Terrorisme : et si les juristes ?…

Il aura suffi d’un été endeuillé à Nice et Saint Etienne du Rouvray, pour que soit relancé le concours de la proposition la plus sécuritaire. On aura tout entendu : création d’un Guantanamo Français, légalisation de l’internement préventif, mise en cause du principe du droit du sol… Tout cela donne le tournis. Et confirme le fait que, faute de connaître le droit, notre classe politique ne sait plus raison garder.

Parmi les déclarations tonitruantes de l’été, celles de Nicolas Sarkozy demandant que l’on mette un terme aux « arguties juridiques » et se moquant de l’état de droit sont parmi les plus frappantes. Voilà un avocat, ancien Président de la République de surcroît et désormais prétendant à le redevenir qui, aux yeux de l’opinion, balaye le droit d’un revers de main, et laisse entendre aux français que l’on peut ne pas en tenir compte. Propos d’une rare inconséquence !..

Mais faire porter l’entière responsabilité de cette étrange déliquescence sur nos seuls politiques est à la fois injuste et inefficace car les juristes seraient bien inspirés de s’interroger sur la responsabilité qu’ils devraient assumer en de telles circonstances. Certes, ils sont nombreux à dénoncer depuis des décennies les lois mal rédigées, les lois de circonstance ou dictées par l’émotion. Mais sauf à se plaindre du caractère administratif de certaines mesures prises dans le cadre de l’état d’urgence, on les a fort peu entendus formuler des propositions sachant répondre aux exigences des temps que nous traversons. Et lorsque l’on sait que l’un des assassins du Père Jacques Hamel portait un bracelet électronique, on reste rêveur devant l’inefficacité de la machine judiciaire face à une radicalisation islamiste – antichambre du terrorisme !

Or, faute de réponses adaptées des juristes c’est, n’en doutons pas, le discours de ceux qui font peu de cas de l’état de droit qui l’emportera. L’action et le contrôle des juges seront ignorés, ce qui menacera durablement nos libertés publiques. Alors, si les juristes se mobilisaient enfin, pour ne pas laisser le dernier mot à des politiques tentés par la surenchère en période pré-électorale ? Pourquoi n’engageraient-ils pas une réflexion collective sur la manière de répondre à la menace d’un type nouveau à laquelle nous sommes confrontés, les individus concernés ne craignant pas la mort ? En clair, les juristes pourraient se pencher sur plusieurs questions majeures et y répondre par des propositions redonnant toute sa place au pouvoir judiciaire : jusqu’où peut aller la surveillance d’individus suspectés de radicalisation ? Comment concilier liberté religieuse et combat contre un fondamentalisme religieux qui rejette les principes de notre République et débouche sur la violence ? La radicalisation constitue-t-elle un délit d’opinion passible de peines préventives de privation de liberté ? Si oui, comment définir et organiser ce régime de privation de liberté ? Comment préparer la réinsertion d’individus radicalisés ? Une fois une peine exécutée, un individu qui reste radicalisé peut-il être remis en liberté sans autre forme de procès ?.. Sans être naïf sur les limites de l’exercice, c’est une approche globale et novatrice de toutes ces questions qui permettra d’améliorer la sécurité de nos sociétés, et donnera à nos concitoyens l’impression que la question du terrorisme est prise à bras le corps.

De telles questions, de tels débats abordés par les politiques le sont le plus souvent à partir d’événements qui suscitent l’émotion et en fonction de clivages, de postures et de calculs à courte vue. Cela se traduit par des propositions brouillonnes, peu soucieuses de notre droit et souvent inapplicables, ce qui fait à la fois le jeu du FN et des islamistes. Nous en avons vu les effets avec le navrant épisode de la « déchéance de nationalité ». Nous savons aujourd’hui que les règles de « l’état d’urgence » ne suffisent pas. Les juristes, eux, peuvent aborder ces débats autrement. Avec le souci de s’inspirer des grands principes généraux de notre droit, une haute conscience des enjeux de la bataille qui est engagée (enjeux en matière de sécurité, de droit des femmes…), et en faisant preuve de créativité.

Les juristes de droit civil savent ce que l’on doit aux travaux de certains d’entre eux – et en particulier les congrès des notaires – pour avoir fait évoluer le droit. C’est le cas en matière de successions, en matière de régimes de protection des personnes vulnérables, en matière immobilière… Parce qu’ils savent concilier les exigences du droit et le regard quotidien de praticiens proches des réalités. Les pénalistes ne peuvent-ils s’en inspirer pour répondre aux urgences de notre temps ? Pour ne pas laisser, sur ce terrain, la parole aux seuls politiques. Pour ne pas laisser à la seule machine administrative le soin de gérer cette question. Pour éviter enfin que le pays de Montesquieu n’abandonne l’esprit des lois au profit de lois de circonstances.

