Et après ?..

Après le renoncement de François Hollande, la réunion de la « Belle Alliance Populaire », censée mettre sur les rails la primaire de la gauche a donné le spectacle navrant d’un PS sans cap ni boussole. Il venait de perdre son chef naturel, après avoir oublié depuis si longtemps qu’il aurait fallu donner une cohérence à son action. Manuel Valls a beau se jeter dans la bataille, celle-ci ne fera que confirmer les déchirures d’une gauche qui se considère comme irréconciliable et dont F. Hollande aura, en définitive, prononcé l’éloge funèbre.

Que reste-t-il donc à ceux qui ont, envers et contre tout, le cœur à gauche ? Se lamenter devant le spectacle de l’affrontement des leaders socialistes ? Se résigner à la défaite, en sachant que de longues années d’opposition seront nécessaires pour comprendre les erreurs commises, et plus de temps encore pour résoudre la contradiction entre ceux qui entendent gouverner, fût-ce au prix d’abandons et de compromis, et les jusqu’au-boutistes qui rêvent encore d’un grand soir révolutionnaire ?

En seront-ils réduits à voter contre tel ou tel à défaut de pouvoir le faire pour un projet ou des idées ? Ou bien, sans passer par la case « primaire », iront-ils voter pour celui qui veut donner l’illusion d’être leur porte-voix, ce candidat auto-proclamé de sa « France insoumise », un adversaire du « système » parlementaire depuis trente ans ? Un homme qui a adopté sur la Syrie la position de Vladimir Poutine et qui trouve tant d’excuses à Fidel Castro, qu’il se refuse à son propos de parler de violations des droits de l’homme ?

Après la désignation sans bavures de François Fillon sur une ligne résolument à droite, nous assistons aux atermoiements de François Bayrou qui s’interroge encore dans un interminable « j’y va-t-y – j’y va-t-y pas ? » et ne cesse de délivrer ses diagnostics faute d’avoir élaboré un projet qui puisse constituer une alternative. Que leur reste-t-il donc, à ces démocrates modérés en quête de visibilité sur la scène politique après la mise à l’écart d’Alain Juppé ? Attendre que le Président du Modem se présente une nouvelle fois pour achever sa course avec à peine 5% des voix parce qu’il aura oublié de s’imposer un renouvellement que les Français attendent ? Espérer qu’un – ou une – autre se lance dans la course et esquisse ainsi la première étape d’une recomposition de la famille centriste ? Ou enfin rallier la démarche d’Emmanuel Macron qui poursuit sa marche en avant, profitant de l’espace ouvert entre une droite à l’apparence conservatrice, un PS incapable de se réformer et un centre laissé en jachère ?

Il n’est pas étonnant que pendant ce temps, les candidatures se multiplient : à gauche avec tous ceux qui pensent que sur les décombres, l’heure est venue d’avoir leur moment de gloire, ailleurs avec ceux qui, d’Alexandre Jardin jusqu’aux 16 candidats qualifiés dans le cadre de la « primaire.org », tentent de renouer avec la société civile. Des candidatures qui montrent le foisonnement d’initiatives, la quête de renouveau, le besoin de changer de logiciel politique. Mais qui hélas n’ont que leur bonne volonté à offrir en partage.

Cette débauche de candidats et d’idées est à la fois rassurante et préoccupante. Rassurante, car elle démontre la passion des Français pour la chose publique et constitue un signe de vigueur démocratique. Rassurante parce qu’elle nous invite à ne pas désespérer de la politique. Mais préoccupante parce qu’elle démontre une fois de plus que la tentation de la discorde, ce mal bien français, est plus vive que jamais. Préoccupante enfin car elle donne l’illusion qu’il suffit d’un peu de bon sens, d’une exigence éthique et de quelques idées simples (et souvent simplistes !) pour remettre sur les rails un pays qui leur semble à la dérive alors que rien n’est plus complexe.

Sans doute cette offre surabondante est-elle la conséquence des échecs successifs de nos politiques ces dernières années, et du naufrage du quinquennat qui s’achève dans la confusion. Sans doute va-t-elle faire naître bien des espoirs. Mais danger : elle risque aussi de susciter autant de frustrations que d’illusions !..

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« L’épée de Bolivar… »

Réjouissons-nous ! Il parait qu’un système politique a fait « la démonstration de la possibilité de bâtir une société juste et souveraine pour tous les peuples ». Alors, il nous vient une irrésistible envie d’aller le voir. Oui, mais voilà : il s’agit du système mis en place à Cuba par Fidel Castro ! Oubliées les milliers de victimes de son régime, emprisonnées, torturées, exécutées. Oubliée la pauvreté à laquelle il a condamné son peuple. Oubliés les échecs des guérillas exportées en Afrique et en Amérique latine par Castro et les milliers de morts qu’elles ont provoqués. On pourrait en rire si cela n’était si tragique. Et en tout état de cause, cela souligne l’étrange aveuglement du Secrétaire général du Parti Communiste français qui a tenu de tels propos au lendemain de la mort du dictateur cubain…

D’autres ont fait dans le lyrisme comme Jean-Luc Mélanchon qui écrit que « l’épée de Bolivar marche dans le ciel »*, ou encore que « demain était une promesse » pour ne voir dans la trajectoire de Fidel Castro qu’un espoir. Sans avouer que celui-ci aura été déçu, et de quelle manière !

