A Rome, une leçon d’économie…

De tous côtés, les sonnettes d’alarme ne cessent de sonner. Il y a ces économistes qui parlent déjà d’un « suicide du capitalisme ». Il y a ces journalistes catalogués comme des chantres du libéralisme qui, soudain, en découvrent les perversions. Et voilà que le Vatican s’en mêle ! Quand certains populistes se contentent de recycler des schémas archaïques et une idéologie qui a partout échoué, nous vient de Rome une analyse particulièrement sévère de l’évolution de notre système économique et des propositions décapantes.

Le Dicastère pour le service du développement humain intégral qui peut être considéré comme un des ministères du gouvernement de la Papauté a en effet publié voici quelques jours ses « Considérations pour un discernement éthique sur certains aspects du système économique et financier actuel ». Un texte élaboré par des experts du Vatican, mais aussi par des économistes de bien d’autres horizons. Un titre pour le moins rébarbatif et d’une apparente neutralité.

Neutralité, lorsque ce document dénonce avec vigueur un « égoïsme aveugle, limité au court terme », et qui « exclut de ses horizons la préoccupation de créer et de partager la richesse » ? Neutralité lorsqu’il souligne que la liberté économique, détournée de sa référence au bien, « tend à incliner vers des formes d’oligarchie qui, à terme, nuisent à l’efficacité du système économique », et le conduisent à brève échéance à la ruine ? Neutralité lorsqu’il préconise des solutions radicales ?…

Sans doute n’est-ce pas la première fois qu’au Vatican, l’on s’en prend à l’avidité des plus riches, à leur incessante quête de profits maximisés. Et le Pape François a, plus d’une fois, dénoncé un libéralisme perverti parce qu’il écrase l’homme et détruit la planète. Mais une étape est aujourd’hui franchie par le Vatican dont les mots sonnent comme une condamnation sans appel d’un capitalisme financier qui a abandonné l’objectif de production de richesse pour se soumettre au diktat de l’argent. C’est le cas lorsque des actionnaires exigent une forte augmentation des profits dans une économie de faible croissance et se comportent ainsi comme des prédateurs, destructeurs de richesse et d’emplois. C’est le cas lorsque « l’optimisation fiscale » conduit des individus et des entreprises à placer leurs avoirs financiers dans des paradis offshore pour échapper totalement à l’impôt. C’est le cas lorsque les produits financiers élaborés par les banques sont si complexes que nul consommateur ne peut les maîtriser ou les comprendre, ce qui aboutit à des abus de position dominante…

Les experts du Vatican et ceux qui les ont accompagné dans ce travail d’analyse lancent donc un cri d’alarme car ils estiment que le système a échappé à ceux qui en sont les acteurs et qu’il est désormais dans l’incapacité de s’auto-réguler, de corriger ses propres défauts.

C’est là que ce document trouve tout son intérêt. S’il est incapable de se réformer, de retrouver un sens éthique qui lui fait défaut, quel serait son avenir ? Sans que ce document ne se livre de façon détaillée à un tel exercice d’anticipation, il est aisé de comprendre l’alternative à laquelle nous sommes confrontés. Elle est à la fois simple et inquiétante : soit les états trouvent les moyens d’imposer des réformes profondes qui pourraient à la fois sauver le capitalisme et l’économie, soit nous serions tôt ou tard confrontés à une déflagration telle que les crises financières que nous avons connues ces dernières années passeraient pour d’aimables plaisanteries. Et les conflits sociaux et politiques qui en résulteraient feraient basculer l’humanité dans la violence.

Le Vatican esquisse donc quelques pistes. On pourra trouver anecdotique le fait qu’il réclame qu’un véritable enseignement éthique soit dispensé dans les écoles de commerce. Mais il ne s’arrête pas là. Il demande ainsi une régulation des marchés impliquant une autorité supra-nationale, laquelle imposerait une transparence financière faisant obligation aux entreprises multinationales de rendre publiques leurs activités et les taxes qu’elles paient dans les pays où elles opèrent. Il réclame avec insistance la séparation, au sein des activités bancaires, entre activités de crédit et d’épargne d’une part, et activités spéculatives d’autre part. Il appelle enfin les états à légiférer, à sortir de la spirale de la dette et à combattre avec vigueur l’évasion fiscale qui prive les populations des services qu’ils sont en droit d’attendre. Or, nous le savons, c’est sur ces maux que prospèrent les populismes, de droite comme de gauche, lesquels conjuguent solutions simplistes et repli sur soi, autoritarisme et nationalisme exacerbé.

Déjà conscient de telles menaces, l’écrivain Denis Tillinac écrivait voici quinze ans* : « L’humanité du XXIème siècle doit impérativement surmonter le capitalisme. C’est sa mission historique. Sa survie en dépend. Mais elle n’a la moindre chance d’y parvenir qu’avec des vertus, des concepts et une vision radicalement différents des fantasmes socialisants du XIXème siècle. Elle peut les trouver dans le message et la mémoire du catholicisme, il suffirait de les mettre au goût du jour ». Dans ce document qui n’a, pour le moment, guère eu d’écho médiatique, le Vatican nous invite à ne pas nous résigner à l’impuissance ou au cynisme. Il reste à passer de la dénonciation d’un système et des vœux pieux à l’émergence d’un nouveau modèle économique. Et, si l’on prend la pleine mesure des dégâts provoqués par ses dérives, il y a urgence !

* Dans son livre « Le Dieu de nos pères – défense du catholicisme » (Bayard Editions)

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L’âge de la relégation ou de la solidarité ?..

Après le lundi de Pentecôte travaillé institué en 2004, pourquoi pas une seconde journée de solidarité pour faire face à la dépendance ? Voilà des mois que les personnels de nos EHPAD dénoncent l’absence de moyens dont ils disposent et la maltraitance qui en résulte pour les personnes âgées dépendantes. L’idée ne serait donc pas absurde. Mais la question est-elle seulement affaire de moyens ? En effet, on peut toujours dénoncer la faiblesse des budgets dont disposent les établissements spécialisés ou les associations de maintien à domicile, telles les ADMR dont les personnels font preuve d’un dévouement remarquable, mais obtenir davantage de crédits de la part du gouvernement résoudra-t-il la question ?

A cet égard, le rapport publié le 16 mai par le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) qui dresse un constat particulièrement sévère de la manière dont la société française traite – ou plutôt maltraite – ses vieux, permet d’identifier quelques pistes.

