Ces chrétiens qui nous emm…

Décidément, ce sont des empêcheurs de penser en rond, ces chrétiens qui osent dire non. Non à une droite extrême, non à la soumission aux dérives identitaires, non au rejet des réfugiés, non au conformisme ambiant et à une société où l’homme ne serait qu’une donnée économique à exploiter sans limites…

Rien d’étonnant alors que le quotidien « La Croix » se soit attiré les foudres du FN en diffusant à tous ses abonnés, ce vendredi 7 octobre, un numéro de la revue Projet éditée par les jésuites et intitulé : «Extrême droite : écouter, comprendre, agir ». Pas seulement parce qu’en diffusant ce document il aurait explicitement pris position, mais davantage parce qu’il invite à l’écoute de nos compatriotes en souffrance qui se tournent vers le FN, à la compréhension de ce qui suscite les progrès de ce parti dans les urnes, à la réflexion sur des idées qui trouvent aujourd’hui un plus grand écho dans l’opinion et, à au final, à l’action.

On avait déjà entendu Marine Le Pen affirmer que « les curés devraient rester dans leur sacristie »*. Cette fois, c’est son compagnon Louis Alliot qui qualifie « La Croix » de « tract politique » ** et de « journal catholique le plus anti-patriote de France ». Serait-ce le seul fait d’inviter les chrétiens à réfléchir, ainsi que le font « La Croix » et « Projet », qui suscite tant de haine et de mépris ? Serait-ce que le FN aurait peur que le doute ne s’installe chez ceux des électeurs catholiques qui lui ont apporté leur voix lors des dernières élections régionales et départementales ?

En réalité, si le FN réagit vivement c’est parce que, pour une fois, le parti pris de la revue Projet et des jésuites du CERAS qui en ont eu l’initiative, est d’abandonner le terrain de l’indignation morale pour « regarder en profondeur ce qu’ont à nous dire les électeurs du FN ». Or, l’indignation morale, posture favorite de ses adversaires – en particulier à gauche – convient bien à ce parti car elle l’encourage à se positionner comme victime d’attaques venant de tous cotés. De surcroît, manifester son indignation, c’est éviter de se pencher sur des questions qui sont le fond de commerce de ce parti. Mais pensez donc : prendre ces dernières au sérieux et y apporter d’autres réponses, voilà qui est gênant. Alors, lorsque ce mouvement vient de cathos qui constituent une cible de choix pour un parti qui prétend conquérir le pouvoir, rien ne va plus !

Cependant le FN n’est pas, tant s’en faut et c’est heureux, le seul sujet de préoccupation des chrétiens et de la hiérarchie catholique. Lorsque le Pape François, dans son exhortation « La joie de l’Evangile », en novembre 2013, dénonce certaines politiques libérales comme un « véritable terrorisme économique et financier », lorsqu’il qualifie d’ « idolâtre » l’ « impérialisme de l’argent », lorsqu’il invite les pauvres à être des « semeurs de changement » (propos révolutionnaires !), il s’attire les louanges d’une gauche qui le considère alors comme progressiste. Il en est de même lorsqu’il publie son encyclique « Laudato si » qui réconcilie l’espace de quelques mois les écologistes et l’Eglise. Mais patatras ! Il suffit qu’il défende une certaine conception de la famille, qu’il fustige la théorie du genre*** pour que ceux qui l’encensaient hier le dépeignent comme « sous l’influence des intégristes ».

Bref, chacun a envie d’entendre les chrétiens dire ce qui les arrangerait. Et chacun de renvoyer les chrétiens dont les propos les dérangent dans leurs églises, les pasteurs dans leurs temples et les prêtres dans leurs sacristies… Et cela n’est pas nouveau !

Déjà, en septembre 1939, des protestants créaient la CIMADE (Comité Intermouvement d’Aide aux Evacués) dont l’objet était d’assister les populations évacuées d’Alsace et de Lorraine au début de la guerre. Ils se sont ensuite portés au secours des « étrangers de race juive » persécutés. Ils croyaient que leur mission s’arrêterait avec la guerre. Las, ils n’ont cessé depuis lors d’avoir des occasions de venir en aide à ceux qui fuient la guerre et la misère… Régulièrement, ils nous interpellent sur leur sort et le traitement indigne qui leur est réservé et, régulièrement, leur action est l’objet de critiques.

Dans la même période, le 20 août 1942, informé des rafles et des déportations dont sont victimes les juifs (y compris en « zone libre », non occupée par les troupes allemandes), l’archevêque de Toulouse, Mgr Saliège dicte à sa secrétaire une « lettre sur la personne humaine », cri de révolte et appel à la conscience : … « les juifs sont des hommes… ils sont nos frères comme tant d’autres. Un chrétien ne peut l’oublier ». La diffusion de ce texte dans les paroisses suscite la fureur des collabos de Vichy qui veulent éviter que ce texte ne soit lu en chaire. Comme pour cantonner les fidèles à la liturgie et éviter le réveil des consciences.

Aujourd’hui comme hier, des déportés des rafles de 42 aux réfugiés de Syrie, de Somalie ou de Lybie, jusqu’aux pauvres qui nous entourent, des chrétiens agissent aux côtés de tous ceux qui font la dignité de l’homme une exigence. Aujourd’hui comme hier, les voix de leurs pasteurs, de leurs prêtres et de leurs évêques se font entendre. Ils préfèrent des chrétiens debout et qui prennent part aux combats de la dignité. Et tant pis si cela emm… ceux qui les préféreraient couchés et silencieux !

* Interview à l’hebdomadaire « La Vie » du16 juin 2011.

** On appréciera le qualificatif de « tract » pour un quotidien dont la diffusion est supérieure à celle de « Libération » et qui connaît une stabilité de son lectorat contrairement à tous les autres quotidiens nationaux d’information générale en baisse constante.

*** Cela ne se réduit pas à un propos maladroit dans un avion au sujet des livres scolaires…

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