Des robots et des hommes…

Les robots sont entrés dans nos vies. Dans le monde du travail d’abord où, dans des usines, ils remplacent les hommes pour des tâches dangereuses ou répétitives, au risque de faire disparaître des emplois. Dans la vie domestique aussi : le robot aspirateur fait le ménage à votre place sans que vous n’ayez besoin d’intervenir puisqu’une fois sa mission accomplie, il retrouve tout seul son chargeur de batteries. Les prouesses techniques de leurs inventeurs suscitent donc notre admiration.

Une nouvelle étape est désormais franchie avec les robots à forme humaine. Ainsi, voici un peu plus d’un mois, une machine recouverte d’une matière ressemblant à de la peau et produisant des sons a tenu un discours en public lors d’un congrès sur le numérique. Le titre du journal « Les Echos » relatant l’événement dans son édition du 7 novembre était : « le premier robot-citoyen donne sa propre conférence… ». Dans un autre domaine, la société américaine Realbotix vient de développer un robot portant le nom d’Harmony, sorte de poupée ayant les formes et la taille d’une femme adulte, ses mensurations, la couleur de ses yeux et de ses cheveux étant fixées selon les goûts de l’acquéreur. Grâce à l’intelligence artificielle, l’enregistrement de très nombreuses informations sur la vie de son propriétaire dans sa base de données lui permettent de tenir une conversation suivie avec lui, et des capteurs sensoriels en font un partenaire sexuel conforme à ses désirs…

Derrière les développements de l’intelligence artificielle et la sophistication des techniques qui permettent de donner une apparence humaine (formes, voix et mouvements) à des machines, se pose un problème majeur pour l’avenir. Parce que ces robots disposent d’une certaine autonomie d’expression, on peut être tenté de leur attribuer une forme de pensée. Or, ils sont le produit d’hommes qui insèrent dans leurs programmes informatiques des algorithmes et des données précises formatées en vue d’objectifs définis et rendus plus performants. Le discours tenu par ces robots est celui qu’attendent concepteurs et utilisateurs d’une machine soumise à leur volonté et sans pensée propre…

Faisons observer que, peu à peu, cela contribue à abolir la frontière qui sépare l’homme des objets. En effet, les entreprises qui les conçoivent utilisent un vocabulaire qui n’est pas anodin : ils parlent de « robot-citoyen », disent « elle » pour présenter un robot aux formes féminines, affirment que ces machines recouvertes de « peau » « apprennent », « parlent », etc., tout comme un humain. Et ce vocabulaire est repris sans précaution par les médias et par certains juristes. Ce faisant, et sans y voir malice, ils contribuent insidieusement à donner à ces robots le statut de personnes.

De manière inversée, la même logique est à l’œuvre dans le cadre de la GPA* qui conduit à l’instrumentalisation du corps de femmes avec lesquelles est conclu un contrat de location d’utérus, la mère porteuse étant souvent qualifiée de « four », ce qui l’assimile déjà à une chose.

Défendre la dignité humaine exige de ne pas tomber dans ce piège. Car si cette frontière est abolie, si dans le futur, des objets sont considérés comme des personnes, comment faire la différence ? Parviendrons-nous à éviter qu’à l’inverse, des personnes soient considérées comme des objets dont d’autres peuvent disposer à leur guise, comme c’est déjà le cas avec la GPA ? Et comment pourrons-nous encore combattre la barbarie à l’œuvre dans la traite d’êtres humains réduits à l’esclavage, à la prostitution, ou soumis au viol ?..

* Gestation pour autrui que, pour ma part je qualifie de « grossesse pour acheteur » puisqu’il y a achat d’enfant par ceux que l’on qualifie de « parents d’intention »..

Que soit ici remerciée Marie-Anne Frison-Roche, Professeur de droit à Sciences-Po Paris qui a publié à ce sujet dans le Recueil Dalloz du 30 novembre 2017 un remarquable article intitulé « La disparition de la distinction de jure entre la personne et les choses : gain fabuleux, gain catastrophique ». La lecture de son article a inspiré ce billet.

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