Un 11 novembre pour Julie…

C’était un matin frais de novembre. Il faisait 12° ce jour-là dans la cité phocéenne où elle avait rejoint sa famille peu après le début des hostilités. Le temps était calme et déjà la ville bruissait de mille rumeurs toutes évoquant la fin des combats, certains annonçant même la capitulation de l’Allemagne. Toute de noir vêtue, elle se rendit sans doute, comme elle en avait l’habitude, à l’église Saint Vincent de Paul, en haut de la Canebière. Là même où, quatre ans plus tôt, le vendredi 18 septembre 1914, elle avait fait dire une messe pour son mari Albert, capitaine au 146ème régiment d’Infanterie, tué au combat le 20 août précédent à Chicourt, non loin de Morhange, lors de la première grande bataille de cette guerre.

Les canons allaient se taire. Ces canons qui lui avaient enlevé son amour, le père de ses trois fils dont le dernier n’avait alors qu’un peu plus de huit mois. Aujourd’hui, le silence des armes allait faire place aux cloches des églises sonnant à toute volée dès l’annonce officielle de l’Armistice. La foule allait envahir les rues, se réjouir de la fin de cette guerre qui n’avait que trop duré, sortir les drapeaux, chanter la Marseillaise.

Comment aurait-elle pu, en un moment pareil, ne pas se souvenir de ce matin où, pour la dernière fois, il avait franchi le seuil de leur foyer ? De ce jour où il avait passé à cheval les grilles de la caserne de Toul où son régiment était en garnison ? De ce moment terrible où, infirmière comme tant de femmes d’officiers repliées sur l’arrière, elle soignait un soldat blessé dont l’uniforme portait le numéro du régiment de son mari ? Du récit qu’il lui fit alors de cette fin de journée d’août où un obus allemand fit d’un brillant et héroïque capitaine d’état major de 44 ans, un corps sans vie, déchiqueté ?..

Comment ne pas penser à ces quelques notes qu’il avait prises dans les jours qui précédaient : les 13, 14, 15, 16, 17 et 18 août, des notes qui se trouvaient parmi les effets personnels qui lui avaient été remis ? En quelques phrases courtes, elles retraçaient la progression du régiment avec, chaque soir, le cantonnement à proximité d’un village dont les noms seraient à jamais les étapes de sa marche vers la mort. Elles faisaient état des premières escarmouches, des premiers combats, des premières pertes et des « éclopés », mot bien pudique pour parler des blessés. Des notes qui s’arrêtent lorsque la fureur des combats ne lui laisse guère plus de repos.

Comme cette foule, elle se réjouirait de la fin des hostilités qui avait envoyé tant d’hommes à la mort. Mais comme tant d’autres femmes en noir comme elle, elle cacherait les larmes qu’elle ne pourrait réprimer. Si certains allaient enfin rentrer au soulagement de leurs proches, ceux qui ne reviendraient pas mourraient en quelque sorte une seconde fois.

Puisqu’il ne rentrerait pas, c’est elle qui devait le retrouver pour se recueillir sur sa tombe. Qu’importent les obstacles et les difficultés : elle était résolue à s’y rendre. Dans les jours qui suivront ce 11 novembre, les armes s’étant définitivement tues, elle écrirait au général Henri Wirbel, commandant le 21ème corps d’armée, pour lui demander comment retrouver la tombe de son mari. Le 3 décembre, il devait lui répondre, joignant à sa lettre une carte d’état major marquée d’un point rouge, à « l’endroit où votre malheureux mari a été frappé ». Et, faisant observer « vous allez entreprendre, Madame, un douloureux voyage », il lui apportera quelques précisions utiles : « vous trouverez l’emplacement dans un rayon de 200m du point indiqué. Sa tombe doit être en plein champ, sur la pente descendante sud vers la route, à environ 100m du changement de pente ». A peine prend-il la précaution d’ajouter : « à moins que les Allemands n’aient déplacé son corps, ce qui me paraît tout à fait improbable »…

Munie de ces quelques informations, elle accomplirait ce voyage et retrouverait la tombe de son mari. Ce n’est que quelques années plus tard, qu’elle emmènerait ses trois fils jusqu’au cimetière militaire de Riche créé en 1921 pour rassembler les dépouilles des soldats tués lors de cette bataille. Le 13 mars 1920, était publiée au Journal Officiel la nomination de son mari, le capitaine Albert Voisin, chevalier de la Légion d’Honneur à titre posthume. Cette femme s’appelait Julie. Elle était ma grand-mère.

Ce contenu a été publié dans Billets, avec comme mot(s)-clé(s) , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *