Les médias et le pire des réseaux sociaux…

Ils sont jeunes, ils sont geeks, ils n’ont pas de tabou, et leur présence sur les réseaux sociaux leur assure un nombre de followers enviable… Quoi de mieux pour des médias qui se veulent progressistes, qui sont en quête de rajeunissement de leur audience ? C’est ce qu’ont cru des responsables de « 20 Minutes », de « Libération », des « Inrockuptibles » ou de « Télérama »… Sauf qu’ils n’avaient pas repéré que parmi leurs nouvelles recrues, se cachaient des personnes regroupées sous la bannière de la « Ligue du Lol », laquelle s’est illustrée par des opérations de harcèlement, d’humiliation et de manipulation particulièrement nauséabondes.

De révélation en révélation, nous avons découvert avec stupeur les pratiques de ces jeunes gens en apparence bien sous tous rapports. Et, comme nous, ceux qui les ont recrutés et leur ont fait confiance regardent avec effarement la face sombre d’individus qui cachaient bien leur jeu, mêlant sur les réseaux sociaux propos homophobes, blagues salaces et insultes sexistes. Au mépris des personnes, du droit et, au passage, de l’éthique professionnelle.

Les médias dont la crédibilité est en berne* n’avaient pas besoin de l’affaire de la « Ligue du Lol ». Car elle révèle que l’alliance avec les réseaux sociaux dont ils espéraient un sursaut d’audience leur apporte parfois le pire. Mauvaise pioche donc pour leurs responsables qui n’y ont vu que du feu. Eux dont la fonction repose sur le discernement, la capacité à démêler le vrai du faux…

Dans cette affaire, l’atteinte se veut seulement virtuelle, par écrans et clavier interposés. Sauf que des personnes bien réelles sont prises pour cibles. Sauf que des mécanismes ravageurs sont à l’œuvre : harcèlement de victimes en situation d’infériorité et de faiblesse ; dissimulation, manipulation et volonté d’humilier ; sentiment de toute puissance et d’impunité ; soumission des victimes qui craignent pire encore si elles osent se rebeller ; incrédulité ; règne de la loi du silence…

On reste confondu devant l’impuissance, la cécité et l’incapacité à veiller à l’éthique de leur métier des responsables de ces grands médias. Ayant recruté de brillants adeptes des réseaux sociaux, fascinés par leur habileté à générer du trafic et soucieux de s’attirer cette audience dont ils observent qu’elle ne cesse de décroître pour leur propre média, ils leur ont ouvert grand les portes considérant sans doute qu’il était inutile de leur rappeler les règles du métier. Au point de ne pas voir la face obscure sur laquelle ces jeunes journalistes bâtissaient leur notoriété. Au point de valoriser à l’excès la carrière de ces individus peu scrupuleux au détriment de ceux qui s’interdisaient de telles pratiques. Cohérence, respect d’une ligne éditoriale et de l’éthique professionnelle, respect des personnes, voilà autant de points sur lesquels ils n’ont guère été sourcilleux tant il est vrai que la transgression et le buzz, le mélange des genres parfois, sont des territoires que certains dirigeants de médias ont exploré avec jubilation, sans toujours se soucier de leurs contours et sans prendre le soin de rappeler les frontières à ne pas franchir.

Le fait que parmi les médias concernés figurent certains de ceux qui n’ont jamais manqué de donner des leçons aux autres ferait sourire s’il ne s’agissait de faits graves visant des personnes et donc passibles de poursuites. Contradiction majeure pour ceux qui, par ailleurs, font profession de porter haut les valeurs de la culture !

Cette affaire nous rappelle qu’être rédacteur en chef ou directeur de rédaction dans un grand média ne s’improvise pas. Certains ont cru que leur talent les mettrait à l’abri d’une quelconque mise en cause de leurs responsabilités. En oubliant que celles-ci leur imposent d’être plus sourcilleux que d’autres quant au respect de l’éthique et du droit. Observons au passage que cela rappelle d’ailleurs étrangement d’autres affaires touchant les cercles du pouvoir cette fois, où des collaborateurs jouissant d’un sentiment d’impunité ont abusé de leur fonction pour assouvir leur soif de violence, leur appétit de domination et d’humiliation… Des affaires que n’ont pas manqué de dénoncer – avec raison – ces mêmes médias !

L’heure n’est plus où la confiance pouvait être octroyée d’emblée et se vérifier régulièrement dans une pratique d’autant plus aisée à cerner que les lieux d’intervention des journalistes étaient limités et, au final, bien connus du milieu. Aujourd’hui, les chaines d’info en continu, les réseaux sociaux, l’anonymat et l’usage des pseudonymes ont fait voler en éclat cette logique. La pratique des réseaux sociaux fait partie des atouts dont usent les professionnels des médias pour briller dans un univers concurrentiel impitoyable. Au risque d’en adopter tous les travers, surtout les pires. Les membres de la « Ligue du Lol » ont franchi ce pas allègrement, se damnant pour un mot méchant et une ironie blessante d’autant plus aisément qu’ils ne croient ni à la damnation ni au salut. Et, faute de vigilance, c’est cette face obscure qui a contaminé certains grands médias jusqu’à la révélation de l’affaire, jusqu’aux sanctions qui ont été annoncées cette semaine.

Les institutions de la République et leurs représentants sont régulièrement interpellés pour de tels manquements à l’éthique. Il ne manquait plus que des journalistes pour compléter ce triste tableau ! Sans doute serait-il temps pour les médias de méditer ce que Jean-François Revel écrivait au sujet des journalistes dans son livre « Le voleur dans la maison vide » : « Je n’ai vu aucune profession, pas même la politique, plus aveugle devant l’écart quotidien qui sépare ses pratiques de ses principes, plus mal renseignée sur elle-même et, à la fois, plus incurieuse et plus dissimulatrice de son fonctionnement ». Il est encore temps pour changer cela. Amis journalistes, à vous de jouer !

* les résultats de la récente enquête Kantar-Sofres publiée le 24 janvier par « La Croix » sur la crédibilité des médias sont à cet égard préoccupants…

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