* Droit du sol qui est, au demeurant en France, loin d’être le plus ouvert de tous les pays occidentaux !

 

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Pour l’été, souvenirs à relire… (suite et fin)

Demain, l’humanisme…

Le livre est récent (publié en avril dernier). Il est parfois ardu, tortueux, sans complaisance. Mais il est une constante invitation à la réflexion. Ceux à qui son titre fait redouter une difficile pérégrination vers les sommets, ceux qui craignent de se voir embarqués dans une aventure mystique n’y trouveront peut-être pas le sujet de leur quête. Car « Dieu par la face nord » d’Hervé Clerc * est aussi bien plus que cela : une invitation à découvrir d’autres manières de concevoir la spiritualité, d’envisager le monde. Et c’est un appel à une nouvelle forme d’humanisme. Un humanisme qui prenne en compte ce à quoi nous invite la modernité : l’altérité, la découverte des autres cultures, des spiritualités différentes.

« Les humanistes d’autrefois travaillaient dans l’ombre de la croix, doublement. D’abord parce qu’il existait autour d’eux une chrétienté, et secondement parce qu’ils devaient étendre leurs bras, démesurément et en sens opposés, pour concilier deux cultures de sensibilité contraire : la culture judéo-chrétienne et la culture gréco-romaine, Jérusalem et Athènes. Le choc de ces deux plaques a produit le feu follet nommé « Europe ». Les humanistes se tenaient sur la ligne de fracture, inclassables, toujours en travail, avec en ligne de mire l’universel, lequel n’est jamais atteint.

Aujourd’hui, ce travail est devenu plus compliqué que par le passé. Car ce ne sont plus deux pelotes que l’humanistes doit dénouer pour parvenir à une vision ouverte du monde mais trois : les monothéismes en incluant l’islam ; le pôle grec, porteur de l’indispensable pensée critique ; les pôles indien et chinois.

La conciliation se révèle vite impossible si l’on reste à la périphérie. L’humaniste de la Renaissance allait chercher l’unité où elle se trouve : au centre. Et de l’intuition, ou mieux de l’expérience qu’il avait du centre, il repartait en tâtonnant vers la périphérie. En chemin, il s’efforçait de relier, conjoindre, articuler, comme dit Roger-Pol Droit. Jamais il ne se résignait au cloisonnement. Ce faisant, l’humaniste, homme du large, entrait inévitablement en conflit avec les esprits étroits, littéralistes, intégristes, spécialistes, à la pensée fixe, provinciale, enclavée, dont l’activité favorite, hier comme aujourd’hui, est la morne sodomie des mouches.

On l’accusait, on l’accuse encore de syncrétisme, panthéisme, concordisme, salade niçoise. Mais lui sait ce que ses adversaires ignorent : que la vérité ne vit pas ni ne respire dans des carcans, et qu’il convient à présent, dans ce présent que nous nommons la modernité, de faire comme elle. »

* « Dieu par la face nord », par Hervé Clerc, éditions Albin Michel – 312 p.

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Pour l’été, souvenirs à relire… (Suite)

3° … Tous ensemble vers un avenir pire

Sur la plage, entre une partie de pétanque et un pastis, les tourments de la politique nous semblent bien loin. Bien dérisoires aussi. Et l’on ne voudrait qu’en sourire sachant que dans quelques jours, quelques semaines tout au plus, nous serons lancés dans une campagne qui, de primaires en meetings, de débats en déclarations, nous conduira au soir du 2ème tour de l’élection présidentielle de 2017. L’avenir n’est pas écrit et les surprises ne manqueront pas. Alors, pour accueillir les mois qui viennent avec un peu d’humour, relisons la chronique de François Morel, diffusée sur France-Inter, le 17 juin 2011.*

Je voudrais aujourd’hui faire une déclaration solennelle. Nous sommes à moins d’un an de la présidentielle. Le président sortant semble aujourd’hui connaître des difficultés dans les sondages et, par conséquent, celui qui apparaîtra comme le chef de l’opposition, le candidat des socialistes, quel qu’il soit, pourrait avoir de grandes chances de l’emporter. Une chèvre, un mouton, un pré-salé estampillé PS aujourd’hui semblerait devoir l’emporter.

Je voudrais, le plus sereinement possible, et dans le plus grand souci d’apaisement, rassurer de nombreux socialistes et leur dire cette chose très simple qui je crois pourrait les réconforter au moment ou la perspective d’une victoire pourrait les inquiéter : tout désespoir n’est pas perdu.

