Liberté, Liberté chérie…

Liberté de circuler ? Aux oubliettes ! Liberté de se rassembler, de manifester ? Pas question ! Liberté de pratiquer sa religion ? N’y pensez pas ! Pas plus que d’aller faire du jogging ou de partir en vacances… En quelques semaines, quelques unes de nos libertés fondamentales ou plus élémentaires ont été balayées par la pandémie. Nous voilà assignés à résidence par le simple fait de mesures gouvernementales, sans même que nous ayons jugé utile d’en contester le bien-fondé. Et le plus surprenant n’est pas tant que ces libertés aient été réduites à néant, que notre acquiescement spontané et sans rébellion à ces mesures contraires à notre culture et à notre devise républicaines.

Seules nous restent la liberté de penser et la liberté d’expression. Ce qui explique sans doute d’ailleurs les propos en tous sens diffusés sans retenue sur les réseaux sociaux et sur les ondes. Et le besoin irrésistible de partager, sans distinction parfois, infos et intox, humour bienveillant et ironie méchante, bons sentiments et manifestations d’agressivité… Au surplus, la gravité de cette crise, son caractère sans précédent ouvrent des heures d’antenne à des « experts » et à des donneurs de leçons comme à tous ceux d’entre nous qui ressentent le besoin de faire part de leur quotidien, d’exprimer leurs états d’âme comme pour mieux évacuer l’angoisse qui les taraude. Mais, mise à part cette liberté de parole, c’est le mécanisme même de cette privation de liberté qui doit nous interroger.

Bien sûr, nous ne sommes pas dans ces pays qui subissent des dictatures et où le seul fait de contester une mesure gouvernementale peut mener à la case prison. Nous ne sommes pas non plus dans ces « démocraties illibérales » comme la Hongrie où le pouvoir se saisit de l’occasion pour fouler aux pieds les libertés fondamentales et renforcer l’arsenal répressif et liberticide qu’il ne cesse d’accroître depuis des mois. Nous sommes dans une démocratie digne de ce nom qui place le pouvoir exécutif sous le contrôle du Parlement et sous le regard des médias. Tout cela le contraint à une plus grande transparence. Même si cela révèle ses erreurs (et celles de ses prédécesseurs !), ses tâtonnements, les inévitables hésitations auxquelles le confronte une situation inédite ainsi que les cafouillages de nos administrations. Il n’empêche : que l’on ait confiance ou pas, nous avons perdu des libertés et nous l’avons accepté, quand nous ne l’avons pas nous-mêmes souhaité !..

Cet étrange renoncement au nom d’un impératif de préservation de la santé en dit long sur notre état d’esprit et sur nos priorités. Nous vivons une forme de désenchantement parce que nous avons été éduqués dans l’idée que rien n’arrêterait le progrès, et nous voilà face à son échec, incapable qu’il est de répondre à notre angoisse, incapable d’enrayer la maladie. Tout comme nous en découvrons d’ailleurs au fil des ans le caractère destructeur pour notre planète. Et du désenchantement à la soumission à des règles qui nous rassurent, il n’y a qu’un pas que nous avons bien vite franchi…

Ensuite, tout dans notre société nous conduit à mettre la mort à l’écart, à considérer que le droit à la santé, le prix que l’on accorde à la vie doivent primer sur tout le reste. Y compris sur la liberté. Et il est à cet égard singulier que des peuples généralement considérés comme indisciplinés (en Italie et en France…) se soient comme d’autres pliés à l’exigence du confinement sans regimber. Sans doute étions-nous préparés à un tel abandon après des vagues terroristes, après le déferlement de haine auquel ont donné lieu les récentes réformes comme les manifestations des « gilets jaunes », après des mois au cours desquels l’invective a remplacé le débat. Comme si la lassitude devant les menaces, les désordres et le tohu-bohu nous invitait à préférer renoncer à nos libertés. Sans doute aussi le fait que nous gardions encore malgré tout foi en l’Etat Providence contribue-t-il également à notre renoncement. Il reste que nous avons renoncé. Alors quelle leçon en tirer ?

Nous pourrons toujours nous enorgueillir du fait que globalement, nous aurons durant cette période fait passer l’intérêt collectif au dessus de nos désirs individuels. Nous pourrons aussi nous satisfaire de l’esprit de responsabilité que cela manifeste (à quelques exceptions près !..). Mais pourrons-nous le moment venu, retrouver la lucidité sur les raisons de notre consentement, sur les causes profondes de nos abandons ?

Non, ne croyons pas que les pays autoritaires soient plus efficaces contre la maladie que nos démocraties. Le déni des autorités chinoises au début de la pandémie en est la tragique illustration. L’intelligence collective est notre meilleure alliée face à la crise. Parce que nous sommes toujours plus intelligents à plusieurs que seul. Parce que l’innovation et la créativité au service de solutions sont aussi le fruit de confrontations d’idées. Parce qu’il n’y a pas d’intelligence collective sans liberté. Liberté de penser, liberté de s’exprimer, liberté de débattre. Liberté, liberté chérie !..

Sur la santé revenue

Sur le risque disparu

Sur l’espoir sans souvenir

J’écris ton nom

 Et par le pouvoir d’un mot

Je recommence ma vie

Je suis né pour te connaître

Pour te nommer

Liberté

Paul Eluard

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