L’âge de la relégation ou de la solidarité ?..

Après le lundi de Pentecôte travaillé institué en 2004, pourquoi pas une seconde journée de solidarité pour faire face à la dépendance ? Voilà des mois que les personnels de nos EHPAD dénoncent l’absence de moyens dont ils disposent et la maltraitance qui en résulte pour les personnes âgées dépendantes. L’idée ne serait donc pas absurde. Mais la question est-elle seulement affaire de moyens ? En effet, on peut toujours dénoncer la faiblesse des budgets dont disposent les établissements spécialisés ou les associations de maintien à domicile, telles les ADMR dont les personnels font preuve d’un dévouement remarquable, mais obtenir davantage de crédits de la part du gouvernement résoudra-t-il la question ?

A cet égard, le rapport publié le 16 mai par le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) qui dresse un constat particulièrement sévère de la manière dont la société française traite – ou plutôt maltraite – ses vieux, permet d’identifier quelques pistes.

Explicitement, ce rapport pose la question de la « concentration de personnes âgées entre elles » dans ces établissements spécialisés. Certes, l’objectif est évidemment de sécuriser ces personnes devenues vulnérables. Il est aussi de les intégrer dans des structures qui leur permettent de conserver des liens sociaux et de bénéficier d’un environnement qui les stimule physiquement et intellectuellement. Il n’empêche, qu’on le veuille ou non, même avec les meilleures intentions, cet hébergement dans des lieux auxquels elles se sont résignées à contrecœur aboutit souvent à une forme d’exclusion qui renforce le sentiment de solitude et donne, en outre, l’impression de n’être plus qu’une charge inutile. Cela étant observé, n’oublions pas non plus que le maintien à domicile se traduit aussi par une autre forme de solitude, invisible celle-là, et dont on ne mesure pas toujours les effets.

Car la solitude ne tient pas seulement au fait qu’un quart des personnes de plus de 75 ans vivent seules. Elle résulte également de la perte d’un environnement amical dû à l’âge, mais aussi et surtout de la fragilité des liens familiaux. Ainsi 79% de ces personnes n’ont que peu ou pas de contact avec leurs frères et sœurs, et surtout plus de 40% d’entre elles n’ont que peu, voire pas de contact avec leurs propres enfants ! Abandonnées en quelque sorte… Une rupture des liens familiaux que rien ne vient compenser.

Comment s’étonner ensuite que le taux de suicides qui est en moyenne en France d’un peu moins de 15 pour 100 000 habitants, passe à 30 pour les personnes de 75 ans et plus ? Une différence qui en dit long sur leur sentiment d’abandon et d’inutilité.

Face à ce constat, il faut bien parler des moyens qu’il faut consacrer à nos aînés. Créer un risque dépendance, pourquoi pas ? Une nouvelle journée de solidarité n’est pas non plus sans intérêt. Ne serait-ce que parce qu’elle fait appel à l’effort de ceux qui travaillent au profit de ceux qui les ont précédés et avec lesquels les liens ont été distendus. Elle a en revanche un double inconvénient. D’abord, elle fait peser une charge supplémentaire sur le travail qui est déjà, en France, largement sollicité fiscalement et socialement. Ensuite, parce qu’elle a un effet pervers : celui de donner le sentiment qu’en travaillant une journée de plus au profit exclusif de ses parents âgés, elle exonèrerait une génération de son obligation de visites et d’accompagnement. Bref, ce que le droit qualifie d’actes de « piété filiale ».

Car il ne faudrait pas oublier que c’est avant tout d’humanité qu’il s’agit. Et l’humanité impose de s’interroger sur l’incompatibilité réelle ou non qu’il y aurait pour une génération qui a des enfants et se trouve en pleine activité sociale et professionnelle, à s’occuper un tant soit peu de ses propres parents. L’humanité impose de faire preuve de créativité pour créer ou re-créer des liens trop oubliés et éviter la ségrégation de l’âge. On peut donc saluer les initiatives prises par certains établissements, associations et collectivités qui créent des ateliers inter-générations ou des cantines où les enfants partagent leurs repas avec des personnes âgées. Elles montrent que des solutions sont possibles pour sortir les aînés du ghetto dans lequel ils se trouvent trop souvent relégués. Pour autant cela ne règle pas la question des liens familiaux à resserrer.

D’autres pistes sont donc à explorer : les facilités qui pourraient être accordées en droit du travail au profit des aidants, ceux qui consacrent du temps à un proche âgé. Ou encore les dispositions patrimoniales qui pourraient en droit successoral* récompenser celui des enfants qui – pour des raisons de proximité géographique notamment – serait davantage impliqué dans l’accompagnement d’un parent dépendant et ainsi encourager les solidarités familiales…

Au-delà, redonner de l’humanité et de la dignité, c’est changer le regard que notre société porte sur le grand âge. A occuper nos antennes par des animateurs potaches plus soucieux de jeunisme que d’attention à tous les publics, à célébrer la jeunesse et les corps parfaits on en vient à ne plus vouloir regarder en face une réalité. Celle de la fragilité de personnes dont les mouvements sont plus lents, les gestes maladroits, la parole parfois hésitante. Et l’on oublie ce qu’elles ont apporté et ce qu’elles peuvent encore apporter notamment à des enfants par les histoires qu’elles transmettent, par un témoignage du passé différent de ce qu’ils pourront lire dans des livres.

Plus qu’un appel à davantage de moyens, le rapport du CCNE est une pressante invitation à revoir notre attitude à l’égard de nos aînés. A faire une petite révolution culturelle en quelque sorte pour passer de la relégation à une véritable solidarité. Ce qui concerne chaque famille et chacun d’entre nous…

* La reconnaissance de la « créance d’assistance » avait fait l’objet de propositions lors d’un congrès de notaires en 1999 à Marseille.

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