La morale des homards…

Il était une fois en son palais, un haut personnage de l’Etat qui recevait à dîner, régalant ses hôtes de homards et de vins fins. Ses invités : des intellectuels, patrons ou journalistes, tous gens de cette France d’en haut qui n’aiment rien tant qu’échanger entre eux de fortes pensées sur les temps que nous traversons, l’avenir de la planète que seule sauvera notre sobriété, ou encore les fractures françaises et les manières de les réparer. Des gens que croit devoir bien traiter celui qui souhaite tirer parti de telles relations, de cet « effet réseau » qui sert les ambitieux sans scrupule à défaut de servir nos contemporains.

Et pendant ce temps, le bas peuple se démène pour boucler ses fins de mois, faire partir ses enfants en vacances ou encore trouver une maternité à proximité…

Patatras ! Ce qui devait demeurer dans le secret de l’entre-soi se retrouve mis sur la place publique. Et, non content de révéler ces dîners sous les ors de la République, ceux qui les ont rendus publics ont trouvé dans des factures de travaux dans son appartement de fonction, dans un logement ou dans l’emploi de certaines indemnités, matière à noircir le portrait de cet homme au point de lui rendre la tâche impossible et le conduire à démissionner.

Non ! On ne pleurera pas sur le sort de François de Rugy tant le personnage paraît être avant tout un ambitieux aussi peu soucieux de rigueur que de cohérence dans ses engagements.

La morale de cette histoire conduit donc à dénoncer l’indignité de ces puissants qui s’exonèrent des sacrifices qu’ils demandent aux autres. Au risque de conforter le « tous pourris », terreau sur lequel prospèrent les idées les plus nauséabondes. Elle rappelle aussi l’exigence toujours plus haute de la morale publique, ce qui est somme toute salutaire. Elle doit cependant aussi nous interroger sur une autre face de cette affaire : le sens d’une quête sans fin de transparence et le rôle de ceux qui s’arrogent désormais non seulement le droit de fixer les règles de cette morale, mais aussi celui d’être en même temps policiers, juges d’instruction, procureurs et juges en dernier ressort.

Première constatation : point n’est besoin de droit puisque l’efficacité conjuguée de ce qu’il est convenu d’appeler le journalisme « d’investigation » et des réseaux sociaux aboutit à des condamnations sans jugement. Peu importe que les règles de droit aient été respectées ce qui, rappelons-le, semble être le cas au moins en ce qui concerne les fameux dîners, et sans doute même pour le coût des travaux contestés ! Ceux qui ont désigné un homme à la vindicte populaire et l’ont accablé par des révélations à répétition ont procédé à une instruction à charge, convoqué le tribunal populaire et préparé le verdict. Ensuite, la condamnation allait de soi.

Seconde constatation : il fut un temps où l’Eglise et la République, main dans la main, enseignaient la morale. En la matière, leur autorité n’était guère contestée. Ce temps est révolu. Et l’on cherche en vain maintenant ceux qui oseraient nous parler de morale tant cela a été décrié. Au point de nous en faire oublier l’impérieuse nécessité. Face à ce vide, de nouveaux juges en morale publique se sont auto – proclamés. Ils ont pour noms : Edwy Plenel et Médiapart, ou encore celui de nombre d’amuseurs qui sévissent sur les ondes. Forts de leur impunité, les uns et les autres se donnent tous les droits.

Il n’est pas question ici de contester l’utilité des lanceurs d’alerte ou de faire le procès de journalistes qui enquêtent sur ceux qui nous gouvernent. Mais interrogeons nous : au nom de la désormais sacro-sainte transparence que va-t-on demain dénoncer ? Et, au-delà, que va-t-on chercher à nous imposer ? Ce qui vaut pour les puissants et les conduit parfois au pilori vaudra demain pour les misérables que nous sommes. Craignons donc le moment où ce qui était toléré hier serait soudain vilipendé au nom d’une religion ou d’une idéologie qui imposeraient leur propre vision du bien et du mal…

Dernière observation : les parangons de vertu d’aujourd’hui sont-ils légitimes pour nous imposer leur propre vision ? Les chevaliers blancs sont-ils vraiment sans tache ? Et leur manière de procéder est-elle à la fois un modèle de rigueur et exempte d’arrière-pensées politiques ? En d’autres termes, sont-ils des militants de la cause journalistique ou d’une autre cause ? Craignons que la transparence dont ils sont les promoteurs ne dérive au point de nous placer demain sous le regard permanent des autres, chacun devenant tour à tour espion et espionné dans sa vie personnelle, sexuelle, ses goûts culinaires, ses croyances, son comportement face au défi écologique, etc. Tout cela au nom d’une certaine idée du bien insidieusement détournée dans un but politique soigneusement dissimulé.

La Terreur de 1793 a commencé à l’initiative de « purs » révolutionnaires qui prétendaient défendre les acquis de la Révolution en pourchassant et en mettant à mort ceux qui n’était pas assez purs à leurs yeux. Au point que la machine infernale a fini par dévorer les plus « vertueux » de ses concepteurs comme le rigoureux Robespierre. Il s’est toujours trouvé des Fouquier-Tinville pour dresser des réquisitoires et réclamer la mort. Il s’est toujours trouvé un peuple que des tribuns démagogues savent « chauffer » pour lui faire réclamer des têtes. Il s’est toujours trouvé des bras pour exécuter les sentences et faire couler des flots de sang.

Oui, l’obsession de la vertu fait parfois froid dans le dos. C’est sans doute pourquoi je préfère reconnaître en chacun une certaine dose de faiblesse. Parce qu’elle est humaine. Tout simplement humaine…

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