Reconstruire, à gauche ?…

Reconstruire, réinventer, retrouver, repenser, redéfinir… Décidément, la liste est longue de ces verbes maintes fois utilisés dans l’actualité et qui nous invitent à un renouveau. Styliste du langage, Jeanne Bordeau* les a rassemblés dans un de ses tableaux de mots qu’elle expose comme chaque début d’année, et l’on peut s’interroger, à quelques semaines d’échéances électorales majeures, sur le sens que pourrait leur donner la gauche pour revivifier la démocratie et la justice sociale.

Fallait-il que cette gauche soit sur le point d’être balayée lors des prochaines élections pour que ses candidats proposent, en ordre dispersé, un catalogue hétéroclite de propositions parfois incompatibles entre elles, et dont un des rares points communs semble être l’accroissement de la dépense publique ? Faudra-t-il qu’elle fasse une cure d’opposition pour prendre le temps de penser à un nouveau modèle ? Faut-il pour cela que ses caciques soient renvoyés dans leurs foyers ?

On se souvient qu’il avait fallu que la SFIO subisse de nombreux échecs avant que François Mitterrand ne parvienne à lui imposer sa loi et à en faire un PS capable de conquérir le pouvoir. On se souvient moins du fait que cette conquête avait été précédée par un bouillonnement d’idées, par de nombreuses initiatives qui avaient permis de revivifier la démocratie locale, d’expérimenter des pratiques politiques nouvelles dans des quartiers et des municipalités, de renouveler les femmes et les hommes en faisant exercer des responsabilités à une nouvelle génération d’élus.

La cure d’opposition imposée alors à la gauche en raison de son incapacité à affronter la décolonisation, de la faillite de la IVème République, et du gaullisme triomphant, lui avait permis de retrouver des forces nouvelles. Cela avait été rendu possible parce qu’elle ne s’était pas contentée de batailler contre des gouvernements qui n’avaient pas ses faveurs, mais parce que dans le même temps, elle fourbissait les armes de son avenir : elle s’était largement investie dans un tissu associatif foisonnant qui lui avait apporté idées et militants. Et il lui aura fallu 23 ans pour y parvenir et accéder au pouvoir !

Aujourd’hui, comme en 1958, c’est son incapacité à affronter les défis du présent et à esquisser le futur qui la condamne, tout autant qu’un éloignement de réalités locales portées par des associations et des mouvements citoyens. Le fait que ses candidats à la primaire soient, presque exclusivement, issus de l’appareil d’un parti dans lequel ils ont fait carrière montre à quel point celui-ci s’est éloigné de ses bases.

Les défis ne manquent pas sur lesquels la gauche pourra, enfin, faire preuve de créativité : revivifier une démocratie confisquée localement par certains élus et par une administration hypertrophiée productrice d’un excès de normes qui paralyse entreprises et collectivités locales ; assurer la régulation de l’économie sans lui imposer des contraintes qui la privent de toute possibilité d’être compétitive et créatrice d’emplois ; repenser le droit social en prenant en compte les réalités de la nouvelle économie ; rénover un modèle éducatif que le pédagogisme et l’égalitarisme condamnent à l’échec tout en renforçant les inégalités ; concilier justice sociale et développement durable pour ne pas condamner les plus pauvres au chômage et à la précarité énergétique ; redéfinir des mécanismes de solidarité qui semblent à bout de souffle et sont menacés tant par le communautarisme que par l’individualisme…

Oui, il y a du travail pour qui voudra bien s’y consacrer ! Un travail peut-être ingrat car peu susceptible de placer à brève échéance sous les feux des projecteurs ceux qui s’attelleront à la tâche. Un travail qui suscitera critiques et jalousies. Mais c’est le prix de la refondation. Une refondation d’autant plus nécessaire que notre démocratie a besoin d’une gauche solide et crédible.

* Fondatrice de l’Institut de la qualité d’expression, elle conseille entreprises et institutions sur l’efficacité, la cohérence et le style de leur langage en communication.

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