Mais qu’a-t-elle donc, cette gauche toujours incapable de regarder en face la réalité de certaines dictatures au seul motif qu’elles sont inspirées par le marxisme? Serait-ce qu’elle reste convaincue qu’une bonne révolution nécessite quelques accommodements avec la démocratie ? Que, pour elle, ces accommodements peuvent aller jusqu’au refus des élections puis à l’instauration d’un pouvoir autoritaire ? Il y aura toujours en son sein des voix qui nous diront qu’il s’agit là d’une situation transitoire et nécessaire pour permettre l’instauration du système socialiste, gage d’un avenir radieux. C’est ce qu’ont toujours claironné les dirigeants de ces « démocraties populaires » qui, de Moscou à Cuba et Pékin, tout en prétendant défendre le peuple opprimé, ont mis en place les régimes d’oppression que l’on connaît. Et qui, en imposant la pauvreté à leur peuple, n’en oubliaient pas pour autant de vivre dans le luxe !

Alors comment pourrions-nous faire confiance à ceux qui, des communistes au « Front de gauche » préfèrent trouver des excuses à ces dictatures plutôt que d’en analyser les causes, de saisir les opportunités qui se présentent à eux pour revoir de fond en comble leur logiciel idéologique ? Comment ne pas craindre leur arrivée au pouvoir ?

L’actualité nous permet d’effectuer d’étranges rapprochements : dans la dernière semaine de campagne pour la primaire de la droite et du centre, que n’a-t-on entendu à propos des deux candidats. Jusqu’à l’ignoble assimilation de celui qui devait l’emporter à Pétain ! Ainsi, d’un côté on excuse un dictateur sanguinaire, de l’autre on accuse un démocrate des pires arrière-pensées.

Comme dans le même temps, nous assistons à une pathétique décomposition de la gauche, ces réactions à la mort de Fidel Castro nous permettent de mieux la comprendre. Si la gauche est dans cet état, c’est en effet avant tout parce qu’elle n’a jamais su rompre avec sa filiation marxiste, avec un système de pensée qui a fait de la « dictature du prolétariat » l’élément central de toute transformation politique et sociale. C’est aussi parce que si François Mitterrand a su réduire l’influence du Parti Communiste, lui et ses héritiers n’en ont pas moins toujours ménagé tous ceux qui, au PS et dans les diverses familles de la gauche, ont trouvé leur inspiration dans cette idéologie.

Après l’échec de Lionel Jospin en 2002, François Hollande a soigneusement évité toute tentative de refondation idéologique du PS. Ainsi, la gauche ne s’est jamais débarrassée de ses influences marxistes. C’est pourquoi, quoi qu’il arrive lors des prochaines élections présidentielles, loin de lui promettre un avenir radieux, de telles influences ne lui préparent que des lendemains qui déchantent.

* Une image qui fait irrésistiblement penser à ces tableaux qui nous montrent un Mao Ze Dong guidant son peuple vers un horizon lumineux et un soleil flamboyant. On sait ce qu’il en a été…

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N’en déplaise aux « pauvrophobes »…

Il paraît que « nous sommes parfaitement informés de la situation des laissés pour compte en France ». Il paraît que nous devrions cesser de « noircir le tableau » car cela n’aurait pour effet que de « faire le lit du populisme »* ! Mais alors d’où vient ce malaise à la lecture du rapport 2016 du Secours Catholique sur la pauvreté en France** ? Du fait que l’on dénombre quelques 8 millions de personnes pauvres sur une population de 66,6 millions d’habitants (plus d’un habitant sur huit !) ? Que plus de 2,5 millions d’enfants soient condamnés à vivre dans la misère, qu’un million et demi de jeunes de 18 à 30 ans subissent une situation d’extrême pauvreté ? Ou bien serait-ce que nous sommes las de l’entendre ?

Décidément, nous avons quelques difficultés à appréhender la réalité. Oui, tout ne va pas mal en France ! Oui, nous avons un système de protection sociale qui reste, malgré ses défauts, plus protecteur que ceux nombre de nos voisins ! Mais enfin, cela interdit-il de regarder en face cette réalité de la pauvreté et de s’en indigner ? Cela nous interdit-il de poser un regard critique sur les nombreux dysfonctionnements de notre système ?

Nous avons des « pauvrophobes », ceux qui veulent chasser les pauvres de leur environnement immédiat, qui estiment qu’ils coûtent trop cher à la société que, d’une certaine manière, s’ils sont pauvres, ce doit bien être « de leur faute »… Faut-il désormais faire face à ceux qui considèrent qu’il ne faut plus en parler pour ne pas risquer de donner du grain à moudre aux extrémistes ? Pourtant, ici et là, des résultats électoraux nous montrent que le déni de réalité et le mépris du peuple par des « élites » peuvent conduire à des lendemains qui déchantent. Alors, si nous écoutions ceux qui ont quelque chose à nous dire de ce quotidien là ?

Prenons le seul exemple du RSA : est-ce « souffler sur les braises »* que de souligner que 38% des personnes qui auraient le droit d’en bénéficier ne le demandent pas ? C’est sans doute observer que nombre d’entre eux renoncent une fois confrontés au maquis règlementaire, à la complexité administrative et à l’enchevêtrement de structures ; ou encore pointer du doigt le nombre et la diversité des justificatifs à fournir qui créent un climat de suspicion. Enfin, c’est mettre en cause les mécanismes de défiance mis en place par nos structures administratives, là où il faudrait de l’attention et de l’écoute…

Quand on entend certains plaider pour la réduction de ces aides au motif qu’il y aurait des fraudeurs sociaux, on reste stupéfait. Car cette fraude est estimée à 100 millions d’euros tout au plus, à comparer avec l’ampleur de la fraude fiscale qui représente en France entre 30 et 36 milliards d’euros ! *** Chipoter pour les quelques centaines d’euros que pourraient recevoir des personnes qui vivent avec à peine 530 euros par mois frise l’indécence. Surtout si l’on pense à la timidité avec laquelle on combat l’évasion fiscale !

Ce que ne disent pas les statistiques, c’est l’angoisse de ne pouvoir nourrir convenablement ses enfants, la peur de ne pouvoir payer son loyer ou l’électricité, de ne pouvoir se chauffer… Pour les enfants, pour les jeunes, c’est la honte, la crainte du regard des autres, une incapacité à se projeter dans un avenir qui ne soit pas sombre. Dira-t-on assez les effets dévastateurs à moyen et long terme pour notre société de cette relégation ? Et il faudrait le taire, rester tranquilles, sourds aux menaces que cela prépare…

Oui, il y a bien une réalité : celle d’une relégation sociale à laquelle sont condamnées ces personnes en situation de grande pauvreté, chômeurs de longue durée ou travailleurs pauvres, familles à la rue, jeunes ou étrangers sans ressources. Et cette relégation sociale se traduit aussi par une extrême solitude face aux difficultés. Le rapport du Secours Catholique nous apprend que 57% des personnes qui sollicitent son aide, expriment un urgent besoin d’écoute. Ils attendent que l’on prête une oreille attentive aux mots qui sont les leurs, à ce qu’ils nous disent des absurdités de notre administration, à ce qui fait leur quotidien. Cette quête de reconnaissance, la volonté de garder ce lien avec leurs semblables montrent que ces femmes et ces hommes ne veulent pas s’exclure de notre société, bien que celle-ci les ignore trop souvent.

Alors qui leur laissera la parole ? Qui écoutera leur voix ? Fraternité, disions-nous au lendemain d’attentats sanglants qui ont endeuillé notre pays ! Mais où est elle la fraternité, cette valeur républicaine, quand on se résigne face au chômage de longue durée dont on observe les effets destructeurs ? Où est-elle quand les responsables des administrations chargées de verser ces aides sociales ne prennent ni le temps d’écouter, ni celui d’expliquer la complexité de mesures qu’ils sont chargés d’appliquer ? Où est elle quand on ne veut plus les voir dans nos rues et nos quartiers ? Quand on veut tout simplement les punir d’être pauvres ?

* C’est ce qu’écrit la romancière Laurence Cossé dans une chronique publiée par « La Croix » le 16 novembre dernier.

** http://www.secours-catholique.org/actualites/letat-de-la-pauvrete-2016

*** Ce qu’a dénoncé avec vigueur la présidente d’ATD Quart-Monde, Claire Hédon dans l’émission 28 minutes sur Arte le 3 novembre dernier.

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Des émules de Trump pour mai 2017 ?

Cela pourrait-il nous arriver ? Assurément, l’élection de Donald Trump donne des ailes à ceux qui, de ce côté-ci de l’Atlantique, font campagne en puisant dans le registre des idées simplistes, des provocations, des excès de langage. Et, proclamant leur défiance à l’égard des « élites » (auxquelles ils appartiennent !), ils se prennent à rêver du jour où le suffrage universel pourrait leur donner raison.

Une seule chose est sûre : l’avenir n’est pas écrit d’avance et ceux qui, dans les médias, s’appuient sur les sondages pour laisser supposer que l’affaire est entendue pourraient bien, ici comme aux USA, connaître des lendemains difficiles.

Mais pour qu’un(e) Trump à la française l’emporte, encore faudrait-il que les mêmes causes produisent les mêmes effets.

Depuis la surprise de la nuit du 8 au 9 novembre, les commentateurs ne cessent de gloser sur les causes du vote Trump, et sur les similitudes entre son électorat et celui qui fait aujourd’hui le succès du Front National. Le déclassement, le sentiment d’abandon et la crainte identitaire sont des ingrédients qui se retrouvent de part et d’autre de l’Atlantique. A cela s’ajoute le risque de désinhibition pour les candidats et leurs soutiens. En clair, la grossièreté de D. Trump, son usage délibéré du mensonge et de la désinformation, la haine raciale qu’il a exploitée sans vergogne, et le complotisme sur lequel il a surfé font des émules.

Alors faut-il se résigner à une surprise identique à celle du 9 novembre au matin ? Il faudrait pour cela que d’autres ingrédients soient réunis. Et en la matière, nos institutions diffèrent sensiblement de celles des USA. La candidate démocrate a récolté plus de 200 000 voix de plus que son adversaire, mais celui-ci l’a emporté avec 58 grands électeurs de plus. En quelque sorte, une surreprésentation de certains états et la « prime au vainqueur » permettent à un candidat minoritaire en voix au niveau national de rafler la mise. Une anomalie démocratique qu’ont tôt fait de dénoncer les manifestants qui se sont réunis dans les rues des grandes villes américaines et que l’on avait déjà observée, notamment lors de l’élection de G. W. Bush contre le démocrate Al Gore. Notre système permet, certes, à un candidat minoritaire au regard du corps électoral de l’emporter. Mais il faut pour cela qu’il ait obtenu la majorité des suffrages exprimés. Et comme ne sont présents au second tour de l’élection présidentielle que les deux candidats arrivés en tête, pas de risque qu’une triangulaire crée la surprise comme cela peut être le cas chez nous lors des élections législatives, dans certaines circonscriptions.

