Deux ans de perdus ?..

A quoi peut bien servir une campagne électorale ? Débattre des grandes orientations qu’il conviendrait de donner à l’action publique, sans doute ! Or, voilà que moins de deux ans après l’élection présidentielle, nous débattons enfin de fiscalité, dépenses publiques, organisation de l’Etat, transition écologique et rénovation de notre démocratie. Ces sujets auraient-ils été les laissés pour compte de la dernière campagne présidentielle ?

Force est de reconnaître que l’effondrement de la gauche qui a alors quasiment disparu des écrans radar, l’éclatement de la droite en familles quasi-irréconciliables et de sombres affaires mettant en cause l’éthique de certains candidats, ont monopolisé l’attention des commentateurs, nous dispensant de nous intéresser aux questions de fond qu’il fallait pourtant bien aborder. Faute de l’avoir fait, l’histoire bégaye dans les plus mauvaises conditions, et nous voilà revenus à la case départ, avec un Président qui rejoue le film d’une campagne qui n’a pas vraiment eu lieu, et tente de retrouver une légitimité républicaine sérieusement mise à mal depuis deux mois.

Ce débat insolite puisqu’il arrive à contretemps ne pouvait s’organiser que dans des conditions pour le moins baroques : précipitation, mise en route cafouilleuse, incertitudes sur l’absence ou pas de « tabous » quant aux sujets à traiter et, enfin, doutes quant à l’impact des conclusions qui en seraient tirées. Quant au Président de la République, il ne s’est pas contenté d’écrire avec talent une lettre aux Français et de vouloir cadrer les thèmes à aborder, il s’est jeté dans la mêlée. Au risque de faire passer les débats citoyens pour subalternes et de s’exposer plus que de raison. Car au final, les prestations d’un Président qui, tout à la fois, affronte les questions d’élus qu’il avait auparavant ignorés, et défend son action en voulant donner l’impression qu’il a réponse à tout risquent d’occulter les débats de fond qui s’engagent peu à peu dans le pays.

L’exercice est périlleux car une fois achevé le temps du débat, il lui faudra « en même temps » en tenir compte dans les décisions à prendre, et ne pas se soumettre nécessairement à toutes les exigences formulées, ce qui ruinerait son propre projet et signerait l’échec de son mandat. Mais si nous étions tentés de dire que le sort de M. Macron importe peu au regard de celui de notre démocratie, que nous le voulions ou non, les deux sont désormais étroitement liés.

En effet, nous sommes parvenus à un point où la Vème République s’enlise dans une crise que n’avait pas anticipée ses concepteurs et que n’avaient pas même imaginée ceux qui en espéraient la fin. Tout cela faute d’avoir su débattre le moment venu des vrais enjeux d’une campagne présidentielle. Ceux qui espéraient que la démocratie participative pouvait revivifier notre République risquent fort de constater qu’à trop écouter les promoteurs du référendum d’initiative citoyenne, c’est la démocratie toute entière qui en serait la victime collatérale. Car entre la détestation de nos représentants et l’abandon du principe même de la délégation de pouvoir à ceux qui sont démocratiquement élus, il n’y a qu’un pas que certains ont déjà allègrement franchi.

Aujourd’hui, à écouter les revendications répétées à l’envi sur les réseaux sociaux comme dans les cahiers de doléance remplis dans les mairies, dominent à l’évidence une exigence de justice sociale dont le symbole est le rétablissement de l’ISF, et le respect de la « volonté du peuple » qui se cristallise autour du référendum d’initiative citoyenne.

S’agissant de la fiscalité, peu importent les contradictions entre l’attente d’un Etat davantage présent sur le terrain et le refus de la pression fiscale car certains considèreront sans doute que ce sont toujours les autres qui doivent payer. A les écouter, on oublierait de s’attaquer aux quelque 3686 pages que compte le Code général des impôts, au maquis de textes incompréhensibles qu’il comporte, aux centaines de niches fiscales dont seuls les plus malins savent tirer profit ! Débattre de la fiscalité, ce n’est donc pas scander « ISF ! » de manière incantatoire, mais se pencher sans tabou sur les principes qui la fondent et être sans complaisance pour les mille et un petits arrangements facilités par les textes qui la régissent.

Quant à la question de savoir ce que l’on attend de l’Etat, la poser, c’est accepter d’envisager une déconcentration de ses services, un abandon de certaines missions subalternes au profit d’autres aujourd’hui mal gérées, une réforme en profondeur de la fonction publique. Parce que cela pose tout simplement la question qui est en filigrane derrière certaines revendications : pourquoi un Etat si coûteux apporte-t-il si peu de satisfaction à ses usagers ? Parce que l’on s’apercevra enfin que son hypertrophie conduit l’Etat à vouloir intervenir à tout propos pour imposer ses normes dans des domaines qui ne le concernent en rien, et provoque l’exaspération de ceux qui sont contraints de s’y conformer… Débattre de l’Etat, c’est donc aussi affronter la question de l’utilité d’une partie de la fonction publique qui n’a plus pour mission que de contraindre la vie des autres.

Enfin, si l’on croit que revivifier notre démocratie passe par seulement le référendum d’initiative citoyenne (RIC), méfiance ! Les promoteurs de ce RIC posent comme principe que le peuple souverain a toujours raison et qu’il convient donc de lui reconnaître le droit d’agir à sa guise. C’est oublier qu’un souverain quel qu’il soit ne peut agir que dans le cadre d’institutions visant à éviter les dérives les plus dangereuses, sauf à basculer dans l’absolutisme. Or, à écouter certains, ce référendum d’initiative citoyenne pourrait se passer de cadre pour imposer au Parlement de débattre d’une loi sur n’importe quel sujet, « supprimer une loi injuste », ou encore révoquer des élus.

Revivifier la démocratie, ce n’est pas cela. C’est d’abord débattre, savoir écouter, accepter les désaccords, et savoir les dépasser ensemble pour les rendre féconds. Si, sur tous ces sujets, nous y parvenons, la campagne ratée de 2017, et les deux ans de perdus ne l’auront pas été en vain. Sinon…

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