Des robots et des hommes…

Les robots sont entrés dans nos vies. Dans le monde du travail d’abord où, dans des usines, ils remplacent les hommes pour des tâches dangereuses ou répétitives, au risque de faire disparaître des emplois. Dans la vie domestique aussi : le robot aspirateur fait le ménage à votre place sans que vous n’ayez besoin d’intervenir puisqu’une fois sa mission accomplie, il retrouve tout seul son chargeur de batteries. Les prouesses techniques de leurs inventeurs suscitent donc notre admiration.

Une nouvelle étape est désormais franchie avec les robots à forme humaine. Ainsi, voici un peu plus d’un mois, une machine recouverte d’une matière ressemblant à de la peau et produisant des sons a tenu un discours en public lors d’un congrès sur le numérique. Le titre du journal « Les Echos » relatant l’événement dans son édition du 7 novembre était : « le premier robot-citoyen donne sa propre conférence… ». Dans un autre domaine, la société américaine Realbotix vient de développer un robot portant le nom d’Harmony, sorte de poupée ayant les formes et la taille d’une femme adulte, ses mensurations, la couleur de ses yeux et de ses cheveux étant fixées selon les goûts de l’acquéreur. Grâce à l’intelligence artificielle, l’enregistrement de très nombreuses informations sur la vie de son propriétaire dans sa base de données lui permettent de tenir une conversation suivie avec lui, et des capteurs sensoriels en font un partenaire sexuel conforme à ses désirs…

Derrière les développements de l’intelligence artificielle et la sophistication des techniques qui permettent de donner une apparence humaine (formes, voix et mouvements) à des machines, se pose un problème majeur pour l’avenir. Parce que ces robots disposent d’une certaine autonomie d’expression, on peut être tenté de leur attribuer une forme de pensée. Or, ils sont le produit d’hommes qui insèrent dans leurs programmes informatiques des algorithmes et des données précises formatées en vue d’objectifs définis et rendus plus performants. Le discours tenu par ces robots est celui qu’attendent concepteurs et utilisateurs d’une machine soumise à leur volonté et sans pensée propre…

Faisons observer que, peu à peu, cela contribue à abolir la frontière qui sépare l’homme des objets. En effet, les entreprises qui les conçoivent utilisent un vocabulaire qui n’est pas anodin : ils parlent de « robot-citoyen », disent « elle » pour présenter un robot aux formes féminines, affirment que ces machines recouvertes de « peau » « apprennent », « parlent », etc., tout comme un humain. Et ce vocabulaire est repris sans précaution par les médias et par certains juristes. Ce faisant, et sans y voir malice, ils contribuent insidieusement à donner à ces robots le statut de personnes.

De manière inversée, la même logique est à l’œuvre dans le cadre de la GPA* qui conduit à l’instrumentalisation du corps de femmes avec lesquelles est conclu un contrat de location d’utérus, la mère porteuse étant souvent qualifiée de « four », ce qui l’assimile déjà à une chose.

Défendre la dignité humaine exige de ne pas tomber dans ce piège. Car si cette frontière est abolie, si dans le futur, des objets sont considérés comme des personnes, comment faire la différence ? Parviendrons-nous à éviter qu’à l’inverse, des personnes soient considérées comme des objets dont d’autres peuvent disposer à leur guise, comme c’est déjà le cas avec la GPA ? Et comment pourrons-nous encore combattre la barbarie à l’œuvre dans la traite d’êtres humains réduits à l’esclavage, à la prostitution, ou soumis au viol ?..

* Gestation pour autrui que, pour ma part je qualifie de « grossesse pour acheteur » puisqu’il y a achat d’enfant par ceux que l’on qualifie de « parents d’intention »..

Que soit ici remerciée Marie-Anne Frison-Roche, Professeur de droit à Sciences-Po Paris qui a publié à ce sujet dans le Recueil Dalloz du 30 novembre 2017 un remarquable article intitulé « La disparition de la distinction de jure entre la personne et les choses : gain fabuleux, gain catastrophique ». La lecture de son article a inspiré ce billet.

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Se voiler la face ou pas ?

Il y a des sujets tabous. Les aborder revient à entrer dans les zones marécageuses où les remugles les plus nauséabonds peuvent empuantir l’atmosphère, où les chemins les plus étroits côtoient les sables mouvants de l’oubli. Dans ces zones de perdition, la plus extrême prudence est de rigueur. Faut-il pour autant se refuser à les regarder en face ?

La question de la proportion de musulmans dans la population de notre pays et de son évolution est de ceux-là. Or, il se trouve que le Pew Research Center, institut américain de recherches, spécialiste des études démographiques et des statistiques religieuses dont la rigueur et le sérieux sont reconnus, a publié le 30 novembre dernier une étude selon laquelle la population musulmane pourrait doubler voire tripler d’ici à 2050. Et, selon les divers scénarios envisagés (gel de l’immigration, immigration modérée ou immigration et taux de fécondité conformes à la tendance actuelle), la France pourrait alors compter entre 12 et 18% de musulmans.

Face à ce sujet, trois possibilités. N’en pas parler, c’est éviter de réveiller les monstres à peine endormis de la haine. Mais c’est aussi se voiler la face car, qu’on le veuille ou non, c’est une préoccupation pour nombre de nos concitoyens*. Se contenter de donner une information brève, aussi neutre que possible, c’est une façon de traiter l’actualité en se parant des vertus de l’impartialité. Enfin, traiter du sujet au fond, c’est à dire en examiner à la fois les causes et les conséquences, c’est courir le risque de la provocation et de réactions brutales.

Certains n’ont pas manqué d’instrumentaliser cette information pour agiter les peurs, développer la théorie du « grand remplacement », et souhaiter une fermeture de nos frontières. D’autres ont évidemment dénoncé ce qu’ils considèrent comme une « dérive xénophobe et islamophobe ». D’autres enfin ont pris soin de faire parler des spécialistes qui ont contesté en bloc les conclusions de cette étude au motif notamment qu’elle ne tient pas compte des effets éventuels de la sécularisation de nos sociétés (abandon de la pratique religieuse, unions mixtes, etc.), en omettant les précautions prises par le Pew Research Center et la rigueur de ses études. Une manière d’affirmer que cette étude est nulle et non – avenue : le déni, en quelque sorte…

Or, un tel sujet mérite mieux que le silence ou les vaines querelles. Si le nombre de musulmans est en passe de s’accroître significativement dans notre pays au cours des prochaines décennies, il convient d’en examiner avec lucidité les effets et surtout de définir la meilleure manière d’intégrer ces populations nouvelles, et de les faire adhérer à ce que l’on appelle notre « pacte républicain ». Cela implique une véritable politique d’accueil et d’intégration (apprentissage et pratique de la langue, enseignement des valeurs républicaines et de leurs fondements, etc.) Cela impose l’examen des conditions dans lesquelles le culte pourra être pratiqué dans le respect de nos lois et en évitant l’ indignité des prières de rues… Cela nécessite une meilleure connaissance des religions, de leurs cultes, pour faire coexister** activement pratiquants des diverses religions athées, libres-penseurs…

Ne pas s’engager sur cette voie, considérer que le simple fait de poser cette question de l’accroissement du nombre de musulmans dans notre pays constitue déjà une sorte de discrimination à leur égard, c’est se voiler la face ! C’est aller tout droit dans l’impasse que connaissent déjà ces quartiers où des caïds de banlieue ont d’abord imposé leur loi pour faire fructifier leurs trafics avant d’y imposer les règles d’un Islam peu compatible avec notre République sachant pertinemment que celle-ci est bien mal outillée pour reconquérir le terrain perdu. C’est, pour un avenir proche, courir le risque d’affrontements inter – communautaires.

L’interdiction des statistiques ethniques qui nous privent d’une connaissance de la réalité, une vision parfois étriquée de la laïcité qui fait l’impasse sur les questions religieuses, la peur de heurter des populations déracinées qui se réfugient dans le communautarisme et enfin le complexe de culpabilité d’une ancienne puissance coloniale se conjuguent pour rendre notre pays impuissant face à ces situations.

2050, c’est demain. Saurons-nous nous défaire rapidement de ces mauvaises habitudes pour regarder enfin la réalité en face et, surtout, commencer d’y apporter des solutions audacieuses ?

* Cette observation est confortée par les résultats de la dernière étude IPSOS menée à l’initiative de la Fondation du judaïsme français qui constate la montée des préjugés, de l’antisémitisme et de l’hostilité à l’égard des musulmans.

** Ce verbe fait référence à la belle association « Coexister » qui mène une action remarquable en faveur de la coexistence entre croyants des diverses religions et incroyants, pas seulement en prônant la tolérance, mais en permettant une connaissance réciproque des convictions de chacun.

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La laïcité dévoyée

Il y a des événements auxquels on ne prête pas attention. Notamment ceux qui consistent à s’auto-congratuler sous les ors de la République en profitant de la prodigalité de nos édiles. Pourtant, certains méritent d’être examinés de près tant ils en disent long sur les intentions de leurs organisateurs. C’est le cas de la remise des prix de la laïcité 2017 qui a eu lieu dans les salons de l’Hôtel de ville de Paris le 14 novembre dernier. Ce prix est décerné par un Comité Laïcité-République qui se réclame de la loi de 1905 et entend combattre les fondamentalismes religieux et tout ce qui lui semble être un nouveau cléricalisme. Or, la lauréate du Prix international de la laïcité 2017 n’est autre qu’Inna Shevchenko, l’égérie des Femen, ce qui indique assez clairement la conception de la laïcité que se font les membres de ce comité.

En effet, rappelons ici quelques uns des termes de la loi de 1905 de séparation des églises et de l’Etat. Son article 1 précise que « la République assure la liberté de conscience » et qu’elle « garantit le libre exercice des cultes ». Son article 26 prévoit qu’il est « interdit de tenir des réunions politiques dans les locaux servant habituellement à l’exercice d’un culte ». Enfin, ses articles 31 et 32 prévoient que sont passibles de peines pouvant aller jusqu’à un emprisonnement de six jours à deux mois ceux qui par « voies de fait, violence ou menaces », auront déterminé un individu à exercer ou à s’abstenir d’exercer un culte ainsi que « ceux qui auront empêché, retardé ou interrompu les exercices d’un culte par des troubles ou des désordres causés dans le local servant à ces exercices ».

