font qu’aggraver la fracture entre habitants des grandes villes et ceux des périphéries, entre ceux qui bénéficient d’une certaine aisance et ceux qui peinent à joindre les deux bouts. Si au moins la taxation des carburants était cohérente, nous pourrions comprendre, mais les taxes sur le diesel augmentent tandis que celles qui visent l’essence ne diminuent pas pour autant. Si au moins, nous avions engagé un plan de long terme d’incitation au changement de modèle de véhicule après avoir durant des décennies encouragé le diesel, mais il n’en est rien. De plus, nous pouvons sérieusement mettre en doute les incitations au développement des véhicules électriques sachant leurs besoins en métaux rares, sources de nouvelles pollutions et causes de conflits armés dans les pays qui disposent de cette ressource…

Alors, équation impossible à résoudre ? Nous subissons là l’héritage de décennies d’un mode de développement et d’un individualisme qui nous piègent durablement. Illusion de la croissance, villages dortoirs et étalement urbain, insuffisance des moyens de transport collectifs et primauté accordée à l’automobile, etc.  Nous avons cru que ce modèle pourrait perdurer. Sauf à se résigner à de futures catastrophes environnementales, ce n’est plus le cas ; il faut donc nous engager sur la voie d’un changement de paradigme. Plus facile à dire qu’à faire d’autant que la sobriété vers laquelle nous devrions tendre ne peut être perçue par ceux qui sont les plus fragiles que comme une forme d’austérité supplémentaire qui leur serait imposée. Il est donc urgent que le politique sache dessiner les contours d’un futur qui puisse répondre à leurs attentes.

Nous n’avions pas retenu la leçon du ratage de l’écotaxe à la suite des la révolte des « bonnets rouges ». Le gouvernement de Jean-Marc Ayrault avait alors capitulé sans trouver de solution alternative satisfaisante. Les portiques inutiles qui demeurent le long de nos routes en sont un constant rappel. Et encore faut-il se rappeler que seuls les camions étaient alors visés ! Aujourd’hui, c’est la voiture individuelle qui est au cœur du problème. Les mesures de court terme ne le résoudront en rien. Et tant que de nouvelles voies n’auront pas été ouvertes, avec des « gilets jaunes » ou sans, la bagnole restera pour longtemps celle par qui le scandale arrive…

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Un 11 novembre pour Julie…

C’était un matin frais de novembre. Il faisait 12° ce jour-là dans la cité phocéenne où elle avait rejoint sa famille peu après le début des hostilités. Le temps était calme et déjà la ville bruissait de mille rumeurs toutes évoquant la fin des combats, certains annonçant même la capitulation de l’Allemagne. Toute de noir vêtue, elle se rendit sans doute, comme elle en avait l’habitude, à l’église Saint Vincent de Paul, en haut de la Canebière. Là même où, quatre ans plus tôt, le vendredi 18 septembre 1914, elle avait fait dire une messe pour son mari Albert, capitaine au 146ème régiment d’Infanterie, tué au combat le 20 août précédent à Chicourt, non loin de Morhange, lors de la première grande bataille de cette guerre.

Les canons allaient se taire. Ces canons qui lui avaient enlevé son amour, le père de ses trois fils dont le dernier n’avait alors qu’un peu plus de huit mois. Aujourd’hui, le silence des armes allait faire place aux cloches des églises sonnant à toute volée dès l’annonce officielle de l’Armistice. La foule allait envahir les rues, se réjouir de la fin de cette guerre qui n’avait que trop duré, sortir les drapeaux, chanter la Marseillaise.

Comment aurait-elle pu, en un moment pareil, ne pas se souvenir de ce matin où, pour la dernière fois, il avait franchi le seuil de leur foyer ? De ce jour où il avait passé à cheval les grilles de la caserne de Toul où son régiment était en garnison ? De ce moment terrible où, infirmière comme tant de femmes d’officiers repliées sur l’arrière, elle soignait un soldat blessé dont l’uniforme portait le numéro du régiment de son mari ? Du récit qu’il lui fit alors de cette fin de journée d’août où un obus allemand fit d’un brillant et héroïque capitaine d’état major de 44 ans, un corps sans vie, déchiqueté ?..

Comment ne pas penser à ces quelques notes qu’il avait prises dans les jours qui précédaient : les 13, 14, 15, 16, 17 et 18 août, des notes qui se trouvaient parmi les effets personnels qui lui avaient été remis ? En quelques phrases courtes, elles retraçaient la progression du régiment avec, chaque soir, le cantonnement à proximité d’un village dont les noms seraient à jamais les étapes de sa marche vers la mort. Elles faisaient état des premières escarmouches, des premiers combats, des premières pertes et des « éclopés », mot bien pudique pour parler des blessés. Des notes qui s’arrêtent lorsque la fureur des combats ne lui laisse guère plus de repos.

Comme cette foule, elle se réjouirait de la fin des hostilités qui avait envoyé tant d’hommes à la mort. Mais comme tant d’autres femmes en noir comme elle, elle cacherait les larmes qu’elle ne pourrait réprimer. Si certains allaient enfin rentrer au soulagement de leurs proches, ceux qui ne reviendraient pas mourraient en quelque sorte une seconde fois.

Puisqu’il ne rentrerait pas, c’est elle qui devait le retrouver pour se recueillir sur sa tombe. Qu’importent les obstacles et les difficultés : elle était résolue à s’y rendre. Dans les jours qui suivront ce 11 novembre, les armes s’étant définitivement tues, elle écrirait au général Henri Wirbel, commandant le 21ème corps d’armée, pour lui demander comment retrouver la tombe de son mari. Le 3 décembre, il devait lui répondre, joignant à sa lettre une carte d’état major marquée d’un point rouge, à « l’endroit où votre malheureux mari a été frappé ». Et, faisant observer « vous allez entreprendre, Madame, un douloureux voyage », il lui apportera quelques précisions utiles : « vous trouverez l’emplacement dans un rayon de 200m du point indiqué. Sa tombe doit être en plein champ, sur la pente descendante sud vers la route, à environ 100m du changement de pente ». A peine prend-il la précaution d’ajouter : « à moins que les Allemands n’aient déplacé son corps, ce qui me paraît tout à fait improbable »…

Munie de ces quelques informations, elle accomplirait ce voyage et retrouverait la tombe de son mari. Ce n’est que quelques années plus tard, qu’elle emmènerait ses trois fils jusqu’au cimetière militaire de Riche créé en 1921 pour rassembler les dépouilles des soldats tués lors de cette bataille. Le 13 mars 1920, était publiée au Journal Officiel la nomination de son mari, le capitaine Albert Voisin, chevalier de la Légion d’Honneur à titre posthume. Cette femme s’appelait Julie. Elle était ma grand-mère.

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Leçon brésilienne

Avons-nous entendu le cri d’alarme que nous lance le Brésil ? Avons-nous retenu les leçons d’une faillite démocratique qui aboutit à une aventure à haut risque ? Nous pourrons toujours tenter de nous rassurer en faisant appel à notre tradition républicaine, nous pourrons toujours prétendre être un vieux pays qui a connu les guerres et l’occupation, ou encore affirmer qu’au pays de Voltaire et de Victor Hugo cela ne nous arrivera pas. Il n’empêche : nul ne peut assurer que nous serions définitivement vaccinés contre de telles dérives.

Le séisme électoral de 2017 aurait dû nous mettre la puce à l’oreille. Bien des ingrédients étaient déjà réunis : les affaires financières mettant en cause tel ou tel candidat avec leur cortège de péripéties judiciaires ; l’échec des politiques conduites par la droite républicaine comme par la gauche social-démocrate ou encore l’accumulation de promesses non tenues. Autant de signes annonciateurs d’un naufrage politique. S’y ajoutent la persistance d’un chômage structurel de masse, les menaces pesant sur notre système de protection sociale, la violence qui s’installe dans certains quartiers, l’impossible intégration culturelle de populations d’immigration récente, qui donnent aux catégories les plus fragiles l’impression d’être abandonnés de tous. Tout concourt à une sorte de délitement de l’esprit républicain face auquel nos dirigeants font aveu d’impuissance…

Le Brésil apparaît comme la synthèse puissance 10 de tous ces maux. Comme si la taille du pays amplifiait à l’extrême les problèmes posés. Il aura suffi d’une génération pour faire oublier à ses habitants la réalité qu’ils avaient vécue durant les vingt et une années de la dictature militaire, la torture et la mort érigées en mode de gouvernement de 1964 à 1985. Il aura suffi que dans le paysage dévasté de la vie politique brésilienne émerge un candidat sans scrupule, que celui-ci tienne un discours décomplexé pour que tout soit balayé sur son passage. Et pour qu’au soir de sa victoire les militaires sortent de leur caserne pour manifester leur joie, comme s’ils prenaient enfin leur revanche 33 ans après la fin de leur pouvoir sans partage…

Chez nous, voici un an et demi, tout cela s’est conclu – pour le moment – par l’élection d’un candidat hors norme, et la prise de pouvoir par une génération nouvelle qui bâtit son projet autour d’une volonté réformiste résolument inscrite dans l’espace européen. Comme à contre-courant des tendances que l’on observe, hélas, un peu partout sur notre continent.

Mais la leçon brésilienne nous apprend que la démocratie n’est pas un acquis sur lequel nous pourrions nous endormir. Elle nous apprend que les discours de haine, répétés à l’envi dans une société fracturée et profondément inégalitaire peuvent libérer les pulsions totalitaires. D’autant plus qu’ils bénéficient de la caisse de résonnance des médias et des réseaux sociaux. Elle nous apprend que tous les manquements à l’éthique d’une classe dirigeante se payent au prix fort. Elle nous apprend que l’échec des politiques libère l’envie de solutions jamais essayées…

Aujourd’hui, il reste aux Brésiliens leurs institutions et les contre-pouvoirs que la démocratie a su mettre en place. Il reste aux forces brésiliennes modérées à faire preuve de lucidité dans l’examen de leurs fautes passées et à montrer une grande exigence dans la manière d’y porter remède. Il reste au peuple brésilien à faire preuve de vigilance pour contrecarrer les violations du droit auxquelles tenterait de se livrer le Président élu.

En France, il reste au gouvernement et au Président élu en 2017 à faire preuve de leur efficacité dans les réponses à apporter aux maux de notre société. Il reste aux forces démocratiques à faire preuve d’une exigence éthique plus grande que par le passé. Il reste à tous à faire preuve de lucidité. Et de vigilance pour combattre partout et sans faiblir les discours de haine qui donnent aux esprits faibles lun sentiment de toute-puissance et qui libèrent leurs pulsions.

Plus que jamais lucidité et vigilance s’imposent, car qui donc pourrait avoir une confiance aveugle en notre avenir démocratique ? Après tout, n’oublions pas que le pays de Voltaire, de Diderot et des Lumières est celui qui a basculé dans la Terreur, qui a massacré des hommes, des femmes et des enfants, notamment parce qu’ils avaient le tort d’être nés dans une famille noble ou en Vendée. N’oublions pas que de 1940 à 1944, ce pays vaincu et découragé s’est laissé aller à la collaboration, jusqu’à adopter de sa propre initiative des mesures anti-juives qui n’avaient pas encore été réclamées par l’occupant. N’oublions pas qu’au cours de cette période, pour une population de 40 millions de Français, l’occupant et la police ont enregistré pas moins de 4 millions de dénonciations visant Juifs, francs-maçons, communistes, résistants ou réfractaires au STO. Parfois par simple jalousie entre voisins… Une pratique de la délation à grande échelle qui, conduisait vers les camps, la torture et la mort.

Là, comme au Brésil, la haine a prospéré sur le terreau de l’échec. Et lorsque la haine se libère, le pire devient possible.

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« Name & shame » ou Fouquier-Tinville à l’heure des réseaux sociaux…

Comment conçoit-on le débat démocratique ? Jusqu’à présent, dans le cadre de nos institutions républicaines, il consistait à rechercher les moyens de remédier à un problème posé, établir un diagnostic, échanger des arguments autour de projets ou de propositions de lois, esquisser des solutions en proposant des amendements, peser le pour et le contre de chacune des dispositions au regard des textes existants et des besoins exprimés et à voter. La loi de la démocratie impose de respecter ceux qui émettent un avis et des choix différents, ce qui n’enlève rien au droit à la critique. Or, il semble que, depuis le 11 octobre dernier, ce temps soit révolu.

Ce jour-là, en effet, le député François Ruffin prend à parti les députés qui ont rejeté une proposition de loi d’un de leurs collègues portant sur l’inclusion scolaire des élèves en situation de handicap. Il ne s’agit pas ici de débattre du bien-fondé de cette proposition* ; ni de se contenter de la création de près de 12 000 emplois d’AESH (Accompagnants des élèves en situation de handicap ) en 2018 et 12 400 prévus en 2019, car cela reste encore insuffisant au regard de besoins en la matière.

La question qu’il faut clairement poser est celle du recours à la technique du « name & shame ». En appelant l’opprobre publique sur ceux qui n’ont pas voté cette proposition de loi et dont il a livré les noms en pâture à l’opinion, François Ruffin visait à bousculer les codes de bienséance de la vie parlementaire pour peser sur les décisions des élus en les mettant face à leurs responsabilités. Un objectif qui pourrait sembler salutaire à certains égards.

Le problème, et François Ruffin qui est passé maître en la matière le sait mieux que quiconque, c’est que tout cela passe à la trappe la complexité des données relatives aux situations de handicap en milieu scolaire. Cela réduit à des alternatives simplistes les votes de nos élus, oubliant le travail qui les précède. Cela laisse supposer qu’il suffit de dire « yaka » ou de crier « faut qu’on.. » pour apporter une solution à des situations difficiles et douloureuses pour les familles, ce qui est illusoire.

Le problème, c’est que cette technique du « name & shame » dépasse, et de loin, l’objectif initial. La honte est balayée, et c’est la haine qui l’emporte. Des milliers de messages d’une rare violence sont ainsi arrivés sur les messageries des parlementaires désignés à la vindicte, ceux-ci étant nécessairement considérés comme des « salauds ». Comment aurait-il pu en être autrement d’ailleurs, la réactivité des réseaux sociaux et la caisse de résonnance médiatique ayant joué à plein ? Alors, François Ruffin se serait-il servi cyniquement de l’émotion qu’il savait susciter sur ce sujet sensible pour faire un coup de communication politique derrière lequel se cachent de réelles menaces pour notre démocratie ?

En effet, l’emploi répété de cette technique induit que sur des sujets susceptibles de susciter l’émotion de l’opinion, nos élus n’auraient d’autre choix que de se soumettre à ceux qui prônent des solutions seulement symboliques. Et peu importe alors leur effet réel et de long terme. Cela soumet le débat démocratique à des choix qui évacuent la complexité des problèmes. Enfin et surtout, cela hystérise les positions et attise la haine. Cette haine que François Ruffin avait déjà revendiquée avant même d’être élu député**. Cette haine qu’il conçoit sans doute comme un puissant moteur de transformation sociale oubliant qu’elle débouche tôt ou tard sur la violence.

Dans les commentaires relatifs à cette affaire, nombreux sont ceux qui expriment un antiparlementarisme virulent, et dont le ton n’a rien à envier à celui des ligues fascistes qui, le 6 février 1934, voulaient prendre d’assaut le palais Bourbon. Certains même n’hésitent pas à appeler de leurs vœux un retour de la guillotine qu’ils réserveraient aux députés…

Alors, derrière ce « name & shame », François Ruffin cache-t-il un Fouquier-Tinville revisité à la mode numérique ?

* Rappelons que le Ministère de l’Education nationale avait engagé en 2017 un processus de professionnalisation des aides de vie scolaire (AVS) en leur proposant une formation et un statut d’AESH (Accompagnants des Elèves en Situation de Handicap) plus sécurisant. Un processus qui convertit des emplois précaires en emplois stables.

** Dans son édition du 5 mai 2017, « Le Monde » avait publié une « lettre ouverte » de François Ruffin à Emmanuel Macron qu’il qualifiait de « futur président déjà haï » et dans laquelle il répétait à douze reprises l’expression « vous êtes haï »… Une tribune à laquelle l’ancien militant révolutionnaire Jean-Pierre Le Dantec avait répliqué dans les colonnes du même quotidien en indiquant « vous me faites honte, Monsieur Ruffin » et en concluant : « C’est vous, monsieur Ruffin, et c’est elle, Mme Le Pen qui, depuis des années, sans égards ni pour la vérité, ni pour la difficulté à trouver des solutions à la misère sociale, répandez cette haine… »

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Lois médiatiques..

Un cycliste qui circulait en VTT sur un chemin en lisière d’un bois est tué par un chasseur. Pour éviter qu’un tel drame ne se reproduise, un député a trouvé la solution : une loi interdisant la pratique du VTT durant la période de la chasse ! Celui qui tient une arme entre ses mains ne serait donc pas une menace pour les autres. Et celui qui enfourcherait son vélo pour se balader dans la nature ferait courir au chasseur le risque de se voir bien malgré lui transformé en meurtrier ! Poursuivons le raisonnement : puisqu’il est tout aussi dangereux de se promener à pied lorsque des chasseurs battent la campagne, autant interdire à tout le monde de sortir de chez soi lorsque les fusils sont en quête de gibier ! Au pays de la Liberté, pour éviter les drames, défense de circuler !

A vouloir à tout prix renforcer la sécurité de nos concitoyens, on instrumentalise la loi dans un sens liberticide. Pas sûr qu’une idée aussi saugrenue puisse être validée par le Conseil Constitutionnel notamment…

Une journaliste maladroite ayant un fort accent du midi toulousain interroge le chef d’un parti populiste. Ce dernier n’est pas à une moquerie près. Il la tourne en ridicule. Pour éviter ça à l’avenir, une députée propose une loi visant à interdire la « glotophobie », autrement dit le fait d’exprimer du mépris pour le langage ou l’accent d’autrui, mépris considéré comme discriminatoire. Ce serait un nouveau délit s’ajoutant à un arsenal juridique qui permet déjà de réprimer la diffamation ou l’incitation à la haine raciale. Sans doute cette élue n’a-t-elle pas réfléchi au fait qu’une telle disposition ne pourrait s’appliquer à un député bénéficiant précisément de l’impunité parlementaire. Ainsi, le chef de parti incriminé serait de fait hors d’atteinte. En revanche, qu’ils prennent garde, les quidams qui, demain, feraient de l’humour sur les chtis ou sur le patois de telle ou telle région ! Goscinny ne pourrait plus publier l’album d’Astérix intitulé « Le bouclier arverne » sans risque d’être poursuivi…

A quelques jours d’intervalle, voilà deux initiatives qui pourraient sembler insignifiantes tant elles sont juridiquement mal conçues. Pourtant, elles nous en disent long sur les travers auxquels n’échappent pas certains de nos élus. Ceux-ci vivent avec la peur d’être en retard d’une émotion. Le tourbillon incessant de l’actualité, le déchaînement des réseaux sociaux incitent les esprits faibles parmi eux à vouloir à tout prix manifester leur aptitude à comprendre les faits et à y apporter des solutions. Le politique est-il décrié pour ne pas savoir répondre aux attentes de notre société que ce soit en matière de sécurité ou de lutte contre les discriminations ? Qu’à cela ne tienne, face à des événements qui suscitent l’émotion de l’opinion, réagir avec promptitude en proposant une solution législative, voilà qui justifierait pleinement leur fonction d’élu de la Nation. Quoi de plus simple que brandir une interdiction, ou réclamer des poursuites ? Peu importe que ce soit ou non une réponse adaptée en droit, peu importe que ce soit une insulte au bon sens…

Second travers : la quête irraisonnée de notoriété. Nos deux députés se sont ainsi fait remarquer, leurs photos sont apparues sur quelques écrans, leur parole a été soudain relayée par quelques micros complaisants parce que, sur les chaînes de TV en continu, il faut bien meubler l’antenne ! Eux qui n’étaient que d’obscurs soutiers d’une majorité pléthorique, peut-être même à peine connus de leur propre électorat, passent soudain de l’ombre à la lumière. Preuve est ainsi faite que point n’est besoin de travailler un sujet pour exister et se faire reconnaître. Une idée suffit, surtout si elle est tant soit peu transgressive !

Troisième travers : l’illusion de la toute puissance législative, c’est à dire l’idée selon laquelle la loi peut tout, nous protéger de tout, y compris d’un accident provoqué par quelqu’un qui aurait la gâchette facile ou des propos imbéciles lancés par un irresponsable politique. Encadrer la vie humaine au point de vouloir interdire aux uns de se promener dans la campagne, aux autres de s’exprimer, c’est considérer les individus comme irresponsables, la parole des politiques comme devant être préformatée ou les citoyens comme incapables de faire preuve de discernement.

Tout cela serait dérisoire si de telles propositions n’avaient pour effet de jeter un doute sur la pertinence du travail de parlementaires qui se montrent ici bien ignorants du droit. Eux, dont la fonction est précisément de légiférer…

Voilà des années que de nombreux juristes dénoncent la multiplication de lois inutiles, mal faites, rédigées en dépit du bon sens. En vain, tant la machine de production législative semble s’être emballée ! Et avec cet emballement, la loi devenue bavarde perd tout sons sens et son autorité. L’éminent juriste qu’était le doyen Carbonnier* ironisait ainsi à propos de l’inflation législative en observant : « la loi est le révélateur du péché et nul doute que les phénomènes d’inflation législative nous signalent un déchaînement des démons ». Robert Badinter quant à lui ** rappelait qu’il ne faut « jamais faire de loi proclamatoire, ni de loi médiatique. La loi, disait-il, est faite pour régir la cité, pas pour assurer la promotion de ses auteurs ». Mais voilà bien longtemps que les juristes ne sont guère plus écoutés…

* Décédé en 2003, Jean Carbonnier a profondément marqué le droit civil français par sa volonté de l’adapter aux évolutions de la société.

** Dans une interview publiée par la revue du notariat « Notaires Vie Professionnelle » dans son n° de juillet-août 2012

 

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Voltaire, réveille toi, ils sont devenus fous !

Cela ne vous a pas échappé : les débats dits « de société » ne sont, le plus souvent, qu’un simulacre car le temps n’est plus à l’écoute et aux échanges, mais au discrédit et à l’anathème. Et, si l’on n’y prend garde, de plateaux de télévision en réseaux sociaux, tout cela affaiblit notre édifice républicain…

Qu’on en juge : un médecin gynécologue rappelle la clause de conscience reconnue par la loi pour expliquer qu’il ne pratique pas d’avortement et aussitôt, le voilà cloué au pilori, accusé de vouloir porter atteinte au droit à l’avortement. Nul ne s’interroge plus sur le fait que l’avortement est aujourd’hui banalisé au point qu’en 2017 on a compté en France un avortement pour 3,5 naissances*. Le ferait-on d’ailleurs que l’on serait qualifié de réactionnaire au motif que ce serait perçu comme une atteinte à ce qui est devenu un droit. Comme si le seul fait de traiter de ce sujet était « stigmatisant » et « culpabilisant » pour les femmes ayant eu recours à l’avortement. Et observons au passage que rares sont ceux qui s’étonnent qu’une sénatrice socialiste, ancienne ministre, dépose une proposition de loi pour mettre fin à cette clause de conscience. Les journalistes si attachés à la leur auraient-ils des pudeurs pour défendre celle d’autres catégories professionnelles ? La conscience doit-elle être reconnue aux uns et déniée aux autres ?

Qu’on en juge encore : les évêques exposent dans un document leurs réserves, notamment à l’égard de la possibilité pour toutes les femmes de recourir à la PMA et les voilà aussitôt dénigrés, considérés comme illégitimes pour intervenir sur ce sujet. Pour expliquer cette « illégitimité », on évoque tour à tour la place des femmes dans l’Eglise, sa position au sujet de la contraception **, le rapport difficile de l’institution avec les questions relatives à la sexualité, ou mieux encore, les affaires de pédophilie ! Quelle que soient ses fautes passées et ses difficultés présentes, cela rend-il définitivement « illégitime » tout discours de l’Eglise ? En réalité, pour les bonnes âmes si promptes à s’enflammer pour intimer aux évêques l’ordre de se taire, nul besoin d’examiner leurs arguments et de tenter d’y répondre car elles ne veulent pas de ce débat. Il leur suffit de faire référence à ces sujets et, au surplus, d’agiter le spectre d’un clergé voulant dicter sa loi à la République (comme si cela pouvait encore exister !) pour rendre sa parole inaudible. Curieuse conception de la démocratie que celle qui consiste à la réclamer à cor et à cris dans l’institution qu’est l’Eglise et à refuser l’application de ses principes dans la société ! Y aurait-il des citoyens dignes de parole et d’autres qui devraient en être privés ?

Qu’on en juge enfin : le polémiste Eric Zemmour ne manque pas une occasion de se lancer dans de viles provocations sur les migrants, l’Islam ou encore les prénoms à consonance étrangère. Les lecteurs de ce blog savent que je ne partage pas nombre de ses thèses car je ne suis pas de ceux qui réclament des murs ou se replient frileusement derrière les fausses certitudes d’une identité fantasmée. Pourtant, on peut s’inquiéter de savoir ce polémiste menacé de ne plus pouvoir s’exprimer dans les médias car après lui, à qui le tour ? Ceux qui ont lancé une pétition réclamant qu’il soit banni des plateaux de télévision ont-ils mesuré que ce qu’ils entendent restreindre n’est rien moins que la liberté d’expression ? Avec eux, il ne s’agit plus de combattre les analyses de ce monsieur, de prendre au sérieux les questions qu’il pose parfois de façon abjecte : le temps est au déni et à l’interdit. Ils voudraient donner un coup de pouce aux thèses populistes et xénophobes qu’ils ne s’y prendraient pas autrement ! Il est vrai que penser les questions de l’identité et de l’intégration est bien plus difficile et exigeant. Hélas, cela prouve que la paresse intellectuelle peut être liberticide…

Alors, comment ne pas trouver malsaine cette atmosphère dans laquelle la liberté d’expression serait à géométrie variable : accordée aux uns et refusée aux autres au nom d’on ne sait quelle « légitimité » ou de la bienséance du moment ?

Voilà quelques mois, des réveils douloureux nous avaient fait prendre conscience que la Fraternité était la grande oubliée de notre République. Aujourd’hui, obsédés par leurs combats, certains en arrivent à dénier à d’autres le droit de s’exprimer, menaçant ainsi la Liberté – et donc notre démocratie – et nient par là-même le principe d’Egalité. Les voilà mettant à mal notre devise républicaine ! Mais qu’on ne s’y trompe pas : le processus qu’ils engagent est le même que celui qui est à l’œuvre au sein des démocraties « illibérales » qui s’installent avec succès à l’est de l’Europe…

Voltaire avait écrit : « je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire ». Il semble que ses propos aient été oubliés. Voltaire, réveille toi, ils sont devenus fous !

* Très précisément 216 700 avortements pour 767 000 naissances soit un avortement pour 3,5 naissances en 2017. Comment croire qu’une telle proportion recouvre seulement les situations de détresse pour des femmes auxquelles la loi Veil apportait une solution ?..

** De l’Encyclique « Humanae Vitae » publiée par Paul VI il y a 50 ans, le 25 juillet 1968, et qui traitait de la sexualité du couple et de sa dignité, n’a été retenu que le plaidoyer contre la contraception.

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Tous Noé ?…

Il fut un temps où les hommes croyaient en Dieu. Enfin, pas tous… Et il fut un temps où Dieu croyait en l’Homme. Mais Il les savait portés vers le mal. Un mal qu’Il voulait éradiquer en provoquant le déluge. Au moment de se lancer dans cette fatale entreprise, Il en trouva pourtant un qu’Il savait fiable et à qui Il confia une double mission : sauver l’humanité et la biodiversité. Cet homme s’appelait Noé. Sauver l’humanité en préservant ses fils et ses belles filles du grand cataclysme. Sauver la biodiversité en accueillant à bord de son arche des couples de chaque espèce vivante sur la terre afin d’assurer leur reproduction future. Cette belle histoire est le signe que la nature nous est confiée, que son avenir est entre nos mains.

Aujourd’hui, le grand cataclysme qui se prépare n’est pas un déluge, fruit de la colère d’un Dieu déçu. C’est la destruction de la vie du fait des activités humaines. La pollution de l’air, la diminution du nombre des oiseaux, la mort des abeilles, la disparition d’espèces parce que sans cesse nous détruisons leur habitat, l’exploitation sans limite des ressources de la terre et de la mer, empoisonnées par le rejet de nos déchets… C’est la conséquence d’un aveuglement qui nous fait croire que pour nourrir et donner du confort aux sept à huit milliards d’hommes qui peuplent notre planète, il faudrait sans cesse produire et consommer toujours plus, permettre l’enrichissement sans frein de quelques nantis sur le dos du plus grand nombre, et toujours raisonner en pensant « après moi le déluge ». Parce qu’en refusant toute idée d’austérité, nous accumulons des dettes financières et écologiques. Parce que nous consommons chaque année bien davantage que ce que notre planète peut produire, au risque de l’épuisement programmé de ses ressources.

Dieu a-t-il cessé de croire en l’homme au point de n’en trouver aucun qui parviendra à sauver ce qui fait la richesse de notre planète : la vie ? Savait-Il qu’en nous laissant libres, nous allions faire le mal au point de détruire ensemble ce qui nous nourrit et nous fait vivre ? Regrette-t-Il finalement de nous avoir confié la nature en nous donnant le pouvoir de la dominer ?

Ce Dieu ne peut être que le spectateur navré de nos inconséquences ! En réalité, la tâche est aujourd’hui trop lourde pour qu’un homme puisse à lui seul mener à bien le chantier de la sauvegarde de la planète, de la nature, et de l’humanité. Soit nous serons tous Noé, ce qui ne se limite pas à descendre dans la rue pour dire « yaka » ou crier « faukon », mais implique de remettre en cause très profondément notre mode de vie. Soit il n’y aura pas de nouveau Noé et nous laisserons derrière nous une planète sans vie, astre mort, marque de notre orgueil et de notre aveuglement, de notre légèreté et de notre cynisme. Triste héritage, en vérité, que celui que nous laisserons alors à nos enfants et aux enfants de nos enfants. Et ne croyons pas que cet avenir sinistre sera le lot de générations tellement lointaines que nous pourrions nous installer dans l’indifférence à leur égard. Ce sont nos propres petits-enfants qui auront à gérer le cadeau empoisonné que nous leur aurons laissé. Alors, tous Noé ?