Oui, je voudrais rassurer tous ces partisans des forces de progrès, toutes ces femmes, tous ces hommes qui pourraient craindre que la conquête du pouvoir ne soit aujourd’hui inévitable.

Non, rassurez-vous, chers combattants des guerres fratricides, chers disciples des petites chapelles, chers vieux chevaux d’écuries piaffant dans vos box solitaires, chers éléphants inquiets sur la piste de la savane s’ouvrant comme un boulevard, je voudrais vous tranquilliser, je voudrais soulager vos angoisses et vous dire ceci : il n’est jamais trop tard pour perdre une élection qui semblait gagnée d’avance.

Et je sais que, de ce point de vue, vous n’êtes jamais décevants, je suis certain que vous saurez mettre tous vos talents (et ils sont nombreux !), toute votre énergie (et elle est grande !), toute votre imagination (et elle est infinie !), pour vous anéantir, pour vous réduire en poussière, pour vous auto-détruire.

Et toi socialiste de Charente, et toi socialiste du Nord et toi socialiste de Corrèze, je sais que tu feras tout pour que Nicolas Sarkozy redevienne le meilleur prétendant au poste de président. Oui, tu es capable, par ton sens de la division, de remettre en selle un candidat sans monture, sans casaque, qui semble momentanément tombé de cheval.

Oui, je sais que tous ensemble, au cours du processus des primaires, vous saurez vous entre-déchirer, vous combattre les une les autres, pour le jour fatidique, choisir le candidat le moins bien placé, le moins enthousiasmant, celui qui aura le moins envie de gagner.

Oui, vous pouvez faire en sorte que le prétendant de la droite le plus critiqué, le plus rejeté jusque dans son propre camp, devienne à nouveau le candidat victorieux au printemps 2012.

Oui, la défaite est là, toute proche, à portée de main. Je suis sûr que, demain, un tribun, inspiré par toute l’histoire du Parti socialiste, du congrès de Rennes au droit d’inventaire, saura se lever, prendre la parole et dire, avec force : « Allons, socialistes, encore un effort et tous ensemble, tous ensemble, pour un avenir pire, perdons ! ». 

* Son titre exact était : « Socialistes, tous ensemble vers un avenir pire ». Otons le mot « socialistes », remplaçons le par Républicain ou centriste, substituons François Hollande à Nicolas Sarkozy, et sourions d’avance face à la glorieuse incertitude de la politique…

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Pour l’été, souvenirs à relire… (suite)

La démocratie à revivifier par l’autogestion  ?

Et si la démocratie participative que certains appellent de leurs vœux, le renouveau démocratique qui se cherche, n’étaient qu’une certaine forme d’autogestion ? Pour en avoir le cœur net, relisons ce qu’en disait en mai 1978, dans une interview à La Croix, Edgard Pisani *. Revenant alors sur les raisons qui l’avait conduit à voter la censure du gouvernement de Georges Pompidou (alors même qu’ancien ministre du général de Gaulle, il avait été élu député gaulliste), il évoquait l’autogestion en des termes aujourd’hui particulièrement éclairants…

« Notre grande recherche des années futures ne sera pas la substitution de la société civile à la société politique, de l’autogestion à l’élection, mais la coexistence d’une société politique, dont les fonctions seront redéfinies et limitées, et d’une société civile qui ne sera plus ignorée et parviendra à s’assumer en partie directement.

…/…

Je veux dénoncer la confusion que les détenteurs du pouvoir entretiennent sciemment entre les hommes de mon espèce qui veulent rendre la société civile responsable et d’autres hommes qui veulent « dé-responsabiliser » tout le monde.

Le système autogestionnaire, ce n’est pas un système laxiste, un système de non-valeur ou d’abandon de discipline. C’est un système d’accession à la responsabilité, ce qui est totalement différent. C’est une ascèse, un effort, une conquête de soi par-delà le pouvoir. L’Etat est mis en cause sous deux formes qui ne se ressemblent pas : la première conteste tout système de hiérarchie, de responsabilité, d’ordre, d’effort, de valeur. Une espèce de spontanéisme général et débridé.

La seconde, celle dont je me réclame et qu’incarne le courant autogestionnaire, est fondé sur des valeurs nouvelles, exigeantes ; une autre reponsabilité, mais une responsabilité vraie ; un autre ordre, mais un ordre vrai, né de la vie et non de la soumission. Méfions nous de cette ambiguité savamment entretenue ».

* Interview réalisée avec Dominique Gerbaud et publiée dans La Croix datée du 20 mai 1978 et déjà citée sur ce blog le 4 juillet dernier.

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Pour l’été, souvenirs à relire…

Quel meilleur moment que l’été pour relire un livre qui nous  invite à la réflexion ? Ou encore pour redécouvrir dans un vieux journal une tribune, une interview, un édito, une chronique dont on se dit qu’ils n’ont pas été écrits en vain… même si lors de leur publication, ils ont été vite lus et oubliés, chassés par l’écume de l’actualité. Comme s’ils n’avaient plus grand-chose à nous dire. Et pourtant !.. Pensons à l’actualité de 2016 en relisant ces extraits que je vous propose pour les quatre semaines à venir ? Avant que ne revienne la marée de la rentrée…

Un succès inattendu

Alors que commencent les Journées Mondiales de la Jeunesse à Cracovie, relisons l’éditorial du Parisien daté du 25 août 1997, au lendemain des JMJ de Paris. Sous le titre « Il s’est passé quelque chose », l’éditorialiste Noël Couëdel nous invitait à comprendre. Dix neuf ans plus tard, avec une jeunesse bien différente de cette « génération Jean-Paul II » de 1997, alors que 35 000 jeunes français sont en Pologne, qu’écrira-t-on ?

« L’extraordinaire et en vérité très inattendu succès de ce rassemblement à Paris des jeunes catholiques de monde recèle plus d’un mystère. Voilà une Église en panne, qui semble souvent hors de son temps, en France et ailleurs, et qui ose un message d’espoir et d’ouverture reçu cinq sur cinq. Voilà un homme usé par les épreuves, déjà au-delà de la vie et que les jeunes désignent comme le premier d’entre eux, le symbole même de leur avenir. Et voilà enfin un pape controversé, non sans raison, qui se fait le plus grand rassembleur des hommes. Il y a de quoi en perdre son latin.

Ajoutez à cela tous ces jeunes gens et ces jeunes filles, qui ont coloré Paris, une semaine durant, de leur bonheur et de leur sourire. Ils avaient à la bouche des mots oubliés et parfois méprisés : amour, paix, générosité, espoir, foi, fraternité. Des jeunes qui ne « processionnaient » pas contre quelqu’un ou quelque chose. Mais pour. Pour dire qu’ils étaient heureux, peut-être même doués pour le bonheur, pour clamer que leur vie avait un sens, pour promettre qu’elle pouvait en avoir pour tous.

Ce qui a un sens, en tout cas, c’est ce qui vient de se passer à Paris. L’affirmation chez beaucoup de jeunes d’un besoin d’exigence, l’attente d’une espérance, la quête de repères. On ne pourra pas faire semblant de ne pas avoir vu et entendu ce message sous prétexte qu’il nous surprend, nous trouble, et, peut-être, nous dérange.

La fête est finie. Elle a été magnifique. Il faut comprendre pourquoi. »

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Si par malheur, il m’arrivait …

Si par malheur il m’arrivait de tomber sous les balles d’un terroriste, ou qu’un instrument de mort me fasse quitter cette vie, refusez pour moi cette « médaille nationale de reconnaissance aux victimes du terrorisme » que le Président de la République vient de créer. Epargnez-moi le ridicule de ces cinq pétales de métal émaillé chargés de cinq épis de feuilles d’olivier dont ils voudraient orner mon cercueil. J’ai servi sous les drapeaux, je me suis efforcé de vivre la Fraternité, l’Egalité, en toute Liberté et responsabilité. Nul besoin pour moi ou ma famille qu’une médaille rappelle la devise de la République. Epargnez à ma famille la mièvrerie de chansonnettes dans la Cour d’Honneur des Invalides en guise d’hommage national.

Tout ça parce que je me serais trouvé au mauvais endroit au mauvais moment.

Notre vie vaut mieux qu’une médaille et que les simagrées d’une République qui ne sait plus comment combattre ses ennemis parce qu’elle a oublié de faire vivre et respecter ses valeurs ; parce qu’elle omet de les enseigner comme elle oublie d’enseigner notre histoire.

Et si, comme moi, vous ne voulez pas que le ridicule vous enrôle malgré vous dans une de ces démonstrations victimaires où l’Etat se donnerait le beau rôle, partagez !

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Prendre la mesure de notre impuissance… et après ?

Les vacances commençaient. Après l’Euro de foot, la fête nationale battait son plein, prélude à quelques semaines de répit et de repos. Et puis la mort aveugle a frappé. Au matin, sur les Champs Elysées, la France se donnait le spectacle de sa puissance militaire. Au soir, à Nice, elle prenait la mesure de son impuissance. Et son désarroi marquait la fin de son insouciance.

Insouciance, happée par une course folle qui nous a rappelé que, désormais, nul n’est à l’abri de la menace et que celle-ci peut être des plus improbables. Pourtant, nous aurions dû le savoir puisqu’en novembre dernier, on nous avait appris simultanément que nous étions en guerre et que, dans ce contexte, se tenir à la terrasse d’un bistrot pouvait s’apparenter à un acte de résistance…

Une fois de plus, l’émotion – légitime – a envahi l’espace public, saturé les médias parfois jusqu’à l’indécence. Et à cette émotion, certains politiques ont répondu en se lançant dans une quête sécuritaire aux allures de course aux idées folles. Pourtant, l’état d’urgence était encore en vigueur. Pourtant, Nice est l’une des villes de France les mieux équipées en moyens de vidéo-surveillance. Pourtant, le conducteur du camion qui a semé la mort était inconnu des services de renseignements, et donc impossible à identifier avant qu’il ne passe à l’acte…

Qu’importe : l’on a assisté depuis la nuit tragique à une débauche de critiques et à une surenchère dans laquelle les propositions les plus absurdes ont prospéré. Si la polémique est navrante, si la récupération est indécente, une chose est sûre : elles montrent la désunion de la société française alors même que l’unité devrait l’emporter pour faire face. Il reste cependant que bien des interrogations demeurent : si l’on sait depuis des mois que Daech préconise le mode opératoire qui a été employé à Nice, comment comprendre que des moyens de protection adaptés n’aient pas été mis en place ? Si des foyers de radicalisation et de propagande de l’islam radical prospèrent sur notre sol et sont clairement identifiés, pourquoi aucune mesure n’a été prise pour les réduire au silence ?..

Nos gouvernants sont prompts à afficher leur émotion et leur solidarité. Mais est-ce ce que l’on attend d’eux ? Les responsables de l’opposition multiplient les déclarations à l’emporte-pièce au risque de faire ressurgir les vieux démons de la haine et du racisme. Et certaines de leurs propositions, parfois des plus fantaisistes, font douter du sérieux de leur réflexion à ce sujet.

Les uns et les autres, hélas, ne semblent pas avoir pris la meure de la menace. Une fois de plus, ils manifestent seulement leur incapacité à penser la réalité à laquelle nous sommes confrontés : une guerre asymétrique avec un ennemi qui ne connaît ni la peur de la mort ni la logique de la guerre conventionnelle ; le combat contre un ennemi – Daech – que l’on croit localisé mais qui s’est diffusé dans notre société comme autant de métastases d’autant plus meurtrières qu’elles sont isolées ; une confrontation avec une idéologie qui n’est que la perversion d’une religion, et que l’on est incapable de regarder en face, précisément parce qu’elle a un rapport direct avec un fait religieux que notre société laïque préfère occulter.

Tous oublient d’écouter ceux qui ont engagé la réflexion sur l’identification des menaces et la manière de combattre. De crainte de stigmatiser une population musulmane, ils passent outre la nécessaire éradication de foyers de radicalisation dans les centres culturels et religieux où sont mises en pièces les valeurs de notre République. Par peur des réactions des défenseurs des droits de l’homme, ils évitent les débats sur la nécessaire adaptation de notre droit à la réalité de cette menace d’un type nouveau. Or faute de réflexion sur chacun de ces sujets, ils s’engagent dans une impasse, celle d’une pensée à courte vue alors qu’il faut voir large et loin. Ils se condamnent à l’impuissance et donc à l’échec et risquent de laisser le champ libre à ceux qui, de manière expéditive, prétendraient éradiquer le terrorisme par la violence à l’encontre d’une communauté.

Enfin, ils en oublient l’indispensable préparation de l’opinion à une bataille idéologique et culturelle au moins autant que policière et militaire et à laquelle chaque citoyen est appelé. Un combat qui sera long et incertain. Et qui sera aussi douloureux car après celles du 13 novembre, celles du Bataclan et de Nice, nul doute hélas qu’il fera encore des victimes…

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Le peuple a toujours raison… ou pas ?

Voilà une de ces polémiques dont raffolent les réseaux sociaux. Et qui enflent à grande vitesse tant leur logique nous invite à la réaction, et surtout pas à la réflexion ! * Il suffit d’une phrase pour que l’on tire des conclusions définitives et que l’anathème frappe celui qui l’aura prononcée.

Cela a été le cas (à quelques jours du 14 juillet !), avec cette déclaration de Daniel Cohn-Bendit qui lui vaut des expressions telles que « bulbe en voie de ralentissement », « tentation totalitaire » ou encore, en réplique, cette phrase de Brecht : « ne serait-il pas plus simple de dissoudre le peuple et d’en élire un autre ? ». Qu’avait-il donc dit sur France-Inter le mardi 5 juillet au sujet du vote des britanniques en faveur du « Brexit » pour mériter une telle volée de bois vert ? Qu’il faut « arrêter de dire que le peuple a toujours raison » car, a-t-il rappelé, « quand un peuple vote pour le nazisme, il n’a pas raison » !

Lorsqu’Alain Minc qui déclarait que le vote britannique était « la victoire des gens peu formés sur les gens éduqués », il y avait toute l’arrogance d’un homme sûr de lui et de son appartenance à « l’élite ». Rien à voir avec les mots employés par Daniel Cohn-Bendit. Pourtant, l’ancien leader de mai 68 avait osé ! Osé mettre à bas le dogme du peuple souverain qui, à l’instar d’un roi de droit divin, ne peut jamais se tromper. Le dogme de l’infaillibilité populaire en quelque sorte ! Et s’il avait raison ?

Car, après tout, entre le fait d’affirmer que le peuple s’est trompé et le fait de ne pas respecter sa décision, il y a un fossé qui sépare la démocratie de la dictature**. Et, pour paraphraser le général de Gaulle, serait-ce à son âge que Daniel Cohn-Bendit va « entamer une carrière de dictateur » ?

En réalité, au-delà de la polémique qui vise un homme, deux questions sont ici posées : le peuple peut-il se tromper ? Et s’il se trompe, serait-ce qu’il a été trompé ?

Oui, il ne faut pas craindre d’affirmer que le peuple peut se tromper. Il se trompe lorsqu’il choisit par les urnes ceux qui le conduisent au désastre. Daniel Cohn-Bendit peut se permettre de rappeler que le peuple Allemand avait démocratiquement choisi Hitler, lui dont les parents avaient fui la persécution dont étaient victimes les juifs dans l’Allemagne nazie. Mais on peut tout aussi bien rappeler que dans les années qui ont précédé la seconde guerre mondiale, le peuple Français avait refusé d’entendre les voix qui l’appelaient à la vigilance, et préféré un pacifisme mortifère. Le même peuple Français qui, en juin 40 et dans les mois qui ont suivi, a soutenu Pétain… Serait-ce donc malséant de rappeler que le peuple peut se tromper ?

Oui, le peuple peut se tromper. Et refuser d’évoquer cette hypothèse, c’est au mieux de la naïveté, au pire, du déni. De surcroît, la grandeur du politique est de savoir, à la fois, respecter les décisions du suffrage universel et, parfois, agir contre les tendances de l’opinion telles que nous les révèlent les sondages. D’ailleurs, s’il avait fallu suivre l’opinion, Robert Badinter n’aurait jamais pu faire abolir la peine de mort ! …

Mais le peuple se trompe parfois parce qu’il est trompé. En l’espèce, s’agissant du référendum britannique, force est de constater que depuis la victoire du « Leave », ses plus ardents promoteurs ont déserté la scène politique, incapables d’assumer les conséquences de la tromperie dans laquelle ils s’étaient engagés. Boris Johnson qui avait choisi ce camp par calcul plus que par conviction se trouve dépassé par les résultats du vote et pris à son propre piège. Nigel Farage qui a – de son propre aveu – utilisé le mensonge pour atteindre son objectif se retire en prétendant qu’il n’a plus rien à faire puisqu’il ne visait que ce résultat. L’un et l’autre révèlent la face peu glorieuse de politiques suffisamment démagogues pour sacrifier le sort d’une nation sur l’autel de leurs ambitions ou de leurs obsessions, et assez lâches pour ne pas en assumer la responsabilité.

Au-delà de l’exemple britannique, nous pourrions fort bien méditer – pour le présent comme pour l’avenir – cette fable du peuple qui se trompe parce qu’il est trompé. Et François Hollande, aujourd’hui contesté en raison de ses reniements qui sont une autre forme de mensonge en politique, en est pour nous la plus récente illustration. D’une autre manière, nous pourrions tout aussi bien nous interroger sur la tendance de certains dirigeants politiques qui, l’œil rivé sur les sondages, repoussent l’idée d’accueillir davantage de réfugiés, font assaut de déclarations confondant autorité et autoritarisme, stigmatisent telle ou telle catégorie de population, ou encore préconisent des solutions simplistes faute de savoir apporter des réponses à la complexité.

Ainsi, faisant semblant donner raison aux électeurs, ils les trompent plus sûrement. Faut-il alors s’étonner que le peuple se trompe ? Et faut-il s’étonner qu’il rejette ensuite la cause de ses errements sur la tête de ceux qui l’ont trompé ?

* Une polémique dont la virulence n’a eu d’égale que la brièveté, balayée par la perspective de la finale de l’Euro de football.