Cette observation étant faite, le risque demeure de voir un candidat s’inspirant de Trump l’emporter en France en mai prochain. D’abord, en raison de la fracture sociologique, politique et culturelle évoquée plus haut. Ensuite, en raison du désenchantement d’une large part de l’électorat qui peut conduire à une démobilisation de nombre d’électeurs comme celle dont a été victime H. Clinton. Enfin, reste la question du profil du candidat de la droite et du registre sur lequel il fera campagne.

Aujourd’hui, tous les observateurs tiennent pour acquis que la gauche désunie a fort peu de chances de voir son représentant figurer au second tour de l’élection présidentielle et que la candidate du Front national a de fortes chances de figurer parmi les deux premiers à l’issue du premier tour. Si cette hypothèse se réalise, tout dépendra alors du profil du candidat qui représentera la droite dite « républicaine ». Les « primaires «  joueront donc un rôle capital. Soit celui qui l’emportera sera un candidat s’inscrivant dans une tradition classique de la pratique politique, c’est à dire celle du débat et de la bienséance et alors, le risque d’une « trumpisation » de la politique française pourra cette fois être écartée. Soit ce sera un candidat qui, pour être sélectionné, aura bousculé les codes en vigueur, aura exploité les haines et les peurs, et le risque est grand qu’en mai prochain, il ne soit lui-même dépassé par plus « trump » que lui.

Les primaires constituent une anomalie dans nos institutions*. Elles ont pour effet d’activer des clivages et de radicaliser des positions. Elles peuvent cependant aussi contribuer à apporter de la modération dans les débats à venir. Réponse le 27 novembre au soir.

* Au sujet des primaires, on lira le remarquable article que leur a consacré François Ernenwein, rédacteur en chef de « La Croix » dans le dernier numéro de la revue « Etudes » et intitulé : « L’illusion des primaires »

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Relever la fonction présidentielle ?

Cela avait-il commencé avec le « casse-toi, pauvre c… » ? Cela a-t-il été amplifié par un Président qui se voulait « normal » au point de bavarder avec des journalistes des heures durant pour commenter son action ou lâcher des jugements à l’emporte-pièce sur son entourage ? Toujours est-il que la fonction présidentielle se trouve bien déconsidérée après deux mandats dont la France sort, quant à elle, mal en point, doutant de tout et d’abord d’elle-même.

Pour expliquer cet abaissement de la fonction présidentielle, il y a des mots, des pratiques, et nos institutions.

D’abord, les mots qui expriment la haine ou le mépris et suscitent le rejet. Ceux qui sont lâchés maladroitement par un président qui croyait tout savoir des médias, et découvre qu’un propos tenu devant micros et caméras peut lui revenir en boomerang après avoir fait le buzz, répété en boucle sur les chaînes de télé et de radio. Ces mots révélateurs du dédain de celui qui, si haut placé, s’autorise pourtant à user d’un langage sorti tout droit du caniveau. Il y a aussi ces confidences d’un homme dont on se demande s’il croyait pouvoir manipuler à sa guise les nombreux journalistes qu’il rencontrait ou s’il entendait jouer la « transparence » dans un esprit de naïveté confondant. Ces confidences dans lesquelles on peut voir une étrange chronique sur la difficulté d’être gouvernant, révèlent dans le même temps une incapacité à distinguer ce qui est explication de son action et ce qui relève du secret d’Etat dont il convient seulement de garder la mémoire, pour l’histoire.

L’un et l’autre, en ne maitrisant pas leur langue, ont-ils oublié que celui qui ne peut se gouverner lui-même ne peut gouverner autrui ?

Gouverner, c’est pratiquer un constant va et vient entre l’action et le verbe. Le second n’est qu’au service de la première : il en donne le sens, installe des convictions, fédère des énergies. Quand un « hyper-président » vibrionnant entend tout maîtriser, à l’exception de lui-même, se donne l’actualité immédiate pour seul horizon, sa pratique du pouvoir lui ôte toute capacité à donner une quelconque cohérence à son action. Quand un homme persuadé qu’il ne sortira de l’ambiguïté qu’à son propre détriment, n’exerce pas son autorité sur son propre gouvernement et ne s’engage qu’à demi, il n’est plus, au final, que le commentateur désabusé de sa propre impuissance. Sa pratique ne laisse derrière elle que l’image évanescente d’un homme sans dessein.

Dans le premier cas, elle paralyse les énergies de ceux qui ne redoutent rien tant que de déplaire au monarque – président. Dans le second, elle attise les différends, restreint les marges de manœuvre du gouvernement, le déconsidère et, au bout du compte décourage les soutiens les plus enthousiastes comme les serviteurs les plus zélés.

Dans l’un et l’autre cas, la pratique du pouvoir jette le discrédit non seulement sur les hommes mais aussi sur les fonctions qu’ils exercent et, plus globalement, sur l’efficacité de la démocratie. Impossible alors de correspondre à l’exigence du pouvoir que définissait Alexandre le Grand : « Gouverner, c’est savoir faire partager ses rêves »…

Mais s’il y a discrédit de la fonction présidentielle, cela ne tient-il pas aussi aux institutions de notre République ? L’élection au suffrage universel direct lui a donné l’onction suprême : celle du peuple souverain. Le septennat lui permettait de se détacher des contingences parlementaires en plaçant le Président de la République au-dessus des partis. La réduction de son mandat avec le quinquennat a lié son sort à celui des députés et en a fait le chef naturel de la majorité parlementaire, réduisant le rôle du Premier ministre à celui d’un simple « collaborateur ». Au final, elle a banalisé la fonction, l’a placée sous le regard permanent des médias, en a fait la cible des impertinents qui y prospèrent aux heures de grande écoute et des réseaux sociaux prompts à s’enflammer.

Dès lors, relever la fonction présidentielle qui a été abaissée, devient une gageure pour qui prétend l’exercer. D’autant qu’il faudra à celui ou celle qui l’emportera, tout à la fois restaurer l’autorité de l’Etat et revivifier la démocratie en sachant se mettre à l’écoute de ses concitoyens, cela sans se retrouver paralysé par la rue ou par quelques frondeurs. Bref, inventer une autre manière d’incarner la fonction présidentielle pour répondre aux exigences du temps… Qui saura le faire ?

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Le Centre de toutes les attentions…

Il n’a jamais été aussi absent du Parlement, aussi divisé en chapelles que riche de leaders auto-proclamés et inamovibles. Bref, le Centre est aujourd’hui une force politique évanescente à l’avenir improbable. Et pourtant !

Pourtant, la gauche moribonde, éclatée en factions quasiment irréconciliables lui laisse le champ libre. D’un côté, la social-démocratie ne rassemble plus que le dernier carré des fidèles de François Hollande, de l’autre, la gauche de la gauche, en quête d’incarnation à défaut d’idées neuves, se livre au jeu mortifère des querelles d’egos. Reste le centre-gauche, ce social-libéralisme que tentent de préempter chacun à sa manière, Manuel Vals et Emmanuel Macron.

Le Premier ministre est en embuscade, lui qui n’avait obtenu qu’un peu plus de 5% des voix aux primaires socialistes de 2011 ! Manuel Vals qui n’avait pas hésité à proposer de changer le nom du PS pour en enlever toute référence au socialisme, tente de réactiver une « nouvelle gauche » plus centriste, capable de retrouver les électeurs perdus de François Hollande. Quant à Emmanuel Macron, il n’y a pas de semaine sans que nous parviennent des informations sur sa marche en avant. Et la curiosité qu’il suscite tient autant à son parcours singulier qu’à la nouveauté qu’il apporte, à sa personnalité déroutante, et à son positionnement résolument centriste.

S’il peine encore à émerger à gauche, le Centre fait aussi un come-back à droite, la primaire lui assurant une reconnaissance inespérée. Pas seulement parce qu’Alain Juppé insiste sur le rassemblement – nécessaire à ses yeux – de la droite et du centre, ou qu’il bénéficie du soutien de la quasi-totalité des leaders centristes, mais aussi parce que Nicolas Sarkozy, tout à sa détestation de François Bayrou, n’a de cesse de désigner le centrisme comme l’ennemi à abattre. Par là même, il lui reconnaît un rôle si important qu’il pourrait aller jusqu’à le priver de la revanche qu’il souhaite prendre contre François Hollande.

Bref, ce Centre qui avait disparu des écrans radar en vertu de la bipolarisation et du goût prononcé de certains pour le clivage gauche-droite, est l’objet de toutes les attentions. Il faut dire qu’on le croyait mort. Après avoir rassemblé plus de 18% des électeurs en 2007 sur le nom de François Bayrou, il avait vu son capital électoral fondre comme neige au soleil… La faute à François Bayrou lui-même et à ses choix, à son exercice solitaire du pouvoir dans sa propre formation politique, à une absence de vision stratégique, à des alliances locales à géométrie variable privilégiant le confort de notables locaux au détriment de la cohérence politique. La faute aussi aux divisions internes, aux querelles de leadership… Autant de travers qui ont fait fuir militants et sympathisants.

Il faut dire que la présidentialisation de la Vème République renforcée par le quinquennat et le scrutin majoritaire ne facilitent pas la cohésion d’une famille centriste toujours contrainte de jouer la force d’appoint, tantôt à droite, tantôt à gauche, aussi bien au niveau national qu’au niveau régional ou local. Cela, à défaut de savoir jouer sa propre partition pour bousculer l’hégémonie des deux grandes formations de droite et de gauche.

Les centristes avaient une carte à jouer. Raté : elle a été saisie par Alain Juppé. C’est donc un homme de droite qui, depuis plusieurs mois, brandit l’étendard des centristes dans une compétition où ces derniers ne sont pas sûrs de pouvoir – de vouloir – se lancer ! Il n’empêche, ils sont bel et bien redevenus, malgré eux, des acteurs indispensables aussi courtisés que vilipendés. Et l’on redécouvre soudain qu’en France, les élections se gagnent au centre…

Les centristes ont, il est vrai, quelques atouts : un humanisme que l’on distingue avec peine dans les rangs d’une certaine droite ; une distance critique à l’égard du tout libéral prôné par les leaders des Républicains ; de la modération à revendre, au point qu’on les accuse parfois de faire preuve de mollesse (mais une modération qui rassure ! )* ; des convictions européennes dont chacun sait que nous aurons besoin, même si les « souverainistes » préfèrent considérer qu’elle leur donne une fâcheuse aptitude à se soumettre aux diktats bruxellois…

Il reste qu’ils ne pourront ré-enchanter la politique qu’en sortant des archaïsmes dans lesquels ils sont empêtrés, qu’en poussant à la retraite ceux qui, dans leurs rangs, ont failli, et en se dotant d’une pensée et d’une vision qui aillent au-delà des alliances de circonstances. En ont-ils les moyens ?  Et surtout ont-ils seulement la volonté de jouer un autre rôle que celui de faiseurs de rois ou de détenteurs de sièges dans une majorité élargie ?..

