Trop, c’est trop ?

Un soir d’été 2002, le Directeur de la rédaction d’un grand quotidien s’étonnait devant des amis : « Comment se fait-il que cet homme (Jacques Chirac) sur lequel ont été publiés tant d’articles, tant d’enquêtes révélant ses turpitudes, celui que les Guignols de l’Info avaient qualifié de Supermenteur, ait été le Président le mieux élu de toute l’histoire de la Vème République ? ». Notons au passage que, convaincu de la nécessité de mener une opération de moralisation de la vie publique, ce grand journaliste avait lui-même publié nombres d’articles à charge. Il éprouvait ainsi tardivement la curieuse impression d’avoir été désavoué par le suffrage universel…

Un peu plus d’un mois avant l’élection présidentielle de 2017, le feuilleton des révélations sur François Fillon dresse de lui un portrait peu flatteur. Et après un Nicolas Sarkozy un brin bling-bling, voilà un homme pas particulièrement désintéressé et aimant vivre dans le luxe à condition que celui-ci ne soit pas tapageur. Derrière chaque révélation, des insinuations, des soupçons de conflit d’intérêts, et surtout le constant rappel d’une contradiction : celle qui oppose les efforts prévus dans le programme du candidat et l’aisance dans laquelle il entend vivre. Trop d’argent donc, et en retour, trop d’acharnement ?

Dans le même temps, les réseaux sociaux déversent sur Emmanuel Macron de multiples accusations, somment les autorités judiciaires d’engager des poursuites à son endroit, dénoncent les liens multiples qu’il aurait avec la finance, et les soutiens scandaleux dont il bénéficierait dans les médias. Jusqu’à une caricature aux ignobles relents antisémites.

L’emballement de la campagne électorale sur le terrain des « affaires » résulte au moins partiellement du rapport de forces qui s’est installé dans notre pays. La présidente du Front National ayant préempté la première place, curieusement, nul ne songe plus à la lui contester. Il en résulte une bataille acharnée pour la seconde, chacun étant convaincu que c’est celui qui devra l’affronter au second tour qui emportera l’élection. Une bataille dans laquelle tous les coups, y compris les plus bas, sont donnés.

Dans cette bataille, certains médias n’ont donc pas hésité à s’engager, persuadés que le temps est venu de cette moralisation de la vie publique qui n’a toujours pas eu lieu à leurs yeux. Et ils savent pouvoir s’appuyer sur une opinion qui, désormais, exige la tolérance zéro. Une opération « mains propres » en quelque sorte. Bienvenue, certes, mais pas sans risque.

D’une part, étrangement, Marine Le Pen se trouve confortée par tous les autres candidats dans sa position de leader puisqu’ils la ménagent en se réservant leurs coups. D’autre part, la bataille qui se déroule renforce une part de l’opinion dans l’idée du « tous pourris ». A ce petit jeu, deux gagnants et un perdant. Les gagnants : le camp de la présidente du FN et celui des abstentionnistes. Le perdant : la démocratie.

Alors, sans doute serait-il temps de méditer la réflexion de 2002 de ce directeur de rédaction…

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