Nicolas Hulot ou la fin de la « start-up » gouvernementale…

En claquant la porte avec fracas, Nicolas Hulot espérait sans doute réveiller les consciences assoupies dans la torpeur estivale. Ce faisant, il dénonçait simultanément la relégation au second plan des objectifs de la COP 21 et les abandons successifs dans la lutte contre le réchauffement climatique, comme les reculades face aux lobbies de l’industrie chimique, de l’agriculture intensive ou des chasseurs. Il n’ignorait pas que de ce fait, le Président de la République deviendrait la cible des tirs croisés des écologistes, qui n’aiment rien tant que de donner des leçons à tout le monde, et de la droite conservatrice, qui se délecte comme toujours, des erreurs que d’autres commettent face à des problèmes qu’elle n’a jamais voulu affronter. Nombre d’observateurs se sont répandus en supputations sur le poids politique de la mouvance écologiste qui n’en espérait pas tant, et parmi elle, le transfuge de l’écologie qui avait été recasé au perchoir faute de mieux avant de reprendre le fauteuil de Nicolas Hulot : François de Rugy !

Tout cela ne serait qu’anecdotique et dérisoire si les enjeux n’étaient pas aussi « brûlants », si l’avenir de la planète n’était pas en cause. Mais cet épisode que nombre d’observateurs prétendent aujourd’hui avoir prophétisé, relève moins de fragiles équilibres politiques que de la difficile gestion de la start-up gouvernementale mise en marche voici plus d’un an. En effet, en dénonçant la puissance des lobbies, en faisant observer que les objectifs qui justifiaient son entrée au gouvernement n’étaient pas – tant s’en faut – partagés par tous, Nicolas Hulot pointait du doigt l’une des tares de notre système politico-administratif français sous-estimée par Emmanuel Macron.

Car pour gouverner autrement, encore eût-il fallu changer de logique et ne pas s’en tenir à une conception verticale du pouvoir. Dans cette conception, tout se passe notamment comme si le Président de la République et le Premier Ministre tenaient le manche d’un râteau dont chaque pointe correspondrait à un ministre. Le fait qu’un ministre soit pompeusement défini comme le n°3 du gouvernement n’y change rien car l’ordre protocolaire ne crée pas de manière automatique une quelconque hiérarchie d’influence. Le cloisonnement entre départements ministériels, les jalousies entre administrations, le lien direct de chaque ministre avec le Président ou le chef du gouvernement, tout cela crée des rivalités nécessairement conclues par des arbitrages qui font des gagnants et des perdants. A ce petit jeu, les meilleurs volontés s’épuisent et seuls les plus roués l’emportent, sans que l’intérêt général soit toujours pris en compte. La transversalité nécessaire pour aborder les questions de lutte contre le réchauffement climatique et de la biodiversité semble absente et ne peut être réglée par ce que l’on appelle « l’interministériel » et qui n’est que le lieu des compromis, c’est à dire de la recherche du plus petit commun dénominateur.

Changer de logique, c’est définir des objectifs, les faire partager par toute une équipe et la faire travailler à l’unisson, chacun devant avancer dans la même direction. A l’évidence, il n’en a rien été et cela révèle une forme de sclérose de notre système, lequel ne peut s’affranchir de ses pesanteurs et de ses habitudes. Au-delà des enjeux relatifs à la protection de la planète, nous pourrions tout aussi bien appliquer cette analyse à la difficulté de notre pays à affronter les défis de l’emploi, de la politique industrielle, du développement urbain ou encore de l’intégration…

Au-delà de cette observation la difficulté s’accroît du seul fait de la cogestion des départements ministériels avec les acteurs concernés. Bien sûr, une administration ne saurait agir sans concertation avec les représentants des professionnels dont elle assure la tutelle. Mais où commence la concertation et où se niche le lobbying ? Quand passe-t-on de la concertation à une cogestion positive, puis à la défense d’intérêts catégoriels ? Quand l’interpénétration entre administrations et organisations professionnelles aboutit-elle à des effets pervers ? Le secteur agricole en est un bon exemple. Sans une habile cogestion entre l’administration du Ministère de l’Agriculture et les organisations professionnelles, ce secteur n’aurait pas connu, depuis la seconde guerre mondiale, la transformation que l’on sait. Mais il est aujourd’hui prisonnier de certaines organisations qui, après avoir été moteurs d’une modernisation, freinent sa mutation, l’empêchant de faire face à de nouveaux défis. Et ce qui vaut pour l’agriculture, vaut pour bien d’autres domaines…

Ne l’oublions pas, les lobbies sont passés maîtres dans l’art d’argumenter et de défendre leurs intérêts sous couvert de l’intérêt général. De surcroît, la capacité de mobilisation de ces lobbies aptes à susciter commentaires et éditoriaux dans les médias et, le cas échéant, à faire descendre leurs troupes dans la rue suscite la crainte du pouvoir. Pas étonnant alors que l’obsession du court terme conduise des gouvernants à préférer la tranquillité des demi-mesures au chamboule-tout !

Le concept de la « start-up » repose sur un état d’esprit qui réunit l’innovation, une réelle aptitude à la transgression qui permet de s’affranchir des usages et des traditions, la fixation d’objectifs communs ambitieux et des modes de travail collaboratifs où la transversalité l’emporte sur les rigidités hiérarchiques. A cela s’ajoute l’acceptation de l’erreur comme source d’enseignements pour l’avenir. Appliqués à la politique, de tels principes devraient faciliter le partage d’une vision commune et la mobilisation des énergies et des compétences autour de priorités. A l’évidence, cela n’a pas été le cas. Le mérite de Nicolas Hulot aura été de tenter de bousculer les habitudes. Tout au plus pourra-t-on lui reprocher sa naïveté. Quant à Emmanuel Macron, son erreur aura été de sous-estimer certaines pesanteurs et de ne pas être allé au bout de la logique de la start-up qui, au fond, n’a jamais vraiment fonctionné.

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