Le temps du « racisme d’assiette »

Le « racisme d’assiette », vous connaissez ? Avant d’être chargé par Emmanuel Macron de préparer la réforme des retraites, Jean-Paul Delevoye définissait ainsi début 2012* le réflexe catégoriel qui conduisait chacun à défendre son « bout de gras ». « On a peur que l’autre vienne se servir dans le plat qui est à portée. On ne veut plus partager », écrivait de manière prémonitoire celui qui a dû quitter son poste en pleine tempête sur la réforme des retraites.

Jérôme Fourquet n’avait pas encore théorisé « L’Archipel Français »** que J-P. Delevoye s’inquiétait d’une « archipélisation » de la société en « une multitude de blocs qui défendent chacun leur vision, leur intérêts, leurs objectifs, en perdant de vue le collectif plus large que nous constituons ensemble ». De la part d’un politique expérimenté, on serait tenté de s’étonner devant tant de lucidité et une telle incapacité à éviter les écueils qu’il pressentait ! Mais ce n’est pas la première fois qu’un politique fait preuve d’impuissance face aux maux qu’il sait décrire avec précision…

Nous sommes bien à l’époque du « racisme d’assiette ». Cette forme de racisme qui fait oublier aux grévistes de la RATP et de la SNCF la galère quotidienne qu’ils imposent à des dizaines de milliers de travailleurs de la région parisienne, la perte de revenus qu’ils infligent à des milliers de commerçants, de travailleurs indépendants, de professionnels de la restauration et du spectacle, et la menace qu’ils font peser sur les emplois des autres, ceux qui ne bénéficient pas des mêmes garanties qu’eux… Tout comme elle fait oublier à des enseignants grévistes que, dans la durée, leur mouvement pénalise avant tout les enfants et laisse rêveur quant à l’idée qu’ils se font de leur mission. Mais sans doute les uns et les autres se moquent-ils comme d’une guigne de ceux dont le sort serait amélioré par une réforme du système des retraites, les femmes et les agriculteurs, notamment !

Pour autant, s’en tenir à cette constatation ne fait guère avancer le schmilblick. Et cela n’exonère en rien nos gouvernants de leurs responsabilités. Il aura fallu près de dix-huit mois de concertations à J-P. Delevoye pour en arriver là ! Dix-huit mois pour rien serait-on tenté de dire… Et l’on reste stupéfait devant la confusion qui a entouré la préparation de ce projet de réforme et les annonces successives auxquelles il a donné lieu. Soufflant le chaud et le froid, le Premier ministre en donne régulièrement des illustrations. Au point que l’on ne sait plus si l’on parle de régime universel tout en concédant que seraient maintenus des régimes particuliers (mais alors pourquoi les uns et pas les autres ?), si l’on parle d’âge pivot ou si l’on s’attaque à la question de l’équilibre financier des retraites. Ou tout cela à la fois.

Qui trop embrasse mal étreint : Emmanuel Macron eût été mieux inspiré de faire sien cet adage même si nous observons comme lui que la diversité des régimes pose question tant elle induit des disparités dans le sort des retraités, entre ceux qui peuvent partir avant 60 ans tout en bénéficiant de retraites convenables et ceux qui doivent attendre 65 ans sans pour autant toucher une retraite décente. Mais fallait-il dans le même temps compter pour rien le comportement responsable de partenaires sociaux qui, dans certains secteurs, ont négocié et gèrent des régimes particuliers équilibrés qui ne demandent rien à l’Etat ? Oui, comme Emmanuel Macron, nous constatons que certains régimes sont d’autant plus généreux qu’ils comptent sur l’Etat, et donc sur le contribuable, pour assumer le poids de cette générosité. Mais fallait-il oublier que certaines des faveurs que ceux-ci accordent s’apparentent à des salaires différés prenant en compte des contraintes spécifiques imposées aux salariés ?

La liste est longue des questions qui se posent au sujet des retraites. Au point qu’on en oublie le sort des travailleurs de certains secteurs, en particulier dans le commerce et l’artisanat ainsi que dans les toutes petites entreprises. Travailleurs isolés, à faible représentation syndicale, et qu’ignorent les grandes centrales principalement préoccupées de la conservation des avantages acquis de leurs troupes – surtout dans le secteur public. Tout comme est passée aux oubliettes la question de la dette des retraites. Une dette que, courageusement, l’on repousse indéfiniment sur les générations futures. L’inéquité, toujours l’inéquité…

Sans doute, s’attaquer à ce dossier après d’autres réformes qui dans le passé avaient été annoncées comme devant résoudre durablement la question, ne pouvait-il qu’être anxiogène. Surtout dans une société inquiète, traversée par la peur du déclassement comme l’a si bien montré le mouvement des « gilets jaunes ». Au demeurant, nombre d’observateurs avaient alerté Emmanuel Macron et Edouard Philippe sur les précautions à prendre avant de s’engager dans cette voie. Ils n’ont pas été entendus.

Il en résulte que loin d’être une occasion de refaire du commun autour de ce dossier, les maladresses et l’obstination gouvernementale, autant que l’aveuglement coupable de syndicats n’ont abouti qu’à une plus grande fragmentation de la société. Les uns sont en grève pour conserver leurs acquis ; les autres, essentiellement les habitants des grandes métropoles, en subissent les conséquences ; et les derniers, habitants de la France des territoires ruraux, observent en silence, se sentant peu concernés par la bataille et convaincus qu’en tout état de cause, ils n’en tireront aucun bénéfice. Une fois de plus, le « racisme d’assiette » aura conforté ceux qui préfèrent ignorer les autres…

* Dans un essai intitulé « Reprenons-nous ! » publié alors qu’il était encore Président du Conseil Economique, Social et Environnemental (éditions Tallandier)

** « L’Archipel Français », remarquable essai publié par Jérôme Fourquet, Directeur du Département Opinion de l’IFOP (379 pages – éditions du Seuil).

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