* Mollesse dont avait fait preuve François Bayrou lorsque, Ministre de l’Education nationale, il s’était illustré par son immobilisme…

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Le revenu de base universel, une fausse bonne idée ?

Voilà une idée séduisante : verser un revenu  à toute personne, sans condition de ressources. Voilà qui permettrait de combattre la pauvreté. Voilà qui permettrait de mettre fin au maquis des aides dans lequel se perdent ceux qui peuvent en bénéficier. Oui, mais derrière cette idée se cachent bien des pièges que Charles Wyplosz, professeur d’économie à Genève nous aide à déjouer.  Une analyse à lire sur le site Telos avant de mettre les bonnes intentions en pratique…

http://www.telos-eu.com/fr/politique-economique/revenu-de-base-universel-le-paradis-nest-pas-sur-t.html

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Des mots qui ratent, des mots rassis ?…

Aurait-on oublié le sens des mots ? En deux ans, les mots d’égalité, de fraternité, laïcité, autorité… se retrouvent comme fracassés, par une actualité qui nous met constamment au défi de les faire vivre.

Egalité ? A-t-on oublié l’esprit de cette nuit du 4 août 1789 au cours de laquelle furent peu à peu abolis tous les privilèges de l’ancien régime ? Aujourd’hui, de toute part on entend réclamer le maintien de droits particuliers, d’avantages catégoriels, de prérogatives ou d’intérêts locaux ? Peut-on encore parler d’égalité alors que l’école de la République qui en a longtemps été le creuset, est devenu un lieu de reproduction des inégalités ? Comment peut-on encore afficher ce mot aux frontons de nos bâtiments publics alors qu’une confusion langagière fait croire que l’égalitarisme en est l’aboutissement alors qu’il n’a pour effet que d’ôter des chances aux uns sans en ajouter aux autres ? L’égalité, toujours réclamée, mais au fond jamais vraiment souhaitée, ce qui nous conduit à un constat d’échec que reflétait l’institution d’un étrange et éphémère « Secrétariat d’Etat à l’Egalité réelle » !

Fraternité, en son nom, des centaines de milliers de personnes ont défilé un certain 11 janvier, après les attentats de Charlie Hebdo et de l’hyper-casher de la porte de Vincennes. Pour elles, liberté et fraternité étaient indissociables. Elles avaient voulu le dire haut et fort par leurs cris et par leurs chants, par leurs gestes de fraternité, par les mains tendues et serrées comme dans une chaîne d’humanité qu’elles voulaient indestructible. Mais devant les vagues de réfugiés fuyant la mort et la misère s’est évanoui cet esprit de fraternité. D’autres attentats ont semé la peur et la haine. Et voilà que nous réclamons des murs et des frontières, voilà que le rejet des pauvres et des migrants s’affiche dans nos villes et nos villages, sur les murs et sur les ondes ! Comme si la fraternité était un mot à l’usage bien sélectif…

Laïcité : de l’installation de crèches à Noël au voile et au burkini, la présence dans l’espace public de références explicites (ou parfois seulement implicites) à la religion affole certains. On assiste à une surenchère de propositions : c’est à qui, dans ses discours, ira le plus loin dans les interdictions, omettant au passage de faire la distinction entre le simple voile et celui qui cache le visage. Jusqu’à envisager de réviser la Constitution ! Et, tandis que l’on fait une fixation sur le port de vêtements en n’hésitant pas à stigmatiser certains de nos concitoyens, des incidents ayant des motifs « religieux » se multiplient dans les hôpitaux et certaines entreprises. A force de vouloir imposer une certaine conception de la laïcité, on en arrive à oublier qu’elle est d’abord neutralité de l’Etat, à oublier de faire respecter de simples règles de vie commune. Laïcité, respect de la différence et des convictions de chacun, invitation à coexister…

Autorité, où es-tu ? Quand avons nous baissé les bras devant les incivilités, dans les écoles et dans la rue ? Serait-ce un sentiment de culpabilité à l’égard de notre passé colonial qui nous aurait rendus si impuissants devant la petite délinquance qui s’installait dans certains quartiers ? Quelle peur nous a rendus incapables de faire respecter la loi et l’état de droit ? Nous sommes-nous trompés sur le sens du mot autorité, en croyant qu’il était nécessairement antinomique de celui de liberté ? Pas étonnant qu’un ministre préfère alors employer le mot de « sauvageons » à l’égard de jeunes dont les actes s’apparentent à une tentative de meurtre. Un terme qui signifie « enfant farouche qui a grandi dans l’abandon et sans éducation », et qui sonne déjà presque comme une excuse… Nous voilà donc rendus au point où, par une succession de postures et de déclarations, on se contente d’afficher un autoritarisme qui n’est que l’aveu d’une absence d’autorité. Et l’on s’étonne que ceux qui sont en première ligne pour faire respecter la loi se rassemblent dans la nuit pour crier : « Assez ! »…

