La démocratie représentative en danger !…

La démocratie est en danger ! Oh, pas parce que des hordes fascisantes s’apprêteraient à renverser le gouvernement, à disperser les parlementaires, à museler les grands médias… Non, plus simplement parce que l’on assiste depuis des mois, des années, à un travail de sape méthodique qui vise, ni plus ni moins, à ruiner ce que nos ancêtres ont mis des générations à bâtir. Plus grave, c’est au nom d’une certaine idée de la démocratie que cet ébranlement systématique est organisé, sans même que soit évoquée la moindre solution de remplacement.

Il est vrai que depuis des années que nous assistons, impuissants, à une crise larvée de notre système démocratique. Incapacité de renouvellement de nos élites, remise en cause par ces dernières des résultats de référendums au motif que les électeurs n’auraient rien compris au choix qui leur était proposé, mise en évidence de la surreprésentation de certaines catégories d’électeurs au détriment de celles qui se seraient abstenues, désenchantement des citoyens et désintérêt pour la chose publique, montée des populismes, etc. sont autant de symptômes alarmants auxquels bien peu de remèdes ont été proposés. Et, depuis quelques mois, d’autres signes sont apparus qui laissent présager des remises en cause plus radicales. Qu’on en juge :

Au lendemain d’une élection dont le résultat ne souffre pas la contestation au regard des règles en vigueur, de beaux esprits font remarquer de tous côtés qu’un taux d’abstention élevé rend un pouvoir et un parlement illégitimes. En clair, quoi qu’ils entreprennent, non seulement nul soutien ne peut leur être accordé, mais surtout les lois adoptées seraient considérées par certains comme nulles et non avenues ! La suite logique est survenue quelques mois plus tard, lors de la contestation du projet de loi réformant le code du travail : le leader d’un parti qui a échoué lors des dernières élections, a revendiqué la loi de la rue pour y trouver la légitimité que les urnes lui avaient refusé.

Très récemment, au cours de l’émission « La Grande table », sur France Culture, la philosophe Sandra Laugier a affirmé : « Dès que l’on a un vote solide derrière soi, est-ce que cela signifie que l’on est mandaté par le peuple, en particulier pour prendre des mesures qui sont très nuisibles à une partie des citoyens, même minoritaire, même très minoritaire ? ». Le seul fait de poser cette question de cette manière, laisse entendre qu’il serait illégitime qu’un pouvoir, fut-il légalement élu, porte atteinte aux droits d’une partie des citoyens. En clair, nous n’avons plus affaire à une société dans laquelle les gouvernants seraient mandatés pour servir l’intérêt général, mais à une société atomisée, éclatée en communautés, en minorités toutes également respectables et qui, à ce titre, ne pourraient accepter que l’on porte atteinte à leurs intérêts.

Dans ce cas, nous pourrions poursuivre le raisonnement jusqu’à l’absurde en ne prenant qu’un exemple : les très riches taxés à raison de leur fortune ou de leurs hauts revenus ne seraient-ils pas en droit de considérer que le gouvernement n’est pas mandaté pour porter atteinte à leurs intérêts ?

Plus sérieusement, pris isolément, ces faits ne mériteraient sans doute pas que l’on s’y attarde. Mais mis en perspective, ils révèlent des évolutions préoccupantes. En effet, des politiques hier (avec le plus parfait cynisme !), des philosophes aujourd’hui (parfois dans la plus totale ingénuité !), répandent peu à peu l’idée que non seulement la démocratie est imparfaite (ce dont chacun peut convenir), mais surtout, qu’elle met en place des gouvernements illégitimes, que la démocratie représentative est obsolète et qu’il est temps d’en changer. Sans pour autant qu’ils prennent soin de préciser par quoi la remplacer ! Nombre de nos concitoyens s’habituent ainsi peu à peu à cette idée, sans même faire la différence entre un gouvernement dénoncé par certains comme illégitime et un gouvernement qui serait antidémocratique, entre des représentants qu’ils peuvent critiquer et des représentants dont il faudrait se passer… Certes, nous savons qu’entre les qualificatifs « illégitime » et « illégal », il y a plus que des nuances. Mais pour combien de temps ?

Derrière ces provocations, apparaît la question du bien commun. Force est de reconnaître l’extrême difficulté qu’il y a, aujourd’hui, à redéfinir ce qui pourrait être ce bien commun. Les grandes échéances électorales auraient dû nous en donner l’occasion. Il n’en a rien été. Or, faute d’être parvenus à redéfinir l’intérêt général, un bien commun sur lequel une majorité de citoyens puisse se mettre d’accord, nous en sommes réduits à une confrontation d’intérêts particuliers. Qui pourrait alors se prévaloir d’une quelconque autorité pour arbitrer entre des intérêts particuliers ou catégoriels ? Pour élever les uns au rang d’intérêt général et abaisser les autres ?…

En réalité, faute de redéfinir simultanément la notion d’intérêt général et des pistes d’amélioration de notre démocratie, nous assistons à un délitement du corps social, à une perte de sens des mots que nous employons pour définir nos règles institutionnelles, et à la mise en place progressive de rapports de forces. Tôt ou tard, cela se traduira par une confrontation explosive. Ce n’est qu’une question de temps.

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