Le goût amer du 49-3

La réforme des retraites valait mieux que cette mascarade. Concertation désordonnée et sans résultat tangible ; confusion gouvernementale et maladresses à répétition au point de perdre l’appui des syndicats initialement favorables à la réforme ; projet si mal ficelé que le gouvernement affirme qu’il est encore à améliorer : l’exécutif avait décidément tendu des verges pour se faire battre. Il eût été mieux inspiré de remettre l’ouvrage sur le métier quand il en était encore temps !

Simultanément, nous avons vu le front uni de ceux qui ne veulent rien changer ; le conservatisme de certains syndicats et de corporations accrochées à leurs avantages et qui s’étaient préparés de longue date à l’épreuve de force ; l’obstruction de la part de ceux qui n’ont jamais accepté le verdict des urnes de mai 2017. Rien d’étonnant à ce que l’article 49-3 de la constitution soit mis en application.

Coup de force, affirment ceux qui n’ont rien trouvé de mieux pour exister que de jouer à « belle marquise, d’amour, vos beaux yeux, mourir me font… ». Car, à en juger par un grand nombre des 23000 amendements au projet de loi sur les retraites déposés par les députés de La France Insoumise, les amis de Jean-Luc Mélanchon se sont livrés à un exercice qui ressemble fort à la découverte de la prose par M. Jourdain. Lorsque celui-ci se perd dans des variations de style, il suscite le rire et se couvre de ridicule. Mais de cela, J-L. Mélanchon n’en a cure qui prétend jouer son rôle d’opposant en utilisant de cette manière toutes les recettes du « vieux monde ».

C’est son droit. Il reste que l’on peut s’interroger sur l’usage qui est ainsi fait du droit d’amendement des parlementaires. Car il n’est pas sûr que remplacer « chaque année » par « tous les ans » et inversement, améliore le texte. Tout comme l’on cherche vainement dans les amendements de La France Insoumise un projet alternatif. D’ailleurs, J-L. Mélanchon ne s’en est pas caché : après avoir annoncé qu’il ferait de l’obstruction, il s’en défend aujourd’hui tout en usant de tous les moyens dont il dispose pour s’opposer et retarder l’adoption de ce texte. Ce pourrait être de bonne guerre sauf que de tels amendements ne témoignent ni d’une réelle créativité (merci les logiciels de traitement de texte qui, sans grand effort, permettent de telles variations !), ni d’un sens aigu de la démocratie car cet exercice qui dévalue les amendements « sérieux » en les noyant parmi tant d’autres fantaisistes, ressemble fort à une caricature de régime parlementaire, à un dévoiement des institutions. Il faut donc rappeler que le leader de la France Insoumise, qui totalise plus d’une trentaine d’années de mandats parlementaires, milite pour une nouvelle constitution. Comment mieux espérer le provoquer qu’en effectuant un constant travail de sape des institutions ?

Dans un jeu politique tout en tensions, la provocation appelle la provocation. Naturellement, en réplique à l’obstruction, le gouvernement se trouvait acculé, comme poussé à la faute. Pour sortir de cette situation, il ne pouvait que recourir à l’arme du 49-3. Car après tout, nul ne peut le priver de l’usage des prérogatives que lui donne la Constitution. Et si des élus LREM quittent le navire, déçus qu’il n’ait été donné aucune chance au travail parlementaire, l’usage du 49-3 face à un blocage organisé ne peut être qualifié de « déni de démocratie ». N’en déplaise aux amnésiques comme François Hollande, qui le critique aujourd’hui alors qu’il était un zélé parlementaire socialiste lorsque Michel Rocard, Premier Ministre de François Mitterrand, y a recouru pas moins de 28 fois  (et qui oserait aujourd’hui qualifier Michel Rocard d’autocrate ?). Ou encore lorsqu’il a autorisé à six reprises Manuel Valls Premier Ministre à l’utiliser. Autant de cris d’orfraie qui cachent les reniements d’hier…

Il reste que cet épisode laissera un goût amer. L’intransigeance et la confusion gouvernementales ont tout à la fois suscité la colère des uns et l’inquiétude des autres, sans vraiment parvenir à convaincre des avancées de la réforme. Le mécontentement restera donc, annonciateur de grognes et de sanctions électorales à venir. Le nécessaire travail parlementaire qui aurait pu être fructueux a été gâché par l’épreuve de force engagée par quelques uns. Et les institutions en sortent affaiblies. Quel gâchis !..

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