L’indignité et le silence

Depuis plus de dix ans ; un homme est sur un lit d’hôpital. Victime d’un accident qui a provoqué des lésions cérébrales irréversibles, il est dans l’incapacité d’émettre la moindre parole et d’exprimer sa volonté. Il n’est relié à aucun appareillage médical qui le maintiendrait artificiellement en vie. Son corps ne survit que parce qu’il est alimenté et hydraté.

Depuis plus de six ans, cet homme, déjà privé de toute relation avec son entourage, se trouve pris en otage par tous ceux qui se servent de son cas pour mener un combat qui le dépasse. Ecartelée, confrontée à un impossible deuil, sa famille s’est déchirée.

Emprisonné dans son corps, dépossédé de toute expression (de toute conscience ?), instrumentalisé par ceux qui parlent à sa place comme par ceux qui n’entendent pas tenir compte de ses convictions, cet homme se trouve dans sa chambre d’hôpital, comme incarcéré et placé – pour sa protection – sous un système de surveillance comparable à celui d’un quartier de haute sécurité de nos prisons. Suprême indignité

Il est singulier que ce cas tragique ait connu de nouveaux rebondissements quelques jours après le décès de Jean Vannier, un homme qui a consacré l’essentiel de sa vie à un inlassable combat pour les plus faibles, pour ceux que rejette une société utilitariste. Un homme qui nous a invité à considérer que toute vie mérite d’être vécue. Que toute vie est digne quoi qu’en pensent certains. Ce qui nous rappelle que l’on mesure le degré de civilisation d’une société au soin qu’elle prend des plus fragiles de ses membres.

N’en tirons pas pour autant des conclusions hâtives car qui sommes-nous pour juger ? Et dans le combat pour ou contre l’arrêt de l’alimentation et de l’hydratation de Vincent Lambert, il n’y aura ni vainqueur ni vaincu. Il n’y aura que des perdants tant il est vrai qu’une fois les médias saisis, une fois l’opinion publique appelée au chevet de cet homme, une fois mobilisés les intégristes de chaque camp, il ne pouvait plus y avoir que des positions tranchées, des caricatures, une hystérisation du débat qui n’avait plus que faire de la dignité de sa personne. Oubliée la raison. Oubliées les dispositions de la Loi qui précise que toute personne malade «  a droit au respect de sa dignité » !

Une fois placée sur le terrain judiciaire, il fallait épuiser toutes les voies de recours car la vie et la mort d’un homme sont en jeu. Ainsi, contrairement à ce qu’affirment ceux qui y voient une volonté gouvernementale de faire légitimer une euthanasie par la Justice, l’Etat ne pouvait que se pourvoir en cassation après la décision de la Cour d’Appel de Paris demandant la reprise de l’alimentation. En effet, non seulement, c’est la logique même de la procédure mais, de plus, l’Etat était directement mis en cause puisque la décision d’arrêt de ces soins avait été prise par les médecins d’un hôpital public. Et l’on ne peut que déplorer que les avocats des parents de Vincent Lambert qui prétendent mener un combat pour défendre la vie d’un homme aient situé leur combat sur un tout autre terrain en employant un vocabulaire sportif pour célébrer la décision de la Cour d’Appel. Propos indignes…

Une fois que la Cour de cassation aura rendu son arrêt quel qu’il soit, cette affaire ne saurait faire jurisprudence. Car s’il peut y avoir des similitudes de diagnostics, chaque cas est unique, chaque parcours de vie est singulier. Et les décisions judiciaires ne règleront jamais la question du traitement de la « zone grise » dans laquelle chacun de nous peut entrer faute d’avoir rédigé des directives anticipées claires et précises. Une « zone grise » qui ne saurait être traitée dans la sérénité dès lors que l’opinion publique est – au moins autant que la Justice – appelée à se pencher sur un dossier médical aussi complexe. En tout état de cause, cet acharnement judiciaire qui s’apparente à de l’obstination déraisonnable laissera – autant que sa médiatisation – un goût amer car la vie aura été instrumentalisée, et la dignité d’un homme foulée aux pieds, y compris par ceux-là même qui prétendent le défendre.

Aujourd’hui, il est sans doute vain d’espérer dans cette affaire un retour à la décence et au respect. Il nous reste le silence. Ce silence auquel est condamné Vincent Lambert.

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