Des igloos d’infortune et d’indignité

Il a suffi que la neige tombe pour que la gaité et une certaine légèreté envahissent nos rues. Des adultes, comme les enfants, s’y sont livrés à de joyeuses batailles échangeant des boules de ces munitions inoffensives. Sur les routes, c’était autre chose et les envoyés spéciaux des chaines de télévision péroraient à n’en plus finir sur la galère des automobilistes peinant à rentrer chez eux. Comme s’il n’y avait pas d’autre sujet.

Pendant ce temps, loin des caméras le long d’un canal situé au nord de Paris, les tentes sont toujours alignées par dizaines, serrées les unes contre les autres. La neige les avait transformées en igloos d’infortune. Contre le parapet, leurs occupants tentent aujourd’hui encore de se réchauffer autour d’un maigre feu alimenté par des cagettes récupérées auprès de commerçants du quartier. Ils viennent du Darfour ou d’Afghanistan, d’Erythrée ou du Mali, d’Irak ou du Kurdistan…

A Calais voilà quelques jours, au cours d’affrontements, vingt deux migrants ont été blessés dont quatre grièvement. Faut-il n’y voir qu’un règlement de comptes entre communautés comme l’ont affirmé les autorités ? Ou est-ce la conséquence de l’extrême tension suscitée à la fois par le racket des réseaux de passeurs et par le harcèlement des forces de l’ordre à l’égard des migrants ? Un harcèlement qui se traduit par la destruction systématique des campements, des bâches et des couvertures de survie distribuées par les associations, jusqu’à des opérations visant parfois à empêcher la distribution de repas.

Face à ces situations, nous pouvons débattre à l’infini de la politique migratoire que devrait ou ne devrait pas suivre le gouvernement, sur l’accueil de migrants dans l’Union européenne et notre pays. Mais vouloir limiter les flux migratoires est une chose. Prendre en compte la réalité en est une autre.

La réalité aujourd’hui, qu’on le veuille ou non, ce sont des flux que rien n’arrête, ni le désert et la soif, ni la mer et les risques de naufrage et de mort, ni le froid, la neige et les montagnes. C’est une volonté irrépressible de bâtir une vie ailleurs que dans des pays de guerre et de misère. La réalité, aujourd’hui, ce sont entre 500 et 800 migrants bloqués à Calais et le refus de la Grande Bretagne de prendre sa part du fardeau autrement qu’en livrant des kilomètres de barbelés supplémentaires pour « sécuriser » cette zone. Et, au final, ce sont des conditions de vie indignes imposées à ces hommes, à ces femmes, à ces enfants.

Il y a une sorte d’hypocrisie des pouvoirs publics qui sous-traitent aux associations la survie de ces migrants mais, dans le même temps, confisquent et détruisent les moyens qu’elles y consacrent. Des pouvoirs publics qui, devant micros et caméras, les accusent d’attirer dans une impasse ces damnés de la terre et, dans le même temps, omettent de combattre les réseaux de passeurs avec la même énergie !

Bien sûr, il y a les règles du droit d’asile. Bien sûr, on peut toujours tenter d’opérer une distinction entre ceux qui fuient la guerre ou les persécutions et ceux qui fuient la faim et la misère. Mais quoi qu’on pense de l’arrivée de ces personnes venues d’horizons et de cultures si éloignés des nôtres, ne peut-on revenir à de simples sentiments d’humanité ? Ne peut-on placer la dignité et le devoir de solidarité au-dessus de toute autre exigence ?

Voilà quelques décennies, avait été instaurée la trêve hivernale qui interdit d’expulser de son domicile, avant la fin de l’hiver, une personne qui n’aurait pas payé son loyer. A quand la trêve pour ceux qui ont fui l’enfer de leur quotidien et que l’on condamne, chez nous, à un nouvel enfer ?

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