Explicitement, ce rapport pose la question de la « concentration de personnes âgées entre elles » dans ces établissements spécialisés. Certes, l’objectif est évidemment de sécuriser ces personnes devenues vulnérables. Il est aussi de les intégrer dans des structures qui leur permettent de conserver des liens sociaux et de bénéficier d’un environnement qui les stimule physiquement et intellectuellement. Il n’empêche, qu’on le veuille ou non, même avec les meilleures intentions, cet hébergement dans des lieux auxquels elles se sont résignées à contrecœur aboutit souvent à une forme d’exclusion qui renforce le sentiment de solitude et donne, en outre, l’impression de n’être plus qu’une charge inutile. Cela étant observé, n’oublions pas non plus que le maintien à domicile se traduit aussi par une autre forme de solitude, invisible celle-là, et dont on ne mesure pas toujours les effets.

Car la solitude ne tient pas seulement au fait qu’un quart des personnes de plus de 75 ans vivent seules. Elle résulte également de la perte d’un environnement amical dû à l’âge, mais aussi et surtout de la fragilité des liens familiaux. Ainsi 79% de ces personnes n’ont que peu ou pas de contact avec leurs frères et sœurs, et surtout plus de 40% d’entre elles n’ont que peu, voire pas de contact avec leurs propres enfants ! Abandonnées en quelque sorte… Une rupture des liens familiaux que rien ne vient compenser.

Comment s’étonner ensuite que le taux de suicides qui est en moyenne en France d’un peu moins de 15 pour 100 000 habitants, passe à 30 pour les personnes de 75 ans et plus ? Une différence qui en dit long sur leur sentiment d’abandon et d’inutilité.

Face à ce constat, il faut bien parler des moyens qu’il faut consacrer à nos aînés. Créer un risque dépendance, pourquoi pas ? Une nouvelle journée de solidarité n’est pas non plus sans intérêt. Ne serait-ce que parce qu’elle fait appel à l’effort de ceux qui travaillent au profit de ceux qui les ont précédés et avec lesquels les liens ont été distendus. Elle a en revanche un double inconvénient. D’abord, elle fait peser une charge supplémentaire sur le travail qui est déjà, en France, largement sollicité fiscalement et socialement. Ensuite, parce qu’elle a un effet pervers : celui de donner le sentiment qu’en travaillant une journée de plus au profit exclusif de ses parents âgés, elle exonèrerait une génération de son obligation de visites et d’accompagnement. Bref, ce que le droit qualifie d’actes de « piété filiale ».

Car il ne faudrait pas oublier que c’est avant tout d’humanité qu’il s’agit. Et l’humanité impose de s’interroger sur l’incompatibilité réelle ou non qu’il y aurait pour une génération qui a des enfants et se trouve en pleine activité sociale et professionnelle, à s’occuper un tant soit peu de ses propres parents. L’humanité impose de faire preuve de créativité pour créer ou re-créer des liens trop oubliés et éviter la ségrégation de l’âge. On peut donc saluer les initiatives prises par certains établissements, associations et collectivités qui créent des ateliers inter-générations ou des cantines où les enfants partagent leurs repas avec des personnes âgées. Elles montrent que des solutions sont possibles pour sortir les aînés du ghetto dans lequel ils se trouvent trop souvent relégués. Pour autant cela ne règle pas la question des liens familiaux à resserrer.

D’autres pistes sont donc à explorer : les facilités qui pourraient être accordées en droit du travail au profit des aidants, ceux qui consacrent du temps à un proche âgé. Ou encore les dispositions patrimoniales qui pourraient en droit successoral* récompenser celui des enfants qui – pour des raisons de proximité géographique notamment – serait davantage impliqué dans l’accompagnement d’un parent dépendant et ainsi encourager les solidarités familiales…

Au-delà, redonner de l’humanité et de la dignité, c’est changer le regard que notre société porte sur le grand âge. A occuper nos antennes par des animateurs potaches plus soucieux de jeunisme que d’attention à tous les publics, à célébrer la jeunesse et les corps parfaits on en vient à ne plus vouloir regarder en face une réalité. Celle de la fragilité de personnes dont les mouvements sont plus lents, les gestes maladroits, la parole parfois hésitante. Et l’on oublie ce qu’elles ont apporté et ce qu’elles peuvent encore apporter notamment à des enfants par les histoires qu’elles transmettent, par un témoignage du passé différent de ce qu’ils pourront lire dans des livres.

Plus qu’un appel à davantage de moyens, le rapport du CCNE est une pressante invitation à revoir notre attitude à l’égard de nos aînés. A faire une petite révolution culturelle en quelque sorte pour passer de la relégation à une véritable solidarité. Ce qui concerne chaque famille et chacun d’entre nous…

* La reconnaissance de la « créance d’assistance » avait fait l’objet de propositions lors d’un congrès de notaires en 1999 à Marseille.

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« Les cons, ça ose tout !… »

On se souvient de cette réplique signée Audiard dans « Les Tontons flingueurs » : « les cons, ça ose tout. C’est même à ça qu’on les reconnaît ! ». Nous en avons eu une parfaite illustration ces derniers jours avec deux faits qui, en apparence, n’ont rien à voir. Dans l’émission de Laurent Ruquier sur France 2 tout d’abord où, avec pour invité Jean-Luc Romero, militant de l’euthanasie, la chroniqueuse Christine Angot a déversé son fiel à l’encontre de l’association JALMAV (Jusqu’à la mort accompagner la vie) dont les membres accompagnent les personnes en fin de vie notamment dans les services de soins palliatifs. Selon elle, cette association* ne serait qu’un ramassis de « catholiques intégristes » (qualificatif évidemment infâmant !), qui s’insinuerait dans ces services, manipulerait les personnes en fin de vie pour les dissuader de recourir à la sédation et, ce faisant, les encourager à souffrir.

On savait Laurent Ruquier prêt à tout pour provoquer. On savait Christine Angot prête à tout pour déverser sa bile et garder son fauteuil grassement rémunéré par notre redevance. Elle a cette fois franchi une étape de plus dans l’ignoble en cherchant à salir celles et ceux qui écoutent les peurs, tiennent les mains de ceux qui savent que leur fin est proche. Elle s’en est prise à des femmes et des hommes qui savent ce que dignité veut dire, tandis que ce mot semble décidément bien absent de son vocabulaire…

Pour servir une cause, il ne suffit plus, aux yeux de certains, de développer des arguments. Il faut refuser le débat car l’issue en est incertaine. Pour cela, quoi de mieux que discréditer ceux qui pourraient apporter la contradiction ? C’est précisément ce à quoi s’est livrée Christine Angot, sa posture n’ayant pour objectif que d’imposer son diktat.

Même observation à propos du site internet d’extrême gauche « Reporterre » où un « journaliste » militant a affirmé que lors de l’évacuation du centre universitaire de Tolbiac, à l’aube du vendredi 20 avril, un étudiant avait fait une chute et avait été gravement blessé à la tête. Démenti de la Préfecture de police, laquelle est aussitôt accusée de camoufler une bavure policière. Une information reprise par d’autres grands médias. Sauf qu’aucun blessé grave correspondant à cette description n’a été admis dans les hôpitaux parisiens… Il faudra un patient travail de vérification de l’information fait par de vrais journalistes pour que cette fausse information se dégonfle… Ce qui n’empêchait pas un responsable du « Media », la chaine de web-télé lancée par « La France Insoumise » de persister à justifier le mensonge de pseudo – témoins !

Que cherchaient-ils ces faux journalistes et vrais militants ? Qu’un mort puisse enfin servir leur cause ? Pouvoir gloser à l’infini sur un cadavre résultant de la « violence policière » ? Faire oublier les dégradations que leur occupation a fait subir aux locaux universitaires ? Masquer la pauvreté intellectuelle de leurs arguments ? Et espérer ainsi franchir une étape de plus dans un conflit qui s’essouffle, parce que, voyez-vous, comme l’affirme Jean-Luc Mélanchon, il faut CON-FLI-CTU-A-LI-SER !

Ici, injure et diffamation, là, mensonge et manipulation, mais toujours la mort et la souffrance sont prises en otage par des individus sans scrupule. Pour servir leurs causes, ils ne reculent devant rien, confirmant que pour eux la fin justifie les moyens quels qu’ils soient. Ils démontrent le peu de cas qu’ils font de la vérité, leur mépris des personnes, leur rejet du vrai débat démocratique, celui qui permet le dialogue, passe par l’écoute et le respect des opinions différentes.

Oui, « les cons ca ose tout »… sauf qu’ici ce n’est pas la bêtise qui est à l’œuvre. C’est la haine. La haine qui toujours précède le totalitarisme. La bêtise quant à elle se retrouve hélas chez ceux qui, par paresse et par lâcheté leur accordent crédit.

* Pour celles et ceux qui ignoreraient ce qu’est JALMAV et les règles qu’elle s’impose, je les invite à se rendre sur le site jalmav-federation.fr, ils constateront notamment qu’il s’agit d’un mouvement laïc, sans appartenance confessionnelle. Ils pourront également consulter l’article 1110-11 du Code de Santé Publique qui encadre de manière stricte le bénévolat en soins palliatifs. Des règles scrupuleusement respectées par les bénévoles de JALMAV et que précisent les conventions obligatoirement établies entre les associations et les établissements de santé dans lesquels elles interviennent.

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Un « lien à réparer », un lien à bâtir…

Il n’est pas rare que des couples, qui se séparent après de longues années de vie commune, parviennent peu à peu à laisser de côté leurs griefs. Ils se retrouvent alors dans une relation apaisée et partagent ensemble, avec leurs enfants, des moments de bonheur comme de tristesse. Il en est un peu de même pour l’Eglise et l’Etat qui ont partagé des siècles durant, une histoire riche d’intérêts communs, de passions et de conflits, de confrontations et de déchirements. Et, depuis la loi de séparation de 1905, ils tentent – non sans difficulté parfois – de retrouver une relation apaisée.

Alors, quand, le 9 avril dernier aux Bernardins, le Président de la République estime que « le lien entre l’Eglise et l’Etat s’est abîmé » et qu’il « importe de le réparer », certains y voient une provocation et d’autres, un calcul opportuniste. Provocation pour ceux qui considèrent que depuis 1905 et la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat, on ne saurait rétablir le moindre lien entre eux. Calcul opportuniste pour ceux qui considèrent son discours comme une tentative de récupération d’un électorat catholique désorienté depuis l’élection présidentielle de 2017.

Contentons-nous d’observer que la séparation introduite en 1905 n’a pas fait disparaître tout lien entre l’Eglise et l’Etat. Ne serait-ce que parce que des siècles de vie commune ont laissé dans l’organisation de notre société des traces que nul ne peut nier. Rappelons aussi à ceux qui voient dans la loi Taubira et la « Manif pour Tous » la seule cause de ce lien « abîmé », qu’il y en a eu bien d’autres ; car après la loi de 1905, il y a eu la confiscation des biens de l’Eglise, les inventaires, les expulsions de congrégations religieuses… Autant d’actes de la République qui n’ont pas facilité l’apaisement, lequel a nécessité quelques décennies. Puis le temps a passé, d’autres tensions ont affaibli ce lien, tandis que, dans le même temps, les catholiques sont devenus minoritaires et se sentent parfois agressés ou méprisés. C’est donc ignorer l’histoire ou n’en avoir qu’une vision simpliste qu’estimer que 1905 a en quelque sorte fait table rase du passé et que, depuis lors, l’Eglise catholique aurait quitté la scène publique.

Mais, si l’on prend un peu de recul, l’essentiel du discours d’Emmanuel Macron est ailleurs. Il est dans le regard qu’il porte sur « l’urgence de notre politique contemporaine » dont il affirme qu’elle est « de retrouver son enracinement dans la question de l’homme ou, pour parler avec Mounier*, de la personne ». Impossible d’avancer sur cette question, a-t-il observé, « sans croiser le chemin du catholicisme ». En effet, si le christianisme creuse cette question, davantage que d’autres religions, c’est parce qu’il est une religion de l’incarnation : celle d’un Dieu qui se fait homme et, par là-même, nous invite à reconnaître la part sacrée de la personne humaine. Avant Emmanuel Macron, tant d’autres en politique, y compris au sommet de l’Etat, l’ignoraient ou semblaient ne pas le comprendre !

Le lien à réparer entre l’Eglise catholique et la République se situerait donc là : dans une tentative de remettre la personne humaine au cœur des préoccupations de l’Etat, de l’économie, de la société dont elle est le plus souvent absente. Sans doute objectera-t-on que le libéralisme économique et l’humanisme ne font pas toujours bon ménage. Mais à l’inverse n’oublions pas que l’individualisme triomphant n’est qu’une conception réductrice d’un humanisme mal compris. Cette vision de l’homme survalorise l’expression de son moi, l’enferme dans l’affirmation de désirs à satisfaire, le condamne à n’être qu’un agent économique consommateur, et, au bout du compte, évacue la part sacrée de la personne. Ce faisant, l’individualisme ne parvient plus à penser la justice, mais ne recherche que l’égalitarisme ; ne conçoit la liberté que comme la possibilité de satisfaire des désirs sans limites, et enfin n’aborde la fraternité que de manière incantatoire pour mieux l’évacuer car ce mot laisse supposer que nous avons le même Père… Cet individualisme serait-il donc incompatible avec notre devise républicaine ?

D’ailleurs, comment ne pas voir dans cette dérive de l’humanisme à l’individualisme l’une des contradictions d’une gauche qui s’affirmait social-démocrate et était tout au plus libérale sans parvenir à être sociale ; d’une gauche dont l’ultime raison d’être était de s’engager dans une course effrénée pour satisfaire les désirs-revendications de minorités au nom d’une soi-disant égalité ? Comment ne pas percevoir ici l’une des causes du grand malentendu entre la gauche et les « chrétiens de gauche » qui se sont fait instrumentaliser dans des stratégies de conquête du pouvoir et qui se sont retrouvés marginalisés et méprisés une fois le PS au pouvoir, lorsqu’ils tentaient de faire entendre leur voix ?

Dès lors, Emmanuel Macron pouvait s’adresser aux catholiques en leur demandant de « faire à la République le don de leur sagesse, de leur engagement et de leur liberté ». Cet appel est le contraire d’un encouragement au communautarisme, parce qu’il n’est ni une invitation à rejoindre son camp dans un quelconque courant « catho-macroniste », ni à constituer un parti mauvais remake de la démocratie chrétienne d’autrefois. Il invite les catholiques à investir le corps politique pour y instiller la singularité d’une réflexion, et d’une vision de l’homme. Un apport qui ne serait en rien une démarche « injonctive », pour reprendre le terme d’Emmanuel Macron, mais la démarche « de l’humilité de ceux qui pétrissent le temporel », d’acceptation de la confrontation au réel, de ces « tensions éthiques entre nos principes, parfois nos idéaux, et le réel ». Au fond, il invite les catholiques à mettre les mains dans le cambouis, à ne pas cantonner leur action à l’engagement au service des plus pauvres et des plus faibles, mais à prendre leur part dans la rénovation de notre société et dans la construction européenne, laquelle doit déjà tant à de grands noms du catholicisme. Il les invite ainsi à bâtir un nouveau lien avec la République.

Ce qu’il en attend ? Sans doute rien moins qu’un supplément d’âme, une manière de redonner du sens à la politique. Mais ne nous trompons pas. En leur lançant un défi, Emmanuel Macron ne dit pas aux catholiques qu’ils auront pour autant partie gagnée tant en matière de bioéthique que pour ce qui concerne l’attention aux plus pauvres et aux migrants. Mais en retrouvant leur place dans un dialogue républicain, toute leur place ni plus ni moins, les catholiques contribueront utilement à la réflexion collective. Une manière de dépasser le sentiment négatif que donne à certains d’entre eux la perte du statut de religion dominante. Une manière aussi de donner la réplique à ceux qui les tiennent pour quantité négligeable ! Et de ce seul point de vue, nul doute que ce discours d’Emmanuel Macron marque un tournant dans les rapports entre la République et les catholiques de France.

* Emmanuel Mounier (1905 – 1950), philosophe chrétien, influencé par Henri Bergson et Charles Péguy. Il a fondé la revue Esprit. Après la guerre, il participe activement à la réconciliation franco-allemande et contribue à l’essor des idées européennes.

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Convergence des luttes ou convergences des causes ?…

Le « Grand soir » fait toujours rêver ! Alors, à quelques semaines du cinquantième anniversaire de mai 68, certains agitent le spectre d’un printemps révolutionnaire, en s’efforçant de capitaliser (un gros mot pour eux !) sur les conflits sociaux. En théorisant sur la « convergence des luttes », ils rêvent de voir se mêler cheminots et étudiants, personnels hospitaliers et navigants d’Air France dans un combat qui viendrait enfin à bout du gouvernement et du capitalisme qu’ils exècrent. Mais pour qu’il y ait convergence des luttes, encore faut-il savoir ce vers quoi elles pourraient converger. Or, le moins que l’on puisse dire c’est qu’en la matière, le flou demeure !

Les cheminots mènent un conflit aux objectifs confus et mal compris par les Français car visant, tout à la fois, à défendre le caractère public de l’entreprise à laquelle ils appartiennent, à refuser la logique de la concurrence, et à défendre les avantages liés à leur statut. Dans les universités, c’est la sélection que refusent des mouvements étudiants minoritaires mais suffisamment actifs pour paralyser des facultés. Dans les hôpitaux et les EHPAD, les personnels combattent une absence de moyens et une logique comptable qui aboutissent à un sous-effectif entrainant souffrance au travail et parfois maltraitance pour les patients comme pour les personnes âgées. Chez Air France enfin, le conflit porte sur les rémunérations.

Quels points communs entre tous ces conflits ? Les uns s’opposent à des réformes envisagées par le gouvernement, les autres expriment un ras le bol face à une situation qui n’a cessé de se dégrader depuis des années. Quant aux derniers, ils réclament de meilleurs salaires.

Si l’on regarde de plus près les motivations de chacune des catégories concernées, on pourrait faire observer que non seulement il n’y a pas convergence, mais qu’au contraire, les intérêts peuvent apparaître contradictoires. Ainsi, entre les cheminots pour lesquels l’Etat verse 3,2 milliards d’Euros pour le financement de leur régime de retraite et les personnels des EHPAD qui ne parviennent plus à faire face à leur mission dignement faute de moyens, il n’y a pas vraiment convergence d’intérêts. Bien sûr, appliquer le principe des vases communicants n’est pas envisageable. Et pas question de remettre en cause l’engagement de l’Etat à l’égard du régime de retraite de la SNCF ! Mais de là à imaginer des solidarités inébranlables entre les uns et les autres, il y a un pas que seuls les adeptes du « grand soir » peuvent franchir.

Au surplus, si les Français restent encore bienveillants à l’égard des cheminots, ils n’en sont pas moins très majoritairement critiques vis à vis de leur statut et des avantages qui en découlent. Ils sont ainsi plus sensibles à l’équité entre salariés qu’à l’idée de défendre les avantages dont bénéficient certaines catégories (et qui, d’ailleurs, ne sont pas remis en cause !). De plus, s’ils se sont tant bien que mal organisés pour faire face aux premiers jours de grève, la prolongation de la pénurie de trains, la désorganisation qui en résulte risquent fort de les conduire – à plus ou moins brève échéance – à un rejet de ce mouvement. Si les cheminots espéraient gagner la bataille de l’opinion, pas sûr que ce soit le bonne manière de procéder !…

Les étudiants, quant à eux, refusent tout mécanisme de sélection à l’Université. Et l’on se demande avec qui ils pourraient espérer une convergence, sauf à considérer qu’en réclamant que soit octroyée à tous la note de 10 sur 20 aux examens qui ne peuvent se dérouler normalement, ce serait faire comme ceux qui, après un conflit, réclament le paiement de leurs jours de grève : plus petit commun dénominateur, en quelque sorte…

Mais soyons sérieux : s’il y a un point commun, il est ailleurs ! En effet, à la SNCF, dans les hôpitaux, les EHPAD et les universités, nous voilà confrontés aux conséquences d’une incapacité des précédents gouvernements à résoudre plus tôt les problèmes auxquels nous sommes confrontés. La SNCF vit depuis des années sous perfusion, tandis que l’erreur stratégique du « tout TGV » autant qu’un modèle qui s’est figé dans le temps, rendent nécessaire une réforme trop longtemps différée.

Dans l’université, une même absence de discernement a aujourd’hui des conséquences absurdes. D’un côté l’augmentation du taux de réussite au bac* ne pouvait qu’accroître mécaniquement le nombre de prétendants à l’entrée en faculté. De l’autre, le refus de toute idée de sélection a conduit au mécanisme absurde et profondément injuste de l’inscription par tirage au sort dénoncé à juste titre l’an dernier.

Observons aussi que l’augmentation du taux de réussite au bac a eu, contrairement à ce que pouvait espérer son initiateur, des effets pernicieux : baisse de niveau (il suffit de lire certains documents émis par les étudiants grévistes pour en faire le constat accablant !), taux élevé d’échec et d’abandon en cours d’études, dévalorisation des diplômes obtenus… tout cela ne pouvait que créer de la frustration chez nombre d’étudiants. Sans compter les diplômés qui ne parviennent pas à monnayer leur formation sur le marché du travail… Au nom du refus de la sélection perçue comme une injustice, le système fonctionne au détriment de l’égalité des chances et pénalise d’abord les étudiants issus de catégories sociales défavorisées. Tragique méprise !

Dans les hôpitaux et les EHPAD, n’ont été anticipés ni la technicité grandissante des soins, ni la démographie médicale et la désertification qui en résulte, ni le vieillissement de la population et le risque dépendance… Or, faute de revoir le fonctionnement et le financement de notre système de santé, des pans entiers de notre Etat-providence sont aujourd’hui menacés…

Fallait-il se voiler la face alors que des chemins de fer aux hôpitaux et aux maisons de retraite en passant par l’université, notre système prend l’eau de toute part ? Faut-il n’avoir qu’une seule réponse : toujours et encore mettre davantage de moyens alors que nos Finances publiques ne le permettent pas ? Faut-il se soumettre à des tabous et ne jamais remettre en cause des organisations et des logiques mises en place à d’autres époques ?

Bien sûr, nul ne peut prédire l’issue de ces conflits sociaux, et la « convergence des luttes » pourrait n’être qu’une simple concordance des temps, une éruption printanière en quelque sorte. Mais à l’inverse de Mai 68 qui a, tant bien que mal, accouché d’un monde nouveau, les mouvements du printemps 2018 pourraient n’être que les derniers soubresauts d’un monde ancien qui disparaît. Et, à défaut de « convergence des luttes », ils mettraient en lumière une certaine convergence de leurs causes, illustrant ainsi la phrase de Sénèque : « Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas, mais parce que nous n’osons pas qu’elles sont difficiles »… Bref, à reculer devant l’obstacle, celui-ci devient de plus en plus difficile à franchir !

* Rappelons que Jean-Pierre Chevènement alors ministre de l’Education nationale avait fixé en 1985 un objectif de 80% de réussite au Bac. Objectif ambitieux car celui-ci était alors de 67%. Les 80% ont été atteints en 2012 et depuis, le taux de réussite n’a cessé de grimper pour atteindre 91% pour le Bac général en 2016 !

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Une leçon d’humanité

A Trèbes, le sang a coulé, laissant des familles dans la douleur et l’incompréhension, laissant des amis et des proches dans l’hébétude. Ensuite, il y a eu le vacarme des médias, les recherches d’explication pour l’inexplicable, les paroles parfois stupides ou déplacées, le plus souvent maladroites des analystes ou des politiques qui ont voulu donner des leçons et tirer parti de l’émotion.

Il y a eu ceux qui ont dénoncé l’impuissance des gouvernants et réclamé des mesures drastiques pour apporter une réponse à l’islamisme radical. Faut-il qu’ils aient la mémoire courte au point d’oublier qu’ils étaient eux-mêmes aux affaires lors des attentats perpétrés par un certain Mohammed Merah ? Ont-ils oublié qu’ils ne sont peut-être pas sans responsabilité dans la dérive que connaissent certains quartiers de nos banlieues ? Faut-il qu’ils soient incompétents au point d’ignorer que les mesures qu’ils préconisent sont incompatibles avec les principes fondamentaux de notre droit ? Et que les violer reviendrait à nous faire basculer dans un système totalitaire ?

Il y a eu ceux qui se sont réjouis de la mort d’un officier de gendarmerie parce qu’il portait un uniforme et parce qu’il représentait tout ce qu’ils rejettent : l’ordre républicain et une certaine idée du « vivre ensemble » au sein de notre société. Faut-il que ceux qui ont tenu de tels propos fassent si peu de cas de la vie d’un homme ? Faut-il qu’ils soient aveuglés par leur haine de l’autre, des autres : tous ceux qui n’adhèrent pas à la conception qu’ils se font d’une religion qu’ils entendent imposer en semant la mort ?

Et il y a eu ceux qui, saluant le geste du lieutenant colonel de gendarmerie, ont évoqué son sacrifice en prenant soin de souligner que « cet acte sacré n’avait rien de religieux » alors même que l’on sait qu’Arnaud Beltrame était un chrétien convaincu. Fallait-il, en l’espèce vouloir réduire son geste à celui d’un homme animé du seul désir de servir sa patrie en niant cette autre part de lui-même, et faire comme si elle n’existait pas ? Fallait-il se refuser à reconnaître qu’un homme ne se réduit jamais à sa fonction mais qu’il peut être animé par d’autres considérations et que la foi a aussi quelque chose à voir avec les actes qu’il pose lorsque ceux-ci touchent au sublime ?

Mais au regard du geste d’un homme qui a échangé sa vie contre celle d’une otage, il y a des propos qui comptent pour si peu, pour presque rien.

Alors, on ne voudrait retenir que les paroles de son épouse, une femme dont la vie a été brisée lorsque celui qu’elle devait épouser religieusement dans quelque semaines, a été tué de la même manière que le Père Hamel dans son église de Saint Etienne du Rouvray voici vingt mois. Elle a parlé en se méfiant du tohu-bohu médiatique, avec discrétion, en choisissant ses interlocuteurs. Juste pour faire savoir que l’on « ne peut comprendre son sacrifice si on le sépare de sa foi personnelle. C’est le geste d’un gendarme et le geste d’un chrétien. Pour lui, les deux sont liés, a-t-elle dit, on ne peut pas séparer l’un de l’autre ». Et d’ajouter, dans un échange avec le Directeur de la rédaction de l’hebdomadaire La Vie : « c’est avec beaucoup d’espérance que j’attends de fêter la résurrection de Pâques avec lui ». Quatre phrases suffisent pour dire tout d’un homme, d’une raison de vivre, de son engagement sous l’uniforme et au service des autres, de sa foi, d’une espérance et d’un amour que rien ne peut abattre. Pas même la haine d’un petit délinquant radicalisé.

