Du bon usage de la traîtrise en politique…

Traître ! Le mot est fort. Et l’opprobre qui en résulte disqualifie durablement celui – ou celle – qui se voit accoler une telle étiquette. L’histoire politique est riche de ces figures honnies qui en poursuivant leur chemin ont trahi la confiance des leurs, affaibli la cause à laquelle ils semblaient attachés pour rejoindre le camp adverse. Et la campagne à laquelle nous assistons n’échappe pas à la règle. Et pourtant…

Pourtant, parler de traîtrise nous renvoie à l’idée même que l’on se fait de l’engagement en politique. En effet, n’est un traître que celui qui s’affranchit d’un pacte que l’on considérait comme définitif. Comme si l’adhésion à un parti était une manière de se lier les mains sans possibilité de retrouver sa liberté. Celui qui abandonne son camp apparaît le plus souvent comme prêt à se renier pour voler au secours de la victoire et obtenir les faveurs du vainqueur. Mais si la politique est d’abord affaire de convictions avant d’être une affaire d’appartenance, on peut tout aussi bien considérer que le « traître » est celui qui pose un acte de liberté en faisant un pas de côté, et en trouvant ailleurs que dans son propre parti, une plus grande opportunité de défendre ses idées.

Au surplus, nombreux sont ceux qui aujourd’hui quittent leur camp, soit parce qu’ils estiment que leur candidat ne porte pas -ou plus- les valeurs qui sont les leurs, soit parce qu’ils ont acquis la conviction que leur parti a lui même trahi les idées sur lesquelles il était fondé.

L’histoire de la traîtrise en politique nous montre également que les époques -ou les tentatives- de recomposition politique sont particulièrement propices à des abandons et des ralliements spectaculaires. En 1974, Jacques Chirac avait abandonné le candidat gaulliste Jacques Chaban-Delmas pour soutenir un Valéry Giscard d’Estaing qu’il devait ensuite combattre dès 1976. Eric Besson, en 2007, abandonnait le PS pour soutenir Nicolas Sarkozy. Et François Bayrou, en 2012, ne pouvait se résigner à voter pour le Président sortant. Cette fois, ce sont à droite comme à gauche les rapprochements avec Emmanuel Macron qui semblent autant de trahisons.

En 1974, l’affaiblissement de la famille gaulliste issue de la Résistance et l’émergence d’une droite en apparence plus moderne conduisit certains gaullistes à choisir le camp de la modernité (tout en s’illusionnant sur l’influence qu’ils pourraient y avoir). En 2007, Nicolas Sarkozy avait tenté une ouverture destinée à « faire bouger les lignes » avant que sa propre conception du pouvoir ne le conduise à une dérive droitière. Cette fois, ce sont autant l’éclatement de la gauche, l’affaiblissement du candidat de la droite classique et la menace de l’extrême droite qui poussent à la recomposition. Dans cette logique, les clivages anciens sont perturbés. Au « ni de droite ni de gauche », se substitue un « et de droite et de gauche » propice aux ralliements car plus inclusif qu’excluant.

Ne soyons pas naïfs ! La traîtrise en politique est aussi affaire d’intérêts sordides, d’ambitions personnelles et de combinaisons machiavéliques. Mais la réduire à cela, c’est oublier qu’en démocratie, la conquête du pouvoir passe par une tentative de rassemblement le plus large possible d’électrices et d’électeurs sur lesquels asseoir une légitimité. Elle implique donc la recherche de soutiens les plus divers. N’en déplaise à ceux qui, soudain, se sentent abandonnés… Et condamnés à l’échec.

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Une réponse à Du bon usage de la traîtrise en politique…

  1. Aude de Chavagnac dit :

    La fidélité n’exclue pas des chemins divergents des lors que l’on arrive à se rejoindre sur l’essentiel ?

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