Par quelle faiblesse, quelle fatigue d’être, quels abandons progressifs avons nous oublié le sens de chacun de ces mots ? Si la liberté n’est jamais définitivement acquise, pour chacun d’eux, la réalité de notre quotidien nous rappelle à l’ordre, nous invite à les considérer comme une invitation à leur donner consistance. A laisser de côté l’usage incantatoire que l’on en fait. Bref, leur redonner du sens. Faute de quoi, ils ne seront que des mots qui ratent, des mots rassis*…

* Allusion à une formule autrefois employée par certains adversaires de la démocratie parlementaire : « démocrates, démocratie. Des mots qui ratent, des mots rassis. Des mots, des mots… »

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Coup de crosses…

Ils n’y sont pas allés par quatre chemins, les évêques ! Et chacun en prend pour son grade : les gouvernants pour leur « absence de projet ou de vision à long terme », ceux parmi les politiques qui instrumentalisent les événements pour « durcir les relations entre les Français musulmans et le reste de la population », les catholiques qui, parfois tentés de voter pour le FN, devraient « lire plus souvent l’Evangile que les textes politiques », jusqu’aux militants de la « Manif pour tous » qui réclament une fois encore l’abrogation de la loi Taubira sur le mariage de personnes de même sexe et dont Mgr Pontier, Président de la Conférence des évêques de France, dit qu’il « faudrait qu’ils ne militent pas que pour cela », d’autres causes méritant que l’on se mobilise pour elles…

On ne fera pas ici l’analyse détaillée des 94 pages du livre* qu’ils viennent de publier et qui nous invite à « retrouver le sens du politique ». Mais il comporte notamment des développements sur les différences culturelles et l’intégration, sur le rapport de la nation aux religions qui méritent que l’on s’y arrête.

Certains voudraient-ils que la hiérarchie catholique prenne fait et cause pour défendre « l’identité chrétienne de la France », tandis que d’autres la suspecteraient de vouloir garder sa position de religion dominante ? La réponse des évêques les prend à contre-pied – et nous avec ! Ils le disent sans ambages : « le danger serait d’oublier ce qui nous a construits, ou à l’inverse de rêver du retour à un âge d’or imaginaire ou d’aspirer à une Eglise de purs et à une contre-culture située en dehors du monde, en position de surplomb et de juge ». C’est clair : ils prennent acte de la sécularisation de notre société et de la baisse de la pratique religieuse. Et ils ne craignent pas de mettre les mains dans le cambouis en posant les questions qui dérangent, y compris certains catholiques : « comment gérer la diversité dans notre société ? » ; « comment l’identité nationale peut-elle perdurer avec des revendications d’appartenances plurielles et des identités particulières ? ».

Au passage, on notera avec intérêt leur invitation à « une juste compréhension de la laïcité ». Sur ce point, ils prennent parti pour une laïcité ouverte contre les tenants d’une « laïcité étroite qui voient dans toute religion un ennemi potentiel de la République et de la liberté humaine ». Fondant leur analyse sur la conception de la laïcité telle que voulue par ceux qui, voilà plus de cent ans, l’ont imposée après un rude combat contre l’Eglise elle-même, ils estiment qu’elle « ne doit pas dépasser son objectif », c’est à dire « faire de la laïcité un projet de société, qui envisagerait une sorte de neutralisation religieuse de cette société ». Pour eux, expulser le religieux de la sphère publique vers le seul domaine privé est néfaste car cela ne respecte pas les personnes et engendre des frustrations qui confortent le communautarisme. On ne peut mieux dire qu’une conception étroite de la laïcité aboutit à l’effet inverse de celui qu’elle recherche !

Les évêques ne se contentent pas de distribuer quelques coups de crosses à droite et à gauche et de pousser coups de gueule et cris d’alarme. Ils nous invitent – politiques et citoyens – « à un travail de refondation », à retrouver le sens du politique qui est une manière de concevoir le bien commun en évitant les pièges de la politique faite de parole non tenue, de calculs et de manœuvres. Pour eux, « redéfinir ce qu’est d’être citoyen français » nécessite un large débat où toutes les composantes de la société doivent apporter leur contribution, et implique « que nous reprenions le temps de la parole et de l’écoute pour éviter que le dernier mot reste à la violence ». Débattre, écouter, c’est aussi accepter d’être dérangé par ceux qui ne partagent pas nos idées. Alors, conservateurs, les évêques ? Allons donc !..

P.S. En publiant la semaine dernière un billet intitulé « Ces chrétiens qui nous emm… », j’ignorais que les évêques me donneraient si vite l’occasion de me pencher sur leur prose. Mais les convergences de l’actualité s’imposent et font de ce billet comme une suite naturelle au précédent.

* « Dans un monde qui change, retrouver le sens du politique » 94 pages éditeurs : Bayard-Cerf-Mame ou sur le site de l’Eglise catholique de France : www.eglise.catholique.fr

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Ces chrétiens qui nous emm…

Décidément, ce sont des empêcheurs de penser en rond, ces chrétiens qui osent dire non. Non à une droite extrême, non à la soumission aux dérives identitaires, non au rejet des réfugiés, non au conformisme ambiant et à une société où l’homme ne serait qu’une donnée économique à exploiter sans limites…

Rien d’étonnant alors que le quotidien « La Croix » se soit attiré les foudres du FN en diffusant à tous ses abonnés, ce vendredi 7 octobre, un numéro de la revue Projet éditée par les jésuites et intitulé : «Extrême droite : écouter, comprendre, agir ». Pas seulement parce qu’en diffusant ce document il aurait explicitement pris position, mais davantage parce qu’il invite à l’écoute de nos compatriotes en souffrance qui se tournent vers le FN, à la compréhension de ce qui suscite les progrès de ce parti dans les urnes, à la réflexion sur des idées qui trouvent aujourd’hui un plus grand écho dans l’opinion et, à au final, à l’action.

On avait déjà entendu Marine Le Pen affirmer que « les curés devraient rester dans leur sacristie »*. Cette fois, c’est son compagnon Louis Alliot qui qualifie « La Croix » de « tract politique » ** et de « journal catholique le plus anti-patriote de France ». Serait-ce le seul fait d’inviter les chrétiens à réfléchir, ainsi que le font « La Croix » et « Projet », qui suscite tant de haine et de mépris ? Serait-ce que le FN aurait peur que le doute ne s’installe chez ceux des électeurs catholiques qui lui ont apporté leur voix lors des dernières élections régionales et départementales ?

En réalité, si le FN réagit vivement c’est parce que, pour une fois, le parti pris de la revue Projet et des jésuites du CERAS qui en ont eu l’initiative, est d’abandonner le terrain de l’indignation morale pour « regarder en profondeur ce qu’ont à nous dire les électeurs du FN ». Or, l’indignation morale, posture favorite de ses adversaires – en particulier à gauche – convient bien à ce parti car elle l’encourage à se positionner comme victime d’attaques venant de tous cotés. De surcroît, manifester son indignation, c’est éviter de se pencher sur des questions qui sont le fond de commerce de ce parti. Mais pensez donc : prendre ces dernières au sérieux et y apporter d’autres réponses, voilà qui est gênant. Alors, lorsque ce mouvement vient de cathos qui constituent une cible de choix pour un parti qui prétend conquérir le pouvoir, rien ne va plus !

Cependant le FN n’est pas, tant s’en faut et c’est heureux, le seul sujet de préoccupation des chrétiens et de la hiérarchie catholique. Lorsque le Pape François, dans son exhortation « La joie de l’Evangile », en novembre 2013, dénonce certaines politiques libérales comme un « véritable terrorisme économique et financier », lorsqu’il qualifie d’ « idolâtre » l’ « impérialisme de l’argent », lorsqu’il invite les pauvres à être des « semeurs de changement » (propos révolutionnaires !), il s’attire les louanges d’une gauche qui le considère alors comme progressiste. Il en est de même lorsqu’il publie son encyclique « Laudato si » qui réconcilie l’espace de quelques mois les écologistes et l’Eglise. Mais patatras ! Il suffit qu’il défende une certaine conception de la famille, qu’il fustige la théorie du genre*** pour que ceux qui l’encensaient hier le dépeignent comme « sous l’influence des intégristes ».

Bref, chacun a envie d’entendre les chrétiens dire ce qui les arrangerait. Et chacun de renvoyer les chrétiens dont les propos les dérangent dans leurs églises, les pasteurs dans leurs temples et les prêtres dans leurs sacristies… Et cela n’est pas nouveau !

Déjà, en septembre 1939, des protestants créaient la CIMADE (Comité Intermouvement d’Aide aux Evacués) dont l’objet était d’assister les populations évacuées d’Alsace et de Lorraine au début de la guerre. Ils se sont ensuite portés au secours des « étrangers de race juive » persécutés. Ils croyaient que leur mission s’arrêterait avec la guerre. Las, ils n’ont cessé depuis lors d’avoir des occasions de venir en aide à ceux qui fuient la guerre et la misère… Régulièrement, ils nous interpellent sur leur sort et le traitement indigne qui leur est réservé et, régulièrement, leur action est l’objet de critiques.

Dans la même période, le 20 août 1942, informé des rafles et des déportations dont sont victimes les juifs (y compris en « zone libre », non occupée par les troupes allemandes), l’archevêque de Toulouse, Mgr Saliège dicte à sa secrétaire une « lettre sur la personne humaine », cri de révolte et appel à la conscience : … « les juifs sont des hommes… ils sont nos frères comme tant d’autres. Un chrétien ne peut l’oublier ». La diffusion de ce texte dans les paroisses suscite la fureur des collabos de Vichy qui veulent éviter que ce texte ne soit lu en chaire. Comme pour cantonner les fidèles à la liturgie et éviter le réveil des consciences.

Aujourd’hui comme hier, des déportés des rafles de 42 aux réfugiés de Syrie, de Somalie ou de Lybie, jusqu’aux pauvres qui nous entourent, des chrétiens agissent aux côtés de tous ceux qui font la dignité de l’homme une exigence. Aujourd’hui comme hier, les voix de leurs pasteurs, de leurs prêtres et de leurs évêques se font entendre. Ils préfèrent des chrétiens debout et qui prennent part aux combats de la dignité. Et tant pis si cela emm… ceux qui les préféreraient couchés et silencieux !

* Interview à l’hebdomadaire « La Vie » du16 juin 2011.

** On appréciera le qualificatif de « tract » pour un quotidien dont la diffusion est supérieure à celle de « Libération » et qui connaît une stabilité de son lectorat contrairement à tous les autres quotidiens nationaux d’information générale en baisse constante.

*** Cela ne se réduit pas à un propos maladroit dans un avion au sujet des livres scolaires…

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