En récompensant l’égérie des « Femen »,  groupuscule qui s’est illustré par des interventions brutales torse nu et la poitrine marquée de slogans, singulièrement dans des édifices religieux, le jury de ce prix fait peu de cas de ces articles de la loi. Il encourage des agissements de nature à porter atteinte à la liberté de conscience et à troubler l’exercice des cultes. De plus, il récompense une personne dont l’action s’apparente à l’organisation de manifestations politiques dans des lieux de culte. Ce faisant, le Comité Laïcité-République montre clairement que son combat ne vise pas tant à défendre la liberté de conscience et la liberté de culte, qu’à soutenir explicitement celles et ceux qui entendent lui porter atteinte. Ennemis de la liberté au nom d’une prétendue liberté !…

Sans doute les « Femen » ne répondront-elles jamais à la question de savoir pourquoi, lorsqu’elles s’en prennent à des édifices religieux, elles limitent leurs interventions aux églises chrétiennes, ne visent jamais une mosquée, ou une synagogue. Sans doute aussi les initiateurs du Comité Laïcité-République ne s’interrogeront-ils jamais sur le fait que les hauts faits emblématiques de ces « Femen » se réduisent à abattre des croix, détruire des bibles, ou troubler des cérémonies catholiques, et qu’elles n’ont jamais détruit une étoile de David, un exemplaire du Coran ou troublé la prière du vendredi dans une mosquée… Cela leur évite, bien sûr, toute accusation d’anti-sémitisme ou d’islamophobie… On a les lâchetés qu’on peut !

En réalité, en ciblant les seuls catholiques, elles rejoignent les fondamentalistes musulmans qui justifient les violences contre les chrétiens considérés comme des mécréants ou des infidèles et entendent éradiquer toute présence chrétienne au Moyen Orient et au-delà. Mais cela, les animateurs de ce Comité Laïcité-République, aveuglés par leur animosité à l’égard des chrétiens, ne veulent pas le voir et se trompent de combat.

La laïcité est un bien trop précieux pour être laissé en de telles mains !

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Se damner pour un tweet…

Navrante, l’affaire Filoche ! Navrante parce que voilà un homme qui voulait être la mauvaise conscience de la gauche et qui se retrouve accusé d’antisémitisme, traduit devant le tribunal populaire des réseaux sociaux, et menacé d’excommunication par son propre parti ! Sa faute : un tweet nauséabond où se mêlent un Emmanuel Macron affublé d’un brassard qui ressemble fort à celui du parti nazi, le sigle du dollar remplaçant la croix gammée, des visages de personnalités d’origine juive, et des drapeaux américain et israélien avec un slogan : « en marche vers le chaos mondial ». Bref, tout cela ressemble fort à la thématique antisémite de l’entre-deux guerres où l’extrême droite menait des campagnes dénonçant la finance internationale, en accusant les juifs d’être aux commandes de celle-ci et de fomenter un complot contre les nations d’alors.

Je ne partage avec Gérard Filoche ni les emportements, ni les idées, ni les choix politiques. Tout au plus quelques unes de ses indignations. J’avais trouvé indignes et stupides certains de ses tweets, notamment lors de la mort accidentelle de l’ancien PDG de Total. Pour autant, je reste convaincu que l’antisémitisme ne fait pas partie de son ADN. Je serais donc fondé à estimer qu’il s’agit d’un navrant dérapage, à juger cela anecdotique et à passer à autre chose. Mais en y regardant de plus près, cette affaire est révélatrice d’inquiétantes dérives qui ne concernent pas seulement Gérard Filoche et qu’on ne peut laisser de côté.

Comment cet homme en est-il arrivé là ? La première explication réside dans l’incapacité d’une large part du personnel politique à prouver son existence en dehors du bruit qu’il provoque. Et Gérard Filoche n’échappe pas à ce travers. Tout est donc bon pour faire le buzz ! Les réseaux sociaux apportent à la fois une réponse à cette angoisse existentielle et un outil parfaitement adapté pour donner l’illusion d’une visibilité dans l’espace médiatique. La seconde explication réside dans le mécanisme mis en œuvre. En l’espèce, un proche de Gérard Filoche gère son compte Twitter et multiplie les tweets sans que celui-ci n’effectue le moindre contrôle a priori de leur contenu. Un minimum de familiarité entre le détenteur du compte Twitter et celui qui l’administre est censé assurer la cohérence entre les messages émis et les idées de leur auteur supposé. La confiance entre eux fait le reste.

Et c’est là que le bât blesse. En effet, le fait que le gestionnaire du compte de Gérard Filoche ait repris l’image sur un site d’extrême droite révèle non seulement son inculture et son absence totale de discernement, mais aussi la porosité de plus en plus grande que l’on observe aujourd’hui, singulièrement à la gauche de la gauche, entre anti-sionisme et anti-sémitisme. S’en prendre à la politique de l’état d’Israël à l’égard des palestiniens devient vite agression à l’égard des juifs. L’amalgame entre les USA et Israël, entre la finance et les USA patrie du grand capital, entre palestiniens et Islam renforce la théorie du complot. Quoi de plus facile alors que de jeter la suspicion sur tous ceux qui ont des origines juives, quoi de plus insidieux que d’utiliser des allusions par l’image ?

Il faut ajouter que « l’affaire Filoche » survient à point nommé. En effet, c’est au moment où la gauche polémique à tout va sur la complaisance de certains de ses représentants à l’égard de l’islamisme radical, au moment où ces derniers se défendent en laissant supposer qu’être musulman en France aujourd’hui, c’est nécessairement être victime non seulement d’une domination post-coloniale, mais d’une véritable « guerre »* qui les vise tous sans distinction. Ainsi, cette affaire fait diversion, incitant à prendre parti dans un procès en hérésie dont le verdict – écrit d’avance – est l’exclusion du PS, sentence bien dérisoire s’agissant d’un parti moribond et déjà vidé de ses troupes !

Mais ne soyons pas dupes : en rester à l’écume des choses empêche de voir les ressorts qui sont à l’œuvre d’un côté comme de l’autre dans ces polémiques. De part et d’autre, en effet, ce ne sont plus les actes, les fautes commises qui sont portées au passif de tel ou tel individu. C’est tout simplement, et a priori, le fait d’être né. Ainsi, les uns considèrent les juifs comme nécessairement suspects et leurs actions entachées d’un discrédit rédhibitoire. Leur présence devient le facteur explicatif de tous les malheurs du monde. A l’inverse pour d’autres, être musulman, c’est être nécessairement victime d’injustices et de discriminations, ce qui justifie a priori toutes les excuses quant à l’incivilité des comportements, au refus des lois de la République, ou à la violence !

De part et d’autre, on assiste à une forme de négation de la responsabilité des individus, laquelle disparaît derrière un déterminisme social ou racial. En cela, l’affaire Filoche n’est pas anodine, pas plus que la polémique qui oppose par tweets et éditos interposés Edwy Plenel, le patron de Médiapart, à Charlie. Car l’une et l’autre sont porteuses de haine et alimentent les violences à venir…

* C’est le terme employé par Edwy Plenel, patron de Médiapart…

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L’indignation, l’urgence et la honte …

Sommes nous fatigués de nous indigner ? En quelques jours, l’actualité nous aura donné à voir un étrange raccourci de ces indignations qui semblent s’évanouir aussi vite qu’elles avaient occupé l’espace médiatique. Ainsi, se souvient-on seulement de deux chiffres qui pourraient à eux seuls, résumer les deux indignations de la semaine passée : 548 d’un côté, 20 milliards de l’autre ?

548 Euros représentent les ressources mensuelles moyennes des personnes accueillies par le Secours Catholique en 2016*. 20 milliards d’Euros est la somme de ce qui échappe chaque année à l’impôt en France par le biais de l’optimisation fiscale des grandes entreprises et des grandes fortunes. Coïncidence, la publication du rapport annuel de l’organisation caritative est intervenue au cours de la même semaine que celle de l’enquête internationale sur les « Paradise papers » dont Le Monde et France Inter ont révélé les mécanismes. Plus étonnante encore la quasi absence de lien entre les deux phénomènes, non qu’il faille établir un lien de causalité entre les deux, mais plus simplement parce que 20 milliards d’Euros, c’est à peu de choses près l’équivalent de ce que le budget de l’Etat aura consacré en 2017 à la politique du logement et à l’égalité des territoires ! Pensons un instant à ce que pourrait faire l’Etat avec ces 20 milliards qui lui manquent…

Il y a urgence. D’abord parce que de telles révélations portent un rude coup à ce que l’on appelle le consentement à l’impôt sans lequel ne peuvent vivre les états démocratiques. Ensuite parce que les remèdes à apporter prendront des mois, voire des années à être conçus et plus encore à donner des résultats. Remédier à la complexité des mécanismes des « Paradise papers », et à la fluidité d’une finance globalisée ne se fera pas d’un coup de baguette magique. Si l’on s’en tient à notre seul continent, cela nécessitera une prise de conscience collective au sein des opinions publiques européennes, une réelle volonté politique, des dirigeants qui devront convaincre leurs homologues, bien des tâtonnements dans l’élaboration des solutions, et leurs transpositions dans les législations fiscales des états-membres de l’Union européenne…

Sans doute ne mettrons-nous jamais un terme à la cupidité des hommes et à la cynique logique de l’argent. D’autant que les bénéficiaires et les acteurs de l’optimisation fiscale ne semblent nullement embarrassés par ces révélations, se réfugiant derrière l’apparente légalité des processus mis en œuvre pour échapper à l’impôt. Comme si la honte pouvait ne jamais les atteindre. Comme s’ils savaient déjà que notre indignation retombera comme un soufflé sorti du four…

Dans son essai intitulé « Radicalisons-nous ! », Gaultier Bès écrit que « le rêve néo-libéral a tourné au cauchemar et la farce financière ne fait plus rire les foules ». La justesse de ce constat appelle de notre part autre chose que des indignations sporadiques, mais une urgente et constante pression sur nos élus et nos gouvernants. Et lorsqu’une bénéficiaire de l’aide du Secours Catholique déclare : « Ras le bol de devoir parler de ce qui est difficile, ras le bol de devoir se justifier en permanence », on se prend à rêver de ce jour où l’on entendra ces très riches qui aujourd’hui échappent à l’impôt déclarer « ras le bol de devoir se justifier en permanence ». Pour que la honte change de camp, en quelque sorte…

* A ce chiffre on pourrait ajouter le fait que la France compte encore 570 bidonvilles dans lesquels 16000 personnes dont plus d’un tiers de mineurs vivent dans des conditions indignes ; que 31000 enfants sont à la rue, et que 37% des personnes pouvant bénéficier de prestations sociales telles que le RSA ne les réclament pas en raison de la difficulté des démarches à accomplir, ou parfois plus simplement en raison de la honte qu’elles éprouvent à avouer leur situation…

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Etrange superstition pour libre penseur.e

Au théâtre de la politique, il suffit de ne pas craindre de jouer les trublions, de ne pas avoir sa langue dans sa poche, de faire fi des tabous, bref de « cliver » pour capter la lumière. Au risque parfois d’oublier que la lumière peut révéler des failles et des incohérences. De ce point de vue, on ne peut que se réjouir de la constance de journalistes qui ne se satisfont pas des opérations de communication bien organisées et des « éléments de langage » qui mettent l’accent sur certaines facettes d’un personnage public en occultant sciemment d’autres aspects moins clairs ou pas toujours cohérents.

Il faut donc saluer l’excellent portrait de Marlène Schiappa publié par l’hebdomadaire « La Vie » dans sa dernière édition. En quelques mois, la jeune Secrétaire d’Etat à l’Egalité entre les femmes et les hommes a réussi à se mettre à dos nombre d’électeurs catholiques (mais pas que..). En 2016 déjà, dans une vidéo de la Fondation Jean Jaurès, elle dénonçait « le joug des religions » et s’insurgeait contre la diffusion de la messe à la télévision. Voici quelques semaines, celle qui s’était affichée aux côtés des plus ardents partisans de l’euthanasie déclarait que le gouvernement allait prochainement ouvrir la PMA à toutes les femmes. Il n’en fallait pas plus pour fâcher ceux pour lesquels ce sont là des points de crispation majeurs. Alors, qu’un hebdomadaire chrétien ose avec elle la rencontre et le questionnement et publie un portrait à la fois bienveillant et sans concession, voilà qui était osé !

Et le résultat vaut la peine d’être lu, car nous y découvrons des facettes jusque-là ignorées d’une femme qui apparaît désormais comme une figure vedette de la macronie. Sans doute ne fallait-il pas aller bien loin pour découvrir que son père n’était autre que le Président de l’Association internationale de la Libre Pensée, organisation qui a mené la bataille en justice contre l’installation de crèches dans les lieux publics et plus récemment contre la croix surmontant la statue de Jean-Paul II à Ploërmel. Ces batailles n’ont rien de surprenant lorsque l’on sait que les statuts de cette organisation présentent « les religions comme un obstacle à l’émancipation de la pensée », soulignant qu’elles détournent les hommes « de leurs buts terrestres en développant dans leur esprit la superstition et la peur de l’au-delà ». En suivant cette affirmation pour le moins caricaturale et erronée, nous aurions donc d’un côté – celui de la « libre pensée » – le culte de la raison, et de l’autre – celui des religions – les superstitions et la peur de la mort. Or, grâce à ce portrait, nous découvrons une femme formée à cette école de pensée qui avoue regretter de n’être pas allée au catéchisme, qui déclare réciter la prière du « Je vous salue Marie » trois fois avant de monter en avion, par peur d’un crash et qui affirme « je me fais ma religion » !

Bien sûr, cet aveu rend Marlène Schiappa plus humaine parce que plus fragile que l’image publique qu’elle tend à se forger. Mais il révèle aussi une certaine incohérence. Sans doute, ne demande-t-elle « à personne de comprendre ses croyances et ses superstitions », mais on reste perplexe lorsque l’on constate que formée à cette école de la Libre Pensée, elle reste attachée à des superstitions, voire à des expressions d’une certaine forme de foi sur lesquelles le culte de la raison et du progrès scientifique n’ont eu aucun effet. Bref, des décennies de combat de cette organisation contre la religion restent vaines, même pour une jeune femme qui a grandi dans cette mouvance.

Cette révélation pourrait demain être exploitée par les adversaires de Marlène Schiappa ; elle souligne dans le même temps une certaine faiblesse intellectuelle qui laisse rêveur. D’abord parce que si ses combats pour l’égalité entre les femmes et les hommes peuvent susciter une très large adhésion, en revanche ceux qu’elle entend livrer sur la PMA engagent notre société bien au-delà des seuls principes d’égalité qu’elle brandit, et seront bien plus délicats à mener. Sans doute campera-t-elle sur ses positions qui se réduisent à l’affirmation d’un vague credo égalitariste. C’est un  peu court pour bousculer les fondements anthropologiques et philosophiques sur lesquels repose la filiation !

Et dans cette bataille, ses superstitions apparaîtront au mieux comme une preuve de légèreté ou une marque d’immaturité, au pire comme un signe de vacuité intellectuelle et morale.

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La démocratie représentative en danger !…

La démocratie est en danger ! Oh, pas parce que des hordes fascisantes s’apprêteraient à renverser le gouvernement, à disperser les parlementaires, à museler les grands médias… Non, plus simplement parce que l’on assiste depuis des mois, des années, à un travail de sape méthodique qui vise, ni plus ni moins, à ruiner ce que nos ancêtres ont mis des générations à bâtir. Plus grave, c’est au nom d’une certaine idée de la démocratie que cet ébranlement systématique est organisé, sans même que soit évoquée la moindre solution de remplacement.

Il est vrai que depuis des années que nous assistons, impuissants, à une crise larvée de notre système démocratique. Incapacité de renouvellement de nos élites, remise en cause par ces dernières des résultats de référendums au motif que les électeurs n’auraient rien compris au choix qui leur était proposé, mise en évidence de la surreprésentation de certaines catégories d’électeurs au détriment de celles qui se seraient abstenues, désenchantement des citoyens et désintérêt pour la chose publique, montée des populismes, etc. sont autant de symptômes alarmants auxquels bien peu de remèdes ont été proposés. Et, depuis quelques mois, d’autres signes sont apparus qui laissent présager des remises en cause plus radicales. Qu’on en juge :

Au lendemain d’une élection dont le résultat ne souffre pas la contestation au regard des règles en vigueur, de beaux esprits font remarquer de tous côtés qu’un taux d’abstention élevé rend un pouvoir et un parlement illégitimes. En clair, quoi qu’ils entreprennent, non seulement nul soutien ne peut leur être accordé, mais surtout les lois adoptées seraient considérées par certains comme nulles et non avenues ! La suite logique est survenue quelques mois plus tard, lors de la contestation du projet de loi réformant le code du travail : le leader d’un parti qui a échoué lors des dernières élections, a revendiqué la loi de la rue pour y trouver la légitimité que les urnes lui avaient refusé.

Très récemment, au cours de l’émission « La Grande table », sur France Culture, la philosophe Sandra Laugier a affirmé : « Dès que l’on a un vote solide derrière soi, est-ce que cela signifie que l’on est mandaté par le peuple, en particulier pour prendre des mesures qui sont très nuisibles à une partie des citoyens, même minoritaire, même très minoritaire ? ». Le seul fait de poser cette question de cette manière, laisse entendre qu’il serait illégitime qu’un pouvoir, fut-il légalement élu, porte atteinte aux droits d’une partie des citoyens. En clair, nous n’avons plus affaire à une société dans laquelle les gouvernants seraient mandatés pour servir l’intérêt général, mais à une société atomisée, éclatée en communautés, en minorités toutes également respectables et qui, à ce titre, ne pourraient accepter que l’on porte atteinte à leurs intérêts.

Dans ce cas, nous pourrions poursuivre le raisonnement jusqu’à l’absurde en ne prenant qu’un exemple : les très riches taxés à raison de leur fortune ou de leurs hauts revenus ne seraient-ils pas en droit de considérer que le gouvernement n’est pas mandaté pour porter atteinte à leurs intérêts ?

Plus sérieusement, pris isolément, ces faits ne mériteraient sans doute pas que l’on s’y attarde. Mais mis en perspective, ils révèlent des évolutions préoccupantes. En effet, des politiques hier (avec le plus parfait cynisme !), des philosophes aujourd’hui (parfois dans la plus totale ingénuité !), répandent peu à peu l’idée que non seulement la démocratie est imparfaite (ce dont chacun peut convenir), mais surtout, qu’elle met en place des gouvernements illégitimes, que la démocratie représentative est obsolète et qu’il est temps d’en changer. Sans pour autant qu’ils prennent soin de préciser par quoi la remplacer ! Nombre de nos concitoyens s’habituent ainsi peu à peu à cette idée, sans même faire la différence entre un gouvernement dénoncé par certains comme illégitime et un gouvernement qui serait antidémocratique, entre des représentants qu’ils peuvent critiquer et des représentants dont il faudrait se passer… Certes, nous savons qu’entre les qualificatifs « illégitime » et « illégal », il y a plus que des nuances. Mais pour combien de temps ?

Derrière ces provocations, apparaît la question du bien commun. Force est de reconnaître l’extrême difficulté qu’il y a, aujourd’hui, à redéfinir ce qui pourrait être ce bien commun. Les grandes échéances électorales auraient dû nous en donner l’occasion. Il n’en a rien été. Or, faute d’être parvenus à redéfinir l’intérêt général, un bien commun sur lequel une majorité de citoyens puisse se mettre d’accord, nous en sommes réduits à une confrontation d’intérêts particuliers. Qui pourrait alors se prévaloir d’une quelconque autorité pour arbitrer entre des intérêts particuliers ou catégoriels ? Pour élever les uns au rang d’intérêt général et abaisser les autres ?…

En réalité, faute de redéfinir simultanément la notion d’intérêt général et des pistes d’amélioration de notre démocratie, nous assistons à un délitement du corps social, à une perte de sens des mots que nous employons pour définir nos règles institutionnelles, et à la mise en place progressive de rapports de forces. Tôt ou tard, cela se traduira par une confrontation explosive. Ce n’est qu’une question de temps.

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La démocratie, victime de la révolte catalane, ?

