Lettre à un ami socialiste

Mon cher Pierre,

Il y a des moments où l’on se retrouve confronté à des choix dont nous comprenons l’importance au regard de l’Histoire. C’est le cas aujourd’hui, depuis que la dissolution décidée par le Président de la République nous a plongés dans une situation à haut risque. Désormais, nous ne pouvons plus exclure que la peste brune relookée à la mode Tik-Tok et Instagram accède au pouvoir. Face à un tel danger, tout comme toi, je reconnais qu’il nous faut faire front. 

Oui, mais voilà : alors que les résultats des élections européennes auraient pu entraîner à gauche un rééquilibrage au profit des sociaux-démocrates, la logique d’appareil a précipité ton parti dans une alliance qui, par une sorte de déni démocratique, s’est soumise aux exigences de LFI. Or, à l’évidence, le parti de J-L. Mélanchon n’a retenu aucune leçon ni de ses errements, ni de la sanction que les électeurs lui ont infligée au soir du 9 juin. Les dirigeants du PS auraient pu tenir tête à ses sbires qui, tout au long de la campagne n’avaient cessé de les insulter, eux et la tête de liste qu’ils s’étaient choisie. Ils n’en n’ont tenu aucun compte et nous rejouent le coup de la NUPES qui, pourtant, avait volé en éclats au lendemain des précédentes élections législatives, dès l’été 2022. Ils font donc comme si rien ne s’était passé. Tout cela, au nom d’une sacro-sainte unité de la gauche !

L’unité, parlons-en ! Ce fut dans les années 70 et 80, le titre de l’hebdomadaire du PS. Du temps où celui-ci savait encore faire la synthèse entre des courants parfois bien divergents. Du temps où il était parvenu à marginaliser l’extrême gauche. Mais peut-être as-tu oublié son histoire et sans doute n’en as-tu retenu que le titre au point de le répéter comme un mantra : unité, unité.… Comme si les incantations pourraient suffire à gommer les divergences de fond qui vous séparent de ”La France Insoumise” et à apaiser les haines avivées tout au long du mandat de François Hollande, jamais apaisées depuis  et qu’une campagne aujourd’hui précipitée tente de camoufler. Les socialistes d’aujourd’hui auraient-ils la mémoire si courte et l’échine si souple pour tout oublier et se coucher si vite ?

A propos de mémoire, tu m’avais raconté ton entrée dans ta section du PS et le moment où tu avais été interrogé sur l’histoire du mouvement ouvrier. A l’époque, on pensait utile de se souvenir de ce qui s’était passé au congrès de Tours de la SFIO, de la manière dont les bolcheviques avaient pris le pouvoir en Russie ou encore de l’habileté de Léon Blum pour faire passer les réformes sociales du Front Populaire en 1936. Oui, mais ça, c’était avant !

En réalité, en acceptant de préserver des strapontins dans une éventuelle majorité et des sièges dans la future assemblée, tes camarades ont choisi  de faire comme si se référer à un mot devenu vide de sens – l’unité – cela allait leur permettre de renouer avec la victoire. Souviens toi du soir du 10 mai 1981. Nous nous étions retrouvés rue de Solférino, au siège du PS où l’ivresse de la victoire était portée à son incandescence. Rappelle toi qu’au fil des semaines, des mois pour ne pas dire des années qui ont précédé cette campagne, l’artisan de la victoire, François Mitterrand n’avait eu de cesse de marginaliser le Parti Communiste et l’extrême gauche, pas seulement pour ne pas effrayer les bourgeois, mais aussi pour établir un rapport de forces qui lui permettrait de gouverner. Que tu le veuilles ou non, le rapport de forces est aujourd’hui inversé. Pas dans les urnes, le score du 9 juin au soir le démontre. Mais parce que tes amis en ont hélas décidé ainsi. 

Cette faiblesse coupable a sonné comme un refus de saisir la chance qui leur était donnée de renouer avec la prédominance du PS sur la gauche toute entière. Cet acte de soumission à J-L. Mélanchon et à sa clique inculte qui se réfère au Front Populaire tout en ignorant ce que fut le parcours de Léon Blum, voilà un acte de trahison que l’Histoire retiendra.

Pour conclure, deux questions. Si d’aventure le ”Nouveau Front Populaire” l’emportait, comment gouvernerait-il ? Tu me répondras qu’un programme a été signé et que tu t’en tiens aux engagements pris. Mais comme nous avons expérimenté la pratique parlementaire de LFI, comme nous l’avons vue à l’oeuvre, permets-moi de penser que nous sommes fondés à avoir bien des doutes. J’ajoute d’ailleurs que l’ancien  Premier Secrétaire du PS, Jean-Christophe Cambadélis n’a pas tardé à reconnaître que le programme du Nouveau Front Populaire  est : ”un accord cadre qui a l’habileté de contourner les problèmes”. On ne saurait mieux dire que la discorde nous est évidemment promise. D’ailleurs, soyons sérieux, parmi les silences de ce programme il y a les questions de défense et de politique étrangère. Fâcheuse lacune par les temps qui courent. Et puis quand on sait que votre allié le NPA de Philippe Poutou considère le Hamas, parti théocratique, comme une organisation de résistance, et ne parvient pas à condamner le pogrom du 7 octobre, permets-moi d’affirmer que vous avez des amis bien peu fréquentables. Mais il est vrai que ce type de question n’intéresse guère J-L. Mélanchon. Alors pourquoi faudrait-il s’en soucier à la veille du scrutin ?

Dernière observation : toi et tes amis vous ne cessez de nous faire la morale et de frapper d’infamie celles et ceux qui s’aventureraient à voter pour le RN. Rassures-toi : je ne suis pas et ne serai jamais de ceux-là. Mais t’es-tu seulement interrogé sur l’effet calamiteux sur l’opinion du comportement de vos amis de LFI ? Au point qu’ils apparaissent comme un repoussoir tel qu’il alimente en réalité le vote à l’extrême droite. Par comparaison, celui-ci finit par apparaître bien ”raisonnable” ! Sans doute la stratégie de ”conflictualisation” de J-L. Mélanchon a-t-elle pour objectif de faire gagner l’extrême droite pour ensuite apparaître comme la seule figure possible de l’opposition. Le cynisme, toujours… Désolé, je ne marche pas dans la combine !

Alors non, le Nouveau Front Populaire, ce sera sans moi ! Et je crains qu’en devenant les supplétifs de LFI, toi et tes amis socialistes ne perdiez votre âme et ne soient condamnés à disparaître. Une autre dissolution en somme. Quelle tristesse…

Salut et fraternité !

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