Un homme qui donne sa vie pour en sauver une autre. Une femme qui parle sans haine et nous invite à l’espérance. Y a-t-il plus belles leçons d’humanité, plus beaux messages à retenir que ceux qu’ils nous délivrent à quelques jours de Pâques ?

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Vous avez dit « solidarité » ?…

Deux jours de grève, trois jours de travail, deux jours de grève, trois jours de travail… Après la journée du 22 mars, voilà ce que nous annoncent les syndicats de la SNCF pour les trois mois qui viennent. Ils engagent donc une bataille qui va se traduire par des heures de galère pour des millions d’usagers*, une désorganisation du travail dans nombre d’entreprises, un coût économique très élevé que nul ne pourra vraiment évaluer. Mais au-delà, qui dira l’épuisement de tous ceux qui vont, au cours de ce printemps, tenter de s’organiser pour rejoindre leur lieu de travail, perdre des heures à attendre, s’épuiser dans des rames bondées, essayer de préserver leur vie de famille, prendre malgré eux des jours de congés quand la fatigue se fera sentir ? Combien de PME et d’artisans qui ne bénéficient jamais du soutien de l’Etat vont sortir affaiblis de cette période de grève ? Qui dira leur sentiment d’abandon ?

En face de ces usagers, il y a des salariés inquiets. Inquiets pour leur avenir et celui de leur entreprise. Inquiets face à une concurrence qui nous promet, paraît-il, monts et merveilles mais qui, dans certains secteurs où elle s’est imposée, s’est traduite par une régression sociale sans apporter ni réduction des prix ni qualité supplémentaire pour les clients. Inquiets pour la pérennité d’un service dont ils observent les régressions et les défaillances. Inquiets face à la mort programmée de leur statut.

Serait-ce alors la grève du désespoir ? Celle de femmes et d’hommes qui refusent de voir disparaître le monde ferroviaire dans lequel ils ont vécu, qui s’accrochent encore à l’idée qu’ils peuvent empêcher que ce monde se défasse avec la seule arme dont ils disposent : leur capacité de nuisance ?

Nul doute qu’ils méritent considération. Pour autant, et puisque le mot de solidarité est fréquemment employé pour justifier cette grève, il n’est pas illégitime de s’interroger sur ce que recouvre cette solidarité. Car le terme même** implique réciprocité, pas une logique à sens unique.

Cette grève serait solidaire parce que, nous dit-on, c’est « pour avoir des trains tous les jours que l’on arrête de faire rouler les trains un jour ». C’est donc l’argument du maintien d’un service public qui est avancé ici. L’idée selon laquelle il faut arrêter les trains trois mois durant pour mieux les faire rouler ensuite relève d’un humour un peu particulier, mais soit ! Il faudra cependant expliquer aux millions de voyageurs aujourd’hui transportés sur certaines lignes dans l’inconfort et avec des horaires rarement respectés que c’est ce « service » qu’il convient de pérenniser. Si la solidarité avec les usagers est ici avancée, il n’est pas sûr que ces derniers aient la même vision des choses, lassés qu’ils sont d’être mal traités, mal servis, mal informés par une entreprise qui semble ne jamais se remettre en cause. La lassitude des uns, les inquiétudes des autres appellent à une réforme profonde du système. Elle sera d’autant plus appréciée de part et d’autre que l’esprit de responsabilité l’aura emporté. Hélas, cela n’en prend pas vraiment le chemin !

Cette grève serait la manifestation de la solidarité des cheminots actuels avec ceux qui rejoindront la SNCF à l’avenir. Pourquoi pas ? Après tout, il n’est pas illogique qu’au sein d’une même entreprise, des salariés effectuant le même travail obtiennent le même salaire et bénéficient des mêmes avantages. Mais c’est là que le bât blesse. En effet, certains des avantages sociaux obtenus par les cheminots au fil des décennies ont été accordés pour compenser des conditions de vie et de travail qui n’ont plus cours aujourd’hui. En faire bénéficier ceux qui ne connaîtront jamais de telles conditions de travail est sans doute généreux, mais n’est plus justifié. Les réexaminer n’est donc pas illégitime. Au surplus, un examen attentif et dépassionné permettra sans doute de montrer combien certains sont encore mérités. Et donc devraient logiquement être accordés aux futurs salariés de l’entreprise. Alors, que craint-on ?

Cette grève serait enfin l’expression de la solidarité des cheminots avec les salariés d’autres secteurs d’activité. Cet argument repose sur l’idée que certains secteurs seraient à l’avant garde du progrès social et qu’il conviendrait en conséquence de les prendre pour modèles et d’aligner les autres sur les mêmes acquis. Belle idée, sans doute ! Irréaliste hélas, tant la simple observation des réalités du travail conduit à constater l’impossibilité pour nombre d’entreprises de faire bénéficier leurs salariés d’une générosité similaire ! Et surtout, remarquons qu’en l’espèce, ce n’est pas l’entreprise qui fait preuve de générosité mais l’Etat puisque c’est lui qui comble les déficits et assure le financement des avantages sociaux consentis, en particulier son très coûteux système de retraite. L’Etat, donc les contribuables !..

L’équité, le principe de solidarité si bien invoqué ici commandent donc que l’on réexamine en totalité le fonctionnement de la SNCF, son organisation, sa stratégie, sa présence sur le territoire pour répondre aux exigences d’un service de qualité. Et ce, jusqu’aux « avantages acquis ». A moins qu’aux yeux de certains, l’idée même d’équité entre cheminots et salariés des autres secteurs ne soit intolérable ? A moins qu’ils ne veuillent rien changer à un système moribond, au risque de le conduire à sa perte…

* La SNCF transporte chaque jour 5 millions de voyageurs…

** La solidarité se définit comme une obligation morale d’assistance mutuelle

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« Une main tremblante »…

L’enfer politique est pavé de bonnes intentions ! Bonne intention, le souhait de réduire le nombre de parlementaires et de limiter dans le temps le nombre de mandats consécutifs. Bonne intention, la volonté du gouvernement de mener rapidement les réformes sur lesquelles Emmanuel Macron a été élu. Mais il a suffi d’une proposition visant à limiter le droit d’amendement au Parlement pour que soit dénoncée une tentation hégémonique élyséenne. Et que le Président de la République passe pour un technocrate souhaitant se débarrasser des contraintes de la procédure parlementaire. Pourtant, à y regarder de plus près, force est de constater que, maladresse ou pas, derrière ces propositions, se posent des questions que nous ne pouvons écarter d’un revers de main.

Les dernières législatures ont été marquées par une frénésie législative, le moindre événement suscitant l’émotion de l’opinion appelant alors une réponse, laquelle se traduisait inévitablement par un texte de loi. Un activisme pseudo-réformateur s’est ajouté à cette tendance. Les gouvernements successifs, tentés de camoufler leurs difficultés, se sont livrés à une production débridée de textes conçus dans l’urgence, avec l’aide d’administrations dociles et réactives.

A cette inflation législative a répondu une foisonnante créativité parlementaire provoquant une croissance exponentielle du nombre d’amendements déposés par les députés et sénateurs. Plus de deux mille pour un même texte, cela frise l’absurde !

Il en résulte des lois mal rédigées, confuses et parfois incohérentes, ne tenant aucun compte de celles qui les avaient précédées, et appelant un nombre croissant de décrets d’application qui ont nécessité des mois, voire des années avant d’être publiés au Journal Officiel *. Des lois difficiles à mettre en œuvre et jamais évaluées. En matière législative, créativité et productivité ne sont plus, tant s’en faut, synonymes d’efficience !

On comprend donc que le pouvoir exécutif, élu notamment pour corriger les imperfections de notre système démocratique, ait voulu s’y attaquer. Mais en retenant la voie expéditive de la limitation du droit d’amendement, il a donné la désagréable impression qu’il entend non seulement limiter le rôle du Parlement, mais aussi réduire significativement les droits de l’opposition, de toutes les oppositions.

Impression renforcée – souvent à tort – par le recours aux ordonnances dont les opposants dénoncent systématiquement le « caractère anti-démocratique » en oubliant qu’elles sont soigneusement encadrées par des lois d’habilitation, des contraintes de calendrier et une nécessité de ratification par le Parlement. Ceux qui les dénoncent ainsi préfèreraient sans doute l’enlisement à la réforme…

La réduction du nombre de parlementaires ne relève pas de la même logique. Leur nombre a augmenté de manière significative au cours des dernières décennies et nous en arrivons à un nombre de députés et de sénateurs par habitant supérieur à certains de nos voisins européens. Il serait salutaire de mettre un coup d’arrêt à cette évolution. D’autant que les économies réalisées sur la baisse du nombre d’élus pourraient être opportunément utilisées dans le renforcement des moyens dont disposent les assemblées. Si l’on veut qu’elles soient véritablement indépendantes et plus compétentes, il est grand temps que celles-ci disposent de leurs propres centres de recherche et de leurs experts pour traiter de sujets complexes, sans dépendre des administrations centrales des ministères qui, par leurs analyses et leurs réflexions, influencent considérablement le gouvernement.

Quant à la limitation du nombre de mandats consécutifs exercés, cette question mérite débat. D’un côté, comment ne pas regretter les excès auxquels aboutit l’absence de limite avec une certaine forme de professionnalisation de la vie publique et de confiscation démocratique par des élus qui jouent la carte de l’inamovibilité, appuyés en cela par des logiques d’appareils partisans ? De l’autre, les électeurs ayant le dernier mot, pourquoi ne pas leur laisser la possibilité de donner dans les urnes à un élu de longue date le signal du départ à la retraite ? Vœu pieux, sans doute, et dans ce débat il faudra bien se souvenir que sur un sujet tout aussi important, il a fallu imposer la parité par la loi pour voir augmenter significativement le nombre de femmes à tous les niveaux de notre vie politique…

En France, nous nous sommes habitués à ce que l’exécutif soit constamment tenté de changer les règles du jeu institutionnel. Souvent avec maladresse et imprudence, oubliant ainsi l’exhortation de Montesquieu qui invitait à ne le faire que d’une « main tremblante »…

* Pour ne citer que deux exemples, il aura fallu près de deux ans pour que les décrets d’application de la Loi Claeys-Léonetti adoptée en février 2016 soient publiés au JO… Quant à la loi SRU adoptée en 2000, elle a connu tant d’adaptations (la dernière en mars 2015..) que ses derniers décrets d’application ont été publiés en mai 2017 !… 

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On a chopé la censure !…

Quelques extraits diffusés sur internet, une pétition lancée sur les réseaux sociaux et 145000 signataires plus tard, voilà un éditeur qui met un terme à la diffusion d’un livre. Quoi que l’on puisse penser de ce livre, faisons une simple constatation : plus besoin de textes de loi sur la protection de la jeunesse, plus besoin de magistrats pour dire le droit : le tribunal des réseaux sociaux suffit. 145 000 personnes qui ne l’avaient pas lu l’ont condamné au pilon. Et la sentence a été exécutée.

La décision de l’éditeur de se soumettre aux conclusions de cette pétition est d’une gravité sans précédent. Il n’y avait, ici, pas de risque de passer sous le coup de la loi comme les récents projets de réédition de « Mein Kampf » ou des écrits antisémites de Louis Ferdinand Céline. Avec la polémique sur « On a chopé la puberté », nous avons assisté à un diktat imposé par un groupe qui confond imposer sa propre vision de la féminité et lutter contre les atteintes faites aux femmes.

La méthode est simple : plus besoin de diffuser des notes de lecture critiques et argumentées dans les journaux. Pas besoin de mobiliser de grandes consciences du féminisme. Pas besoin de provoquer des débats dans les médias. Il suffit de lancer une pétition sur internet, de faire appel aux bons sentiments du public en exploitant sa méconnaissance du sujet, de surfer sur la vague créée par des révélations révoltantes et voilà la police de la pensée en marche ! Désormais, tout ce qui ne sera plus considéré comme sexuellement correct par certains groupes d’activistes subira cette censure new-look.

Peu importe qu’aucun texte de loi n’ait été violé : des auteurs ont porté atteinte à la bienséance en diffusant des clichés sexistes. Ils méritent l’opprobre. Circonstances aggravantes : le livre s’adressait aux jeunes filles et, pire encore, pour la dédramatiser, traitait de la puberté avec humour ce qui serait une preuve supplémentaire de sa perversité. Il mérite donc de disparaître !

Le plus étrange, c’est qu’un ouvrage dont la diffusion serait aujourd’hui à peine de l’ordre de 5 000 exemplaires ait subi cette forme de violence collective tandis que l’industrie pornographique prospère sur Internet sans susciter de mobilisation aussi vive de ces nouvelles ligues de vertu. Pourtant, l’image de la femme qu’elle véhicule est autrement plus dégradante ! Pourtant, on considère désormais que des milliers d’enfants y sont confrontés dès qu’ils atteignent une dizaine d’années ! On n’est donc pas à une incohérence près…

Le plus surprenant, dans cette affaire, le plus inquiétant peut-être, c’est l’absence de réaction des médias qui se sont contentés – pour ceux qui ont traité de cette affaire – de mentionner la décision de l’éditeur de manière lapidaire, sans autre commentaire. Manqueraient-ils de lucidité face à ce qui est désormais considéré comme un délit d’opinion ?

En d’autres temps, dans l’Allemagne nazie, les livres étaient brûlés dans des cérémonies d’expiation collective. Aujourd’hui pas de gouvernement autoritaire : nous sommes dans la France de 2018, celle qui va célébrer, paraît-il, le cinquantenaire de Mai 68, dont l’un des slogans était : « Il est interdit d’interdire ! » ! C’est la France qui, voilà trois ans, s’affichait « Charlie ». Cette France se déchaine aujourd’hui : depuis quelques mois, la délation est à l’œuvre, la censure s’installe… Nous aurions envie de crier : « Wolinski, reviens, ils sont devenus fous ! ». Mais pas sûr que Wolinski pourrait aujourd’hui publier tous ses dessins sans susciter l’acharnement de cette nouvelle police…

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Bioéthique : la bataille des mots

A l’évidence, la révision des lois de bioéthique et les « Etats généraux » qui ont été ouverts à cet effet, constituent une confrontation entre des conceptions différentes de l’humanité et du droit. La naissance, la mort, l’intelligence artificielle sont au cœur des débats. Nous pourrions nous en réjouir. Mais il y a aussi quelques raisons de s’en inquiéter.

La première inquiétude vient du fait que la question de l’euthanasie et du suicide assisté qu’il n’était pas prévu de débattre ait été ajoutée sous la pression du lobby favorable à l’euthanasie et au suicide assisté. En effet, ce sujet était initialement écarté car la loi Claeys-Léonetti portant sur la fin de vie ne date que de février 2016. Elle avait fait l’objet d’une longue réflexion préalable, de nombreuses consultations, et les dispositions alors adoptées, notamment en matière de soins palliatifs, n’ont pas toutes encore pu être mises en application. Deux ans, c’est un peu court pour revoir une loi sur un tel sujet ! D’autant que le principe qui prévaut en matière de révision des lois de bioéthique prévoit un délai de sept ans entre deux passages au Parlement. Faudrait-il s’en affranchir au seul motif qu’un lobby le réclame ? Faut-il abandonner cette loi Claeys-Léonetti au motif qu’elle n’est pas encore convenablement appliquée sur tout le territoire ? Faut-il consacrer des moyens à donner la mort alors qu’ils manquent déjà cruellement à ceux qui accompagnent la fin de vie dans la dignité ?

La seconde inquiétude est d’une toute autre nature. Elle rejoint la préoccupation d’Albert Camus qui disait que « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde ». Elle porte sur les termes qui sont employés pour aborder ces débats. Les mots qui peuvent le conditionner et influer sur ses conclusions. Pour s’en convaincre, il suffit de se livrer à un retour en arrière et à un décryptage de ce qui est à l’œuvre aujourd’hui.

Revenons ainsi en 2013 aux débats sur la loi Taubira. Son intitulé officiel était : « loi ouvrant le mariage aux personnes de même sexe ». Par un tour de passe-passe politico-médiatique, elle est devenue « mariage pour tous ». Ce faisant, elle se référait exclusivement à un principe d’égalité. Ainsi, pour rendre inaudibles les autres questions posées à ce sujet, il suffisait de n’en poser qu’une : comment refuser aux uns ce qui est accordé aux autres ? Ceux qui osaient s’y opposer étaient stigmatisés au nom de ce seul principe. Nous connaissons le résultat : un débat tronqué !..

Si nous procédons à un décryptage des sujets abordés aujourd’hui, nous constatons que la même dérive est à l’œuvre lorsque l’on parle de « PMA pour toutes ». En effet, la PMA recouvre les techniques médicales permettant à des couples confrontés à une infertilité d’origine pathologique, d’avoir un enfant par implantation d’un ovocyte dans l’utérus de la femme. Or, l’expression « PMA pour toutes », gomme précisément le fait qu’il ne s’agit plus de remédier à une infertilité pathologique, mais à l’impossibilité pour une femme d’avoir un enfant du fait même de l’absence de relations entre elle et un homme. Qu’elle soit seule ou en couple avec une autre femme. Outre que l’on assiste au même abus du principe d’égalité, on se demande ce que le terme « médical » vient faire ici puisqu’il n’y a pas ici de pathologie qui serait la cause d’une incapacité d’avoir des enfants. A moins que la mission assignée aux médecins ne soit plus de soigner mais de répondre à des besoins particuliers…

La GPA procède du même procédé. Le terme de « gestation » relève du vocabulaire technique et, froidement, camoufle le fait qu’il s’agit d’une grossesse, faisant ainsi disparaître la relation qui s’établit entre une mère et l’enfant qu’elle porte. Quoi de mieux pour obtenir d’elle, ensuite, qu’elle le cède à d’autres ? Par ailleurs, en utilisant l’expression « pour autrui », on donne à cette appellation une connotation altruiste qui dissimule un contrat et passe sous silence l’aspect financier et mercantile de l’opération. Certains osent même aller plus loin en parlant de « GPA éthique », comme pour rassurer et se donner bonne conscience… Cynique dérive du vocabulaire qui occulte deux réalités moins avouables : l’exploitation du corps de la femme et la vente d’enfants !

Le dernier dérapage de vocabulaire concerne l’euthanasie. En imposant dans le débat l’expression « droit de mourir dans la dignité », les partisans de l’euthanasie ont réussi à détourner les mots « droit » et « dignité » de leur sens. Rien que ça ! On peut comprendre – sans y adhérer et en le combattant – le fait qu’ils revendiquent pour eux le « droit » de pouvoir choisir sa propre mort. En revanche, le détournement du mot « dignité » relève de la malhonnêteté intellectuelle. En effet, cela insinue notamment que la seule mort digne serait celle qui est choisie, que la souffrance est source d’indignité… Quel mépris pour les personnes qui laissent la mort venir à elles à son heure ! Quel mépris pour les soignants et les proches qui savent les accompagner dans le respect et la tendresse ! Sans compter que c’est enfin ouvrir la porte à d’autres dérives : le suicide assisté pour convenances personnelles, ou l’euthanasie des enfants, ce qui est arrivé en Belgique. Ou pire encore : la mort programmée de personnes âgées ou atteintes de maladies dégénératives au motif que d’autres estimeraient que leur vie ne vaut plus d’être vécue…

La vigilance nous invite à refuser le piège de tels glissements sémantiques ! Le maître de la propagande nazie, Joseph Goebbels, n’hésitait pas à dire : « nous ne voulons pas convaincre les gens de nos idées, nous voulons réduire le vocabulaire de telle façon qu’ils ne puissent plus exprimer que nos idées ». Retenons la leçon : changer le vocabulaire, c’est changer les idées. C’est donc bien le premier front sur lequel sur lequel se joue une bataille culturelle essentielle car ce qui est en cause ici, c’est ni plus ni moins que la naissance et la mort… et donc l’humanité.

 

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