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Le vieux monde au secours du nouveau ?…

Ils ne sont pas de la dernière génération. Ils ont connu tous les travers de la politique politicienne : tractations de coulisses, subtils dosages entre courants divers de la gauche, combines et petits arrangements entre amis, trahisons… Et les voilà, à nouveau, pièces maitresses du dispositif d’Emmanuel Macron pour cette deuxième étape de son quinquennat, après les cafouillages de l’été et le départ tonitruant de Nicolas Hulot.

Fallait-il à des postes clés, des hommes blanchis sous le harnais ? On reste perplexe quant au signal donné par les nominations de François de Rugy au ministère de la Transition écologiste et solidaire et de Richard Ferrand à la Présidence de l’Assemblée Nationale.

François de Rugy a connu toutes les combines de la mouvance écologiste. Il a traversé tous ses déchirements avec une constante habileté puisqu’il est l’un des rares « verts » du quinquennat Hollande à avoir tiré son épingle du jeu une fois consommé l’échec de ce dernier. A-t-il des principes et des convictions ? Cela reste à démontrer puisque, par exemple, il explique son refus de soutenir l’interdiction du glyphosate dans les trois ans par la neutralité que lui aurait imposé le fait d’être au perchoir. Une « neutralité » dont il ne s’est guère embarrassé lorsqu’il s’est agi de promouvoir « la PMA pour toutes »… Ajoutons que durant la campagne présidentielle, il n’avait pas manqué de critiquer vertement l’absence de perspective écologiste dans le programme d’Emmanuel Macron, ce qu’il a semble-t-il rapidement oublié si l’on en croit sa récente interview au journal Le Monde*. Quant à ses ambitions, elles n’ont pas échappé à la plume acerbe de François Bazin, observateur avisé de la vie politique et singulièrement de la gauche qui note sur son blog *. : «…la preuve est faite qu’on peut passer à la fois pour un ambitieux sans principes et un ministre sans ambition ».

Richard Ferrand a pour lui d’être un soutien de la première heure d’Emmanuel Macron. Il a comme atout, grâce à ses mandats précédents, une bonne expérience de la technique parlementaire. Pour autant, ses qualités de chef de groupe de la République en Marche n’ont pas convaincu, c’est le moins que l’on puisse dire. Une série de couacs tonitruants au cours de l’année écoulée – et singulièrement ces derniers mois – en sont l’illustration. Une fois au « perchoir », parviendra-t-il à assurer à la fois la fonction d’équilibre qu’exige celle de 3ème personnage de l’Etat, l’animation de l’ensemble des composantes de l’Assemblée et, en même temps, constituer un rouage essentiel de la majorité présidentielle ? A moins que l’on ne découvre rapidement qu’il aurait atteint ou dépassé son seuil d’incompétence !..

Au surplus, le fait qu’il ait été désigné pour occuper ce poste prestigieux, alors même que subsiste la menace de l’affaire des Mutuelles de Bretagne montre que le Président de la République ne dispose guère de réserve de poids dans la sphère politique et que certains postes nécessitent des poids lourds rompus à l’exercice parlementaire. Tout cela n’est guère cohérent avec la volonté affichée d’un profond renouvellement de la vie politique…

Ce sont donc à la fois des représentants de l’ancien monde épargnés par le « dégagisme » du printemps 2017 et les plus petits communs dénominateurs de sa majorité qui sortent du chapeau présidentiel. Cela, au moment où il lui faut entamer un jeu de chaises musicales pour, tout à la fois, résoudre une équation politique délicate, et avancer sur la voie de la transition énergétique. Problème : pas sûr que les écologistes sortent convaincus de la nomination de François de Rugy. Pas sûr non plus que celle de Richard Ferrand ne constitue une « bombe à retardement » pour le Président de la République avec pour lui le risque de disposer de moins en moins de « fusibles » en cas de crise.

En tout état de cause, cela démontre que le « nouveau monde » dont l’élection d’Emmanuel Macron marquerait l’émergence a encore bien besoin de l’ancien pour donner de la solidité à son édifice. Ce n’est donc pas demain que l’on pourra reprendre le vieux slogan de mai 68 : « Cours, cours, camarade : le vieux monde est derrière toi ! »…

* In Le Monde daté du mardi 11 septembre

** http://www.lirelasuite-francoisbazin.fr/carnets-de-route-1/

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