 ** Jacques Julliard a eu, dans les colonnes de « Marianne » et sur un tout autre sujet, une formule que l’on retiendra : « La démocratie ne consiste pas à affirmer que le peuple a toujours raison, mais qu’il suffit de ne pas prétendre avoir raison contre le peuple ».

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Pisani et Rocard : leçons pour 2017…

A quelques jours d’intervalle, deux personnalités hors du commun nous ont quittés : Edgard Pisani et Michel Rocard. Parcours singulier que celui de ces deux hommes qui ont traversé l’histoire de la Vème République, se sont croisé parfois, et ont en commun de n’avoir pas eu le destin que leur sens de l’Etat, leur esprit imaginatif et leur talent leur permettaient d’espérer. Mais à l’heure où ces disparitions suscitent l’éloge quasi unanime de ceux qui n’avaient cessé de les combattre et de les dénigrer, retenons quelques réflexions sur la conquête et l’exercice du pouvoir, sur la fonction de la politique.

Pour cela, qu’il me soit permis d’évoquer ici un souvenir personnel. En mai 1978, j’avais rencontré Edgard Pisani pour l’interroger sur sa vision de mai 68 dix ans après*. De cette heure trop courte passée avec lui, je retiens quelques formules qui, relues trente-huit ans plus tard en période de crise, me semblent d’une brûlante actualité. Ainsi : « Le pouvoir sait répondre à la revendication, car elle est de même essence que lui. Et il ne sait pas répondre à l’angoisse, car elle est d’essence différente ». Ou encore : « Notre grande recherche des années futures ne sera pas la substitution de la société civile à la société politique, de l’autogestion à l’élection, mais la coexistence d’une société politique, dont les fonctions seront redéfinies et limitées, et d’une société civile qui ne sera plus ignorée et parviendra à s’assumer en partie directement »

Et à la question de savoir quelles seraient les causes de la chute de la classe politique, il répondait : « son incapacité à renouveler son personnel, son mode de recrutement, ses propos, ses attitudes. Cette espèce de contagion irrésistible dans laquelle les partis se sont vérolés les uns les autres pour ne plus parler que d’économie et non plus de valeurs, et non plus de société, et non plus d’espérance, et non plus de construction ». En 2016, sans doute n’aurait-il pas changé un mot de ses propos d’alors…

A l’heure où, sommés de dire ce qu’ils feront, et de faire ce qu’ils auront déclaré, les hommes politiques parlent de programmes et dressent des catalogues de promesses, Edgard Pisani et Michel Rocard nous rappellent, chacun à sa manière, que les qualités nécessaires pour conquérir le pouvoir dans notre Vème République ne sont pas les mêmes que celles qu’il faut pour gouverner. Il est vrai que la brièveté des mandats, la pression des médias ne laissent guère d’espace à nos dirigeants. Mais ne seraient-ce que de commodes alibis ? Michel Rocard affirmait que « le court-termisme nous conduit dans le mur »**. Et il ne manquait pas de souligner que si les négociations qu’il avait conduites en 1988 n’avaient pas été gardées secrètes, jamais les accords de Matignon ramenant la paix en Nouvelle-Calédonie n’auraient été signés. Comme si la dictature de l’urgence et l’idéologie de la transparence se rejoignaient pour condamner les gouvernants à l’impuissance et à l’adoption de postures visant à la camoufler. Le courage n’est-il pas de refuser l’une et l’autre ?

Visionnaires, Edgard Pisani et Michel Rocard savaient que l’on ne peut bâtir un projet politique sans conviction et sans valeurs. Et pour l’ancien Premier ministre de François Mitterrand qui maîtrisait, mieux que bien d’autres, les règles de l’économie, la politique ne se réduisait pas à des chiffres, mais elle devait s’inscrire dans l’Histoire. Et il ne manquait pas de le rappeler : encore faut-il la connaître ! A l’heure où se préparent des échéances décisives, on cherche encore la vision, le projet qui, fondé sur des valeurs, pourrait être porteur d’espérance et s’inscrire dans l’Histoire.

La disparition de ces deux personnalités qui savaient ce que signifie être rejeté par sa propre famille nous interroge sur l’incapacité dans laquelle nous sommes de distinguer dans les grands partis politiques les femmes et les hommes qui auraient à la fois un sens aigu de l’éthique, une vision, une capacité à incarner un projet et l’imagination nécessaire pour faire émerger des solutions d’avenir et l’aptitude à en faire la pédagogie. S’ils font défaut, sans doute est-ce dû au fait que le conformisme y est la règle. D’ailleurs, les chemins de traverse empruntés par Edgard Pisani et Michel Rocard ne les ont-ils pas condamnés à l’échec ? Alors, sans doute faut-il voir derrière les hommages qui leur ont été rendus le lâche soulagement de ceux qui ne supportent guère que des esprits lucides, dégagés de toute contingence immédiate, puissent les rappeler à l’essentiel. Et gardons à l’esprit que si conquérir le pouvoir est une étape importante, l’exercer pour bâtir l’avenir en est une autre. Et celui-ci ne se bâtit pas sur des postures, des incantations ou des calculs cyniques, lesquels se paient tôt ou tard. Au prix fort.

