Vous avez dit « solidarité » ?…

Deux jours de grève, trois jours de travail, deux jours de grève, trois jours de travail… Après la journée du 22 mars, voilà ce que nous annoncent les syndicats de la SNCF pour les trois mois qui viennent. Ils engagent donc une bataille qui va se traduire par des heures de galère pour des millions d’usagers*, une désorganisation du travail dans nombre d’entreprises, un coût économique très élevé que nul ne pourra vraiment évaluer. Mais au-delà, qui dira l’épuisement de tous ceux qui vont, au cours de ce printemps, tenter de s’organiser pour rejoindre leur lieu de travail, perdre des heures à attendre, s’épuiser dans des rames bondées, essayer de préserver leur vie de famille, prendre malgré eux des jours de congés quand la fatigue se fera sentir ? Combien de PME et d’artisans qui ne bénéficient jamais du soutien de l’Etat vont sortir affaiblis de cette période de grève ? Qui dira leur sentiment d’abandon ?

En face de ces usagers, il y a des salariés inquiets. Inquiets pour leur avenir et celui de leur entreprise. Inquiets face à une concurrence qui nous promet, paraît-il, monts et merveilles mais qui, dans certains secteurs où elle s’est imposée, s’est traduite par une régression sociale sans apporter ni réduction des prix ni qualité supplémentaire pour les clients. Inquiets pour la pérennité d’un service dont ils observent les régressions et les défaillances. Inquiets face à la mort programmée de leur statut.

Serait-ce alors la grève du désespoir ? Celle de femmes et d’hommes qui refusent de voir disparaître le monde ferroviaire dans lequel ils ont vécu, qui s’accrochent encore à l’idée qu’ils peuvent empêcher que ce monde se défasse avec la seule arme dont ils disposent : leur capacité de nuisance ?

Nul doute qu’ils méritent considération. Pour autant, et puisque le mot de solidarité est fréquemment employé pour justifier cette grève, il n’est pas illégitime de s’interroger sur ce que recouvre cette solidarité. Car le terme même** implique réciprocité, pas une logique à sens unique.

Cette grève serait solidaire parce que, nous dit-on, c’est « pour avoir des trains tous les jours que l’on arrête de faire rouler les trains un jour ». C’est donc l’argument du maintien d’un service public qui est avancé ici. L’idée selon laquelle il faut arrêter les trains trois mois durant pour mieux les faire rouler ensuite relève d’un humour un peu particulier, mais soit ! Il faudra cependant expliquer aux millions de voyageurs aujourd’hui transportés sur certaines lignes dans l’inconfort et avec des horaires rarement respectés que c’est ce « service » qu’il convient de pérenniser. Si la solidarité avec les usagers est ici avancée, il n’est pas sûr que ces derniers aient la même vision des choses, lassés qu’ils sont d’être mal traités, mal servis, mal informés par une entreprise qui semble ne jamais se remettre en cause. La lassitude des uns, les inquiétudes des autres appellent à une réforme profonde du système. Elle sera d’autant plus appréciée de part et d’autre que l’esprit de responsabilité l’aura emporté. Hélas, cela n’en prend pas vraiment le chemin !

Cette grève serait la manifestation de la solidarité des cheminots actuels avec ceux qui rejoindront la SNCF à l’avenir. Pourquoi pas ? Après tout, il n’est pas illogique qu’au sein d’une même entreprise, des salariés effectuant le même travail obtiennent le même salaire et bénéficient des mêmes avantages. Mais c’est là que le bât blesse. En effet, certains des avantages sociaux obtenus par les cheminots au fil des décennies ont été accordés pour compenser des conditions de vie et de travail qui n’ont plus cours aujourd’hui. En faire bénéficier ceux qui ne connaîtront jamais de telles conditions de travail est sans doute généreux, mais n’est plus justifié. Les réexaminer n’est donc pas illégitime. Au surplus, un examen attentif et dépassionné permettra sans doute de montrer combien certains sont encore mérités. Et donc devraient logiquement être accordés aux futurs salariés de l’entreprise. Alors, que craint-on ?

Cette grève serait enfin l’expression de la solidarité des cheminots avec les salariés d’autres secteurs d’activité. Cet argument repose sur l’idée que certains secteurs seraient à l’avant garde du progrès social et qu’il conviendrait en conséquence de les prendre pour modèles et d’aligner les autres sur les mêmes acquis. Belle idée, sans doute ! Irréaliste hélas, tant la simple observation des réalités du travail conduit à constater l’impossibilité pour nombre d’entreprises de faire bénéficier leurs salariés d’une générosité similaire ! Et surtout, remarquons qu’en l’espèce, ce n’est pas l’entreprise qui fait preuve de générosité mais l’Etat puisque c’est lui qui comble les déficits et assure le financement des avantages sociaux consentis, en particulier son très coûteux système de retraite. L’Etat, donc les contribuables !..

L’équité, le principe de solidarité si bien invoqué ici commandent donc que l’on réexamine en totalité le fonctionnement de la SNCF, son organisation, sa stratégie, sa présence sur le territoire pour répondre aux exigences d’un service de qualité. Et ce, jusqu’aux « avantages acquis ». A moins qu’aux yeux de certains, l’idée même d’équité entre cheminots et salariés des autres secteurs ne soit intolérable ? A moins qu’ils ne veuillent rien changer à un système moribond, au risque de le conduire à sa perte…

* La SNCF transporte chaque jour 5 millions de voyageurs…

** La solidarité se définit comme une obligation morale d’assistance mutuelle

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