De Paris à Alger, la légitimité de la rue…

Voilà deux pays que séparent la Méditerranée, une histoire tourmentée faite de passions partagées et de blessures jamais refermées, des systèmes politiques que tout oppose, la langue, la culture… Deux pays qui ont, malgré tout, tant en commun. Deux pays aujourd’hui profondément angoissés par leur avenir, agités l’un comme l’autre par des soubresauts dont peut sortir le meilleur comme le pire. Cela mérite comparaison…

Ici, de semaine en semaine, des jusqu’au-boutistes de la protestation, se retrouvent autour de slogans qui au fil du temps se sont réduits à la formule « on ne lâche rien » sans qu’ils puissent même définir ce « rien » auquel ils se raccrochent. Là, des foules joyeuses ont abandonné la peur à laquelle les condamnait le face à face mortifère entre un clan au pouvoir et des islamistes radicaux. Des foules où se mêlent une jeunesse avide de changements et des vieux qui retrouvent l’espoir confisqué de leur indépendance.

Ici, la promesse de défilés pacifiques débouche de manière quasi-systématique sur le vandalisme. Et les affrontements donnent lieu chaque samedi soir à la sinistre comptabilité des blessés visés par des tirs de flashballs tandis que des policiers épuisés et à bout de nerfs redoutent déjà le face à face du week-end suivant. Au soir des manifestations, des débris de toute sorte jonchent le sol dans une odeur âcre et piquante où se mêlent fumées et gaz lacrymogènes. De l’autre côté de la Méditerranée, des policiers veillent à ce que la rue ne soit que fête, se replient pour laisser libre cours à l’expression d’un peuple qui défile dans le calme. Et, le soir venu, des groupes équipés de sacs poubelle ramassent soigneusement papiers et autres déchets pour rendre la rue aussi propre que s’il ne s’était rien passé.

Chez nous, la révolte puisait sa légitimité dans un sentiment d’humiliation et d’abandon, mais s’est condamnée elle-même à n’être qu’un mouvement brouillon, chaotique et violent dont il ne sortira rien si ce n’est la désillusion. Force est de le reconnaître, le pouvoir tenu pour arrogant a ouvert le débat et s’est mis à l’écoute dans un exercice démocratique inusité. Faute de s’être donné les moyens d’un avenir politique, le mouvement se condamnerait-il à l’épuisement tandis que, dans l’impossibilité de donner satisfaction à toutes les demandes, le débat susciterait d’inévitables frustrations ? Serions-nous donc atteints d’une sorte d’épuisement démocratique ?

A l’inverse, l’Algérie nous donne plutôt une leçon de vitalité car le peuple y fait preuve de détermination et de retenue, de maturité et de gaité, et se montre résolu à prendre son destin en mains tandis que le pouvoir vieillissant, sous perfusion, fait mine d’entendre la jeunesse et la rue pour, en même temps, jouer les prolongations.

De part et d’autre de la Méditerranée, nul ne peut prédire l’issue des deux mouvements, né sur nos ronds points et jailli dans les rues d’Alger et d’Oran. Mais une chose est sûre : chez nous, le mouvement a perdu sa légitimité dans les violences des Champs-Elysées, des rues de Bordeaux ou de Toulouse tandis qu’à Alger, un peuple qui désespérait de son avenir a découvert qu’il avait les moyens d’en changer le cours parce qu’il a trouvé dans le calme et la détermination la source de sa légitimité. Belle leçon que nous donne là le peuple Algérien !

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