* Cette interview réalisée avec Dominique Gerbaud a été publiée dans La Croix datée du 20 mai 1978. Nous avions interrogé Edgard Pisani qui, député gaulliste en mai 68, avait voté la motion de censure contre le gouvernement de Georges Pompidou.

** Dans une interview au magazine « La Vie » en mars 2015.

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Demain, une démocratie à géométrie variable ?

Nous pourrions nous dire que l’été qui commence, les vacances qui arrivent vont apaiser les passions. Mais saurons nous ensuite nous souvenir que la démocratie ne va pas de soi et qu’elle reste un bien fragile ? Il suffit, pour s’en convaincre, d’observer ce qui s’est produit à l’occasion des deux référendums qui, à quelques jours d’intervalle, se sont succédés en France et en Grande Bretagne.

De part et d’autre de la Manche, en effet, on a assisté à un processus de remise en cause de la démocratie d’autant plus étrange qu’il était discret. En Grande Bretagne, certains auraient envie de revenir vers les urnes. On souligne déjà que si les plus de 65 ans et si ceux qui n’avaient pas compris les enjeux n’avaient pas voté, les urnes n’auraient pas tranché en faveur du Brexit. Comme pour en refuser les effets. En France, les commentaires sont allés bon train sur le territoire retenu pour le référendum sur le transfert de l’aéroport de Nantes, sur les communes où les partisans de ce transfert ont dominé, celles où ce sont les opposants qui l’emportaient nettement. Comme pour limiter la portée de ce scrutin.

De part et d’autre, une sourde contestation des résultats est apparue. En Grande Bretagne, la fracture de la société révélée par ce référendum oppose jeunes et vieux, citadins et ruraux, « élites » et classes populaires. Au point que n’ont pas manqué d’apparaître des commentaires estimant que le vote sur des sujets engageant l’avenir à long terme d’un pays devrait être réservé aux jeunes et exclure les plus de 60 ans ! Rien que ça !

En France, c’est à un procès en légitimité du scrutin que l’on a assisté. En clair, selon certains, ce n’est pas parce que le peuple a voté que le résultat sorti des urnes devrait s’imposer. Un dirigeant du parti écologiste français l’a d’ailleurs dit nettement. Pour lui, le seul fait d’être convaincu qu’il défend l’intérêt général lui suffit pour s’opposer au choix fait par les électeurs. Etrange raisonnement dont on conviendra qu’il est la marque d’un esprit que l’on peut qualifier de totalitaire !

Ici et là, le raisonnement s’appuie sur une analyse sociologique détaillée des résultats. Ici et là, revient l’idée d’une démocratie à géométrie variable. Comme si le suffrage universel n’était pas l’expression la plus aboutie du peuple souverain dans sa totalité, et cela quelles que soient les catégories qui le composent. Vouloir le découper en tranches pour en réduire la portée, c’est ni plus ni moins affaiblir l’idée même de démocratie, et lui faire courir un grave danger.

Peu importe qu’à Londres, le leader du parti nationaliste UKIP ait avoué, au lendemain du référendum, avoir menti durant la campagne, ce qui démontre que certains sont prêts à tous les mensonges pour atteindre leurs objectifs. Peu importe qu’en Loire Atlantique, le scrutin ait été instrumentalisé par F. Hollande dans le but d’obtenir une décision qu’il n’avait pas le courage de prendre. Ici et là, le recours au référendum et ce qui en résulte doit nous inciter à une réflexion sur le bon usage de la démocratie directe, les limites de la démocratie dite « participative » et sur les mérites de la démocratie représentative.

Car, on le voit bien, certains seraient prêts à revoir à la baisse leur conception de la démocratie selon que le sort des urnes leur est favorable ou pas. Un constat qui doit ravir ceux qui dans des pays plus lointains entendent exercer un pouvoir sans partage et qui, dans le même temps, porte un rude coup à ceux qui se battent pour défendre la liberté de leur peuple. Un constat qui, pour nous, sonne comme un avertissement à moins d’un an de l’élection présidentielle, et nous appelle à une exigence de vigilance et de lucidité !

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