Etrange superstition pour libre penseur.e

Au théâtre de la politique, il suffit de ne pas craindre de jouer les trublions, de ne pas avoir sa langue dans sa poche, de faire fi des tabous, bref de « cliver » pour capter la lumière. Au risque parfois d’oublier que la lumière peut révéler des failles et des incohérences. De ce point de vue, on ne peut que se réjouir de la constance de journalistes qui ne se satisfont pas des opérations de communication bien organisées et des « éléments de langage » qui mettent l’accent sur certaines facettes d’un personnage public en occultant sciemment d’autres aspects moins clairs ou pas toujours cohérents.

Il faut donc saluer l’excellent portrait de Marlène Schiappa publié par l’hebdomadaire « La Vie » dans sa dernière édition. En quelques mois, la jeune Secrétaire d’Etat à l’Egalité entre les femmes et les hommes a réussi à se mettre à dos nombre d’électeurs catholiques (mais pas que..). En 2016 déjà, dans une vidéo de la Fondation Jean Jaurès, elle dénonçait « le joug des religions » et s’insurgeait contre la diffusion de la messe à la télévision. Voici quelques semaines, celle qui s’était affichée aux côtés des plus ardents partisans de l’euthanasie déclarait que le gouvernement allait prochainement ouvrir la PMA à toutes les femmes. Il n’en fallait pas plus pour fâcher ceux pour lesquels ce sont là des points de crispation majeurs. Alors, qu’un hebdomadaire chrétien ose avec elle la rencontre et le questionnement et publie un portrait à la fois bienveillant et sans concession, voilà qui était osé !

Et le résultat vaut la peine d’être lu, car nous y découvrons des facettes jusque-là ignorées d’une femme qui apparaît désormais comme une figure vedette de la macronie. Sans doute ne fallait-il pas aller bien loin pour découvrir que son père n’était autre que le Président de l’Association internationale de la Libre Pensée, organisation qui a mené la bataille en justice contre l’installation de crèches dans les lieux publics et plus récemment contre la croix surmontant la statue de Jean-Paul II à Ploërmel. Ces batailles n’ont rien de surprenant lorsque l’on sait que les statuts de cette organisation présentent « les religions comme un obstacle à l’émancipation de la pensée », soulignant qu’elles détournent les hommes « de leurs buts terrestres en développant dans leur esprit la superstition et la peur de l’au-delà ». En suivant cette affirmation pour le moins caricaturale et erronée, nous aurions donc d’un côté – celui de la « libre pensée » – le culte de la raison, et de l’autre – celui des religions – les superstitions et la peur de la mort. Or, grâce à ce portrait, nous découvrons une femme formée à cette école de pensée qui avoue regretter de n’être pas allée au catéchisme, qui déclare réciter la prière du « Je vous salue Marie » trois fois avant de monter en avion, par peur d’un crash et qui affirme « je me fais ma religion » !

Bien sûr, cet aveu rend Marlène Schiappa plus humaine parce que plus fragile que l’image publique qu’elle tend à se forger. Mais il révèle aussi une certaine incohérence. Sans doute, ne demande-t-elle « à personne de comprendre ses croyances et ses superstitions », mais on reste perplexe lorsque l’on constate que formée à cette école de la Libre Pensée, elle reste attachée à des superstitions, voire à des expressions d’une certaine forme de foi sur lesquelles le culte de la raison et du progrès scientifique n’ont eu aucun effet. Bref, des décennies de combat de cette organisation contre la religion restent vaines, même pour une jeune femme qui a grandi dans cette mouvance.

Cette révélation pourrait demain être exploitée par les adversaires de Marlène Schiappa ; elle souligne dans le même temps une certaine faiblesse intellectuelle qui laisse rêveur. D’abord parce que si ses combats pour l’égalité entre les femmes et les hommes peuvent susciter une très large adhésion, en revanche ceux qu’elle entend livrer sur la PMA engagent notre société bien au-delà des seuls principes d’égalité qu’elle brandit, et seront bien plus délicats à mener. Sans doute campera-t-elle sur ses positions qui se réduisent à l’affirmation d’un vague credo égalitariste. C’est un  peu court pour bousculer les fondements anthropologiques et philosophiques sur lesquels repose la filiation !

Et dans cette bataille, ses superstitions apparaîtront au mieux comme une preuve de légèreté ou une marque d’immaturité, au pire comme un signe de vacuité intellectuelle et morale.

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