La révolte catalane serait-elle le premier acte d’une  contestation de grande ampleur contre la démocratie libérale et représentative au nom des passions identitaires ? Pour comprendre ce qui se trame entre Madrid et Barcelone, je vous invite à lire l’article de Benoît Pellistrandi sur le site Telos

https://www.telos-eu.com/fr/politique-francaise-et-internationale/le-caractere-inedit-de-la-revolte-catalane.html

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Bienvenue au pays de la délation…

Il aura fallu qu’une actrice raconte qu’elle a été victime d’un prédateur sexuel, qu’elle le désigne nommément, pour que soudain, la parole se libère. Dévoilant au grand jour ce qui, paraît-il, était « bien connu dans le milieu », d’autres ont révélé ce qu’elles avaient également subi. Et l’homme qui, la veille, apparaissait tout puissant se retrouve soudain abandonné de tous et sa carrière de producteur ruinée.

Il avait, dit-on, le pouvoir de faire ou de défaire les carrières de celles qui le sollicitaient. Un pouvoir dont il abusait sur des femmes qui n’avaient d’autre désir que de mettre leur nom au générique d’un film. Après la violence, l’ambition, la soumission, la honte avaient fait le reste, lui assurant des années durant une impunité totale. Jusqu’au jour où…

Aujourd’hui, ces révélations s’accompagnent d’un déchaînement d’une rare virulence sur les réseaux sociaux, aux USA comme en France. Cette affaire après d’autres qui ont, voici quelques mois, mis en cause chez nous l’un des leaders du parti écologiste, produit un effet de ras le bol salutaire. En libérant leur parole, il permet aux femmes humiliées de retrouver leur dignité. Il met aussi fin au sentiment d’impunité dans lequel vivent leurs agresseurs, et pourrait ouvrir la voie à des actions judiciaires.

Pour autant, l’apparition sur Twitter du #BalanceTonPorc destiné à briser l’omerta sur le harcèlement sexuel au travail laisse perplexe. En invitant les femmes à donner le nom de leur agresseur et à fournir des détails sur l’agression dont elles ont été victimes, son initiatrice entre dans la zone dangereuse de la diffamation. Jusqu’à présent, sur les quelques 50 000 tweets comptabilisés dimanche (ce compte Twitter avait été ouvert deux jours plus tôt !), rares sont les femmes ayant désigné leur agresseur, se contentant le plus souvent de raconter des scènes et de citer des propos tenus. Si le risque de poursuites en diffamation reste alors limité, cela instaure cependant un climat de doute quant à la réalité des faits mentionnés en dissociant ces révélations de toute action judiciaire, au risque d’en faire une bulle nauséabonde sans lendemain.

Mais au-delà de la diffamation, le second danger auquel nous expose cette initiative est celui de la banalisation de la délation. Dans un climat d’hyper-sensibilité à l’égard de ce type d’affaires, le tribunal des réseaux sociaux rend inaudible la parole de l’accusé. En quelque sorte, internet se substitue à la Justice, sans en respecter les règles. Car d’un côté, cela prive les victimes de faire reconnaître par un tribunal les agressions qu’elles ont subies tandis que, de l’autre, le passage devant le juge leur imposerait de faire la preuve de ce qu’elles avancent, ce qui est le plus souvent quasi impossible. Au bout du compte, l’infamie, la mise à mort sociale sont inéluctables pour qui se trouve soudain accusé.

Or, s’il s’agit d’un exutoire pour une douleur jusque-là indicible, il n’est pas sûr que cela contribue efficacement au changement culturel profond qui est à l’évidence nécessaire. En outre, ce qui vaut aujourd’hui pour les questions de harcèlement sexuel (comme de pédophilie, d’ailleurs !) pourrait demain s’appliquer à d’autres sujets… Est-on sûr que la suspicion comme mode de traitement de telles déviances permettrait une moralisation de notre société ? Et que cela faciliterait le « vivre ensemble » ?

Sans doute a-t-on oublié que la délation a accompagné les périodes les plus sombres de notre histoire. Sous couvert de patriotisme, elle a fait plus de 200 000 victimes conduites à l’échafaud et à la mort sous la Terreur en 1793. Entre 1940 et 1944, des centaines de courriers ont dénoncé à la Gestapo, aux autorités de Vichy et à la Milice des familles juives, des résistants et d’autres qui ne l’étaient pas. En 1945, l’épuration a parfois répété les mêmes errements, la simple dénonciation octroyant au passage à certains collaborateurs un tardif brevet de patriotisme.

Chaque fois, la haine de l’autre, la jalousie souvent, la lâcheté toujours, ont été les carburants d’un mécanisme indigne et souvent mortel. Chaque fois les principes les plus élémentaires de la Justice ont été bafoués. Avons-nous vraiment envie de redevenir un pays de délation ?

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« La fragilité des grands principes… »

L’état d’urgence, il fallait bien en sortir un jour ! Depuis les attentats du 13 novembre 2015, nous vivons sous le régime de l’état d’urgence, régulièrement prorogé. La dernière prolongation devant s’achever le 1er novembre prochain, trois possibilités s’offraient au gouvernement : faire adopter une énième prolongation, mettre en œuvre une nouvelle loi antiterroriste ou revenir à l’état de droit initial. L’assassinat de deux jeunes femmes à Marseille, les attentats déjoués démontrent s’il en était besoin, que la menace terroriste n’a guère diminué. Dans ce contexte, impossible de donner l’impression de baisser la garde.

C’est ainsi que, dans une indifférence quasi-générale, et au grand dam des défenseurs scrupuleux de nos libertés, seront pérennisées dans notre droit commun certaines dispositions d’un état d’exception. Cela confirme qu’un pouvoir quel qu’il soit, conduit à instaurer un « état d’urgence » le fait sans même envisager le coup d’après, c’est à dire la manière d’en sortir… Et au final, on n’en sort qu’en rognant un peu plus sur nos libertés.

Pour comprendre la logique dans laquelle nous semblons inexorablement entraînés, il est fort utile de lire le bref ouvrage que vient de publier François Sureau intitulé « Pour la Liberté »*. François Sureau est un personnage singulier. Romancier, ancien conseiller d’Etat, juriste présidant une association d’accueil des réfugiés, proche de François Fillon, il est l’avocat de la Ligue des Droits de l’Homme. A ce titre, et dans le cadre de la procédure des Questions prioritaires de Constitutionnalité, il a plaidé à trois reprises devant le Conseil Constitutionnel la non conformité à notre Constitution de dispositions législatives relatives à l’état d’urgence. La première visait à pénaliser la consultation de sites terroristes. La seconde créait un délit « d’entreprise individuelle terroriste ». La troisième entravait la liberté d’aller et venir. A trois reprises, il l’a emporté, la haute juridiction ayant annulé les dispositions prévues dans les textes.

La lecture de cet ouvrage qui réunit les textes de ses brillantes plaidoiries nous rappelle que si « les temps sont difficiles », cela ne nous autorise en rien à fouler aux pieds les principes qui fondent notre démocratie, sauf à donner la victoire à ses adversaires par une sorte de « soumission totale aux modes de pensée des adversaires de nos mœurs ». Et François Sureau d’affirmer : « la tristesse de ce temps ne tient pas seulement à ce climat de violence civile nouveau pour notre génération de citoyens. Il tient aussi à l’évidente fragilité des grands principes dans notre conscience même ». Une bonne manière de nous interpeler : aurions-nous oublié les principes pour lesquels nos parents, et avant eux nos ancêtres se sont battus au péril de leur vie ? Serions nous devenus incapables de les défendre, de les partager ?

S’il démontre que certaines dispositions sont contraires aux principes fondamentaux de notre droit, François Sureau va plus loin. Son propos attire notre attention sur la logique dans laquelle elles s’inscrivent. Et, au-delà du sujet sur lesquels portent ses trois plaidoiries, il relève que désormais les logiques administrative et policière l’emportent sur d’autres préoccupations. Ainsi, c’est le Ministère de l’Intérieur qui a la main lorsqu’il s’agit de rédiger un projet de loi antiterroriste. Pas étonnant alors que les textes qui en résultent fassent appel à des mots attrape-tout, à des concepts flous dont s’accommode une police soucieuse de limiter les entraves que des textes précis pourraient mettre à son action. Mais chacun sait que le diable se niche dans les détails c’est à dire dans le flou, les mots vagues et imprécis. C’est là, au moins en partie, la conséquence de la perte d’influence du Ministère de la Justice dans l’élaboration des lois, y compris lorsque celles-ci peuvent, de près ou de loin, concerner nos libertés publiques. Comme si ces questions étaient trop sensibles pour être laissées entre les mains de magistrats…

Bien sûr, s’est largement répandue dans l’opinion publique l’idée que dès lors que l’on n’a rien à se reprocher, peu nous importe que l’on élargisse le périmètre des contrôles, interpellations et palpations laissées à l’appréciation des forces de l’ordre. Peu nous importe que l’on assigne à résidence un individu qui pourrait devenir dangereux, même s’il n’y a de sa part pas le moindre indice d’un commencement d’exécution d’un quelconque projet criminel. Peu nous importe que soient prises avec l’aval du « juge des libertés » des mesures à l’encontre d’un individu au seul motif que celui-ci aura été mentionné dans une « note blanche** » interne aux services de police. Oui, mais voilà, cet individu qui n’est pas nous pourrait le devenir demain au seul motif qu’il nous prendrait l’idée de nous opposer à la politique d’un gouvernement et que celui-ci disposerait alors d’un arsenal législatif suffisant…

François Sureau croit en la vertu du droit. Mais il constate qu’après « chaque attentat, des ministres bien intentionnés recommandent de continuer à se distraire comme s’il s’agissait d’un acte de résistance, alors que de l’autre main ils nous introduisent dans l’univers si commode pour eux, si dégradant pour nous, de la servitude administrative ». Et il souligne : « je ne sais rien de plus triste ni de plus humiliant que cet abaissement et cette hypocrisie ». En sommes-nous réduits à ce constant abaissement, à cette hypocrisie ?

* « Pour la liberté » par François Sureau – éditions Tallandier essais 78 pages

** Sont appelées « notes blanches » des notes internes aux administrations, notamment aux services de police, qui n’ont ni en-tête ni signature

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