Que le meilleur perde !

Sous ce titre, il y a 31 ans presque jour pour jour, était publié un éloge de la défaite en politique*. Ses auteurs, le politologue Frédéric Bon et le rédacteur en chef du magazine « Actuel » Michel-Antoine Burnier, y développaient avec humour une thèse selon laquelle loin d’essayer de gagner, les hommes politiques s’efforcent de perdre. La plupart du temps, constataient-ils, ils y parviennent. Parfois, certains échouent et doivent assumer l’insupportable fardeau du pouvoir. Et il arrive même que d’autres, plus pervers, ne jouent pas le jeu et font tout pour gagner !

Au lendemain du premier tour de la primaire de la gauche, constatons que nous tenons avec Benoît Hamon, arrivé en tête, un spécimen de ces hommes décidés à perdre. N’a-t-il pas, au soir de ce premier tour, déclaré qu’il s’inscrivait dans la lignée des Bernie Sanders, Jeremy Corbyn ou encore de Podemos. Des leaders aux USA et en Grande Bretagne et un parti, en Espagne qui, tout sympathiques qu’ils soient, ont pour caractéristiques communes l’impuissance et l’échec.

On pouvait penser qu’au jeu du « que le meilleur perde », Manuel Valls avait joué un coup particulièrement subtil et pris une longueur d’avance. En effet il semblait (bien tardivement !) regretter d’avoir usé et abusé de l’article 49-3 de la Constitution pour faire adopter – sans vote à l’Assemblée Nationale – les lois Macron et El Khomry, lois les plus contestées du quinquennat. Il a donc annoncé que s’il était élu il proposerait la suppression de cet article de la Constitution. Ainsi, non content de se désavouer lui-même, il manifestait sa volonté de pérenniser l’impuissance gouvernementale en privant les prochains locataires de l’Hôtel Matignon d’un dispositif qui permet de gouverner quand les vents sont contraires… De ce fait, il s’assurait de perdre sur les deux tableaux : d’abord de la crédibilité et donc des suffrages et, si cela n’avait pas suffi, des moyens de gouverner !

Benoît Hamon a une autre idée, plus ingénieuse celle-là puisqu’elle a un goût de nouveauté que ne peut avoir le reniement de Manuel Valls. En effet, si d’aventure et par malheur, il lui arrivait de l’emporter en mai prochain, il a d’ores et déjà programmé une recette infaillible pour atteindre cette impuissance dans le gouvernement de l’Etat que l’on a tant reproché à François Hollande. Cette recette infaillible se nomme le « 49-3 citoyen ». Ce dispositif qu’il souhaite introduire dans la Constitution comporte deux parties et peut se résumer de la manière suivante : donner à 1% du corps électoral (soit 400 000 électeurs ! ) la possibilité d’imposer au Parlement l’examen d’une proposition de loi. Jusque-là rien que de très classique car, après tout, cela rejoint les référendums d’initiative populaire que connaissent nos voisins de Suisse. Il reste que faute de clarification et de régulation, la multiplication de propositions de lois encombrera le Parlement et paralysera le travail législatif… Ce qui est sans doute l’objectif recherché !

Mais le coup de génie de Benoît Hamon tient à la deuxième partie de ce dispositif : il s’agit en effet, ni plus ni moins, que de permettre à ce 1% du corps électoral, de s’opposer à la promulgation d’une loi adoptée par le Parlement. Plus besoin de manifestations de rues : syndicats, organisations de tous poils, mobilisations sur les réseaux sociaux suffiront à priver le gouvernement et la majorité parlementaire de toute capacité d’agir. Avec ce « 49-3 citoyen », quelques récentes lois n’auraient pas été promulguées : le mariage de personnes de même sexe, la loi Macron, la loi El Khomry, demain, la loi sur le délit d’entrave numérique en matière d’avortement… On pourra alors se demander à quoi sert le Parlement… Bref, avec de telles idées, les gouvernants de demain n’ont pas fini de rigoler !

Il y a cinq ans, au jeu du « que le meilleur perde », François Hollande avait à moitié échoué puisqu’il avait été élu. Mais une fois Président de la République, il a réussi à ne pas exercer le pouvoir et, comble du succès, à ne pas se représenter ! Aujourd’hui, il a fait des émules : ceux qui, sous couvert de renouveau démocratique, font de l’impuissance une vertu… L’impuissance, une vertu démocratique ?

* « Que le meilleur perde » de Frédéric Bon et Michel-Antoine Burnier – 192 p – Editions Balland

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