Une leçon d’humanité

A Trèbes, le sang a coulé, laissant des familles dans la douleur et l’incompréhension, laissant des amis et des proches dans l’hébétude. Ensuite, il y a eu le vacarme des médias, les recherches d’explication pour l’inexplicable, les paroles parfois stupides ou déplacées, le plus souvent maladroites des analystes ou des politiques qui ont voulu donner des leçons et tirer parti de l’émotion.

Il y a eu ceux qui ont dénoncé l’impuissance des gouvernants et réclamé des mesures drastiques pour apporter une réponse à l’islamisme radical. Faut-il qu’ils aient la mémoire courte au point d’oublier qu’ils étaient eux-mêmes aux affaires lors des attentats perpétrés par un certain Mohammed Merah ? Ont-ils oublié qu’ils ne sont peut-être pas sans responsabilité dans la dérive que connaissent certains quartiers de nos banlieues ? Faut-il qu’ils soient incompétents au point d’ignorer que les mesures qu’ils préconisent sont incompatibles avec les principes fondamentaux de notre droit ? Et que les violer reviendrait à nous faire basculer dans un système totalitaire ?

Il y a eu ceux qui se sont réjouis de la mort d’un officier de gendarmerie parce qu’il portait un uniforme et parce qu’il représentait tout ce qu’ils rejettent : l’ordre républicain et une certaine idée du « vivre ensemble » au sein de notre société. Faut-il que ceux qui ont tenu de tels propos fassent si peu de cas de la vie d’un homme ? Faut-il qu’ils soient aveuglés par leur haine de l’autre, des autres : tous ceux qui n’adhèrent pas à la conception qu’ils se font d’une religion qu’ils entendent imposer en semant la mort ?

Et il y a eu ceux qui, saluant le geste du lieutenant colonel de gendarmerie, ont évoqué son sacrifice en prenant soin de souligner que « cet acte sacré n’avait rien de religieux » alors même que l’on sait qu’Arnaud Beltrame était un chrétien convaincu. Fallait-il, en l’espèce vouloir réduire son geste à celui d’un homme animé du seul désir de servir sa patrie en niant cette autre part de lui-même, et faire comme si elle n’existait pas ? Fallait-il se refuser à reconnaître qu’un homme ne se réduit jamais à sa fonction mais qu’il peut être animé par d’autres considérations et que la foi a aussi quelque chose à voir avec les actes qu’il pose lorsque ceux-ci touchent au sublime ?

Mais au regard du geste d’un homme qui a échangé sa vie contre celle d’une otage, il y a des propos qui comptent pour si peu, pour presque rien.

Alors, on ne voudrait retenir que les paroles de son épouse, une femme dont la vie a été brisée lorsque celui qu’elle devait épouser religieusement dans quelque semaines, a été tué de la même manière que le Père Hamel dans son église de Saint Etienne du Rouvray voici vingt mois. Elle a parlé en se méfiant du tohu-bohu médiatique, avec discrétion, en choisissant ses interlocuteurs. Juste pour faire savoir que l’on « ne peut comprendre son sacrifice si on le sépare de sa foi personnelle. C’est le geste d’un gendarme et le geste d’un chrétien. Pour lui, les deux sont liés, a-t-elle dit, on ne peut pas séparer l’un de l’autre ». Et d’ajouter, dans un échange avec le Directeur de la rédaction de l’hebdomadaire La Vie : « c’est avec beaucoup d’espérance que j’attends de fêter la résurrection de Pâques avec lui ». Quatre phrases suffisent pour dire tout d’un homme, d’une raison de vivre, de son engagement sous l’uniforme et au service des autres, de sa foi, d’une espérance et d’un amour que rien ne peut abattre. Pas même la haine d’un petit délinquant radicalisé.

Un homme qui donne sa vie pour en sauver une autre. Une femme qui parle sans haine et nous invite à l’espérance. Y a-t-il plus belles leçons d’humanité, plus beaux messages à retenir que ceux qu’ils nous délivrent à quelques jours de Pâques ?

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2 réponses à Une leçon d’humanité

  1. Bruno Voisin dit :

    Deux propos à retenir qui ne manquent ni de dignité ni de hauteur de vue : l’intervention de Jean-Luc Mélanchon à l’Assemblée Nationale et le discours d’Emmanuel Macron lors de l’hommage rendu au colonel Beltrame dans la Cour d’Honneur des Invalides.

  2. GAYET TURNER dit :

    Juste pour saluer ce bel édito.
    Et ajouter cependant qu’avant de se convertir à la religion chrétienne, associée pour lui et les siens à l’amour et au pardon, ce gendarme d’élite avait été proche de la franc maçonnerie.
    En tout cas un homme singulier, qui, refusant pour lui et les autres, l’esclavage de la barbarie, a choisi la lutte jusqu’au bout, au risque de sa vie. Une raison en effet d’espérer

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