Identité, toujours renouvelée…

Sans doute est-ce trop leur demander que de lire le millier de pages des trois tomes publiés au début des années 80 par Fernand Braudel intitulés « L’Identité de la France »… Les uns, parce qu’ils entendent simplifier à l’extrême un sujet dont l’instrumentalisation sert leur dessein politique. Les autres parce qu’ils estiment que le seul fait de l’aborder sert les idéologies les plus nauséabondes. Et si, pour les uns comme pour les autres, cela n’était que le fruit d’une paresse, d’une incapacité à se pencher sur un sujet aux méandres trop complexes pour eux ?

Il est vrai que Fernand Braudel l’abordait encore avec une grande humilité au soir de sa vie, et avouait s’être constamment interrogé sur le titre de son ouvrage, ce mot d’identité dont il disait qu’il n’avait cessé « des années durant de le tourmenter ».

Il conseillait d’ailleurs « de se défier de tout langage qui serait par trop simple » : il serait vain, soulignait-il, « de ramener la France à un discours, à une équation, à une formule, à une image, à un mythe ». Alors que cherchent-ils ceux qui en appellent au mythe de « nos ancêtres les gaulois » ou lancent une croisade pour des prénoms français et chrétiens ? Pour les premiers, il s’agit bien sûr de flatter les peurs et les incompréhensions dans une perspective électorale. Pour les autres, l’invocation d’une identité rêvée fait partie d’une bataille idéologique dans laquelle ils invitent ceux qui se vivent comme les perdants de la mondialisation à prendre une revanche sur les misères morales et matérielles dont ils se croient les seules victimes.

Ne nous trompons pas, l’habileté de ces politiciens, de ces idéologues, est de faire croire à la pertinence de leurs propos en évoquant une identité dont nous savons confusément qu’elle n’est que le rêve de quelques uns… fût-ce au prix de mensonges, de falsifications de l’histoire, de raccourcis simplificateurs.

En effet, la lecture de Fernand Braudel nous rappelle à l’inverse que notre identité s’est forgée sur une tension permanente entre la diversité des composantes de la nation française, des plus anciennes aux plus récentes, et la recherche d’une unité toujours fragile, jamais acquise quelles qu’aient été les tentatives d’un pouvoir central qu’il soit royal, jacobin ou républicain. Notre identité est le reflet de cette histoire : chrétienne et laïque, fidèle à la Foi de ses pères et fille du « siècle des lumières », tout à la fois soumise et rebelle, rurale et urbaine, de langues et de cultures diverses, héritière de populations installées de tous temps dans nos territoires comme d’invasions barbares venues du nord ou de l’est, ou encore de migrations pacifiques du sud comme du nord, et porteuses de religions et de cultures différentes…

Aurait-on oublié que les mélanges de populations ont été recherchés par nos ancêtres parce qu’ils étaient une protection contre la consanguinité et que, ce faisant, ils importaient des visions différentes de l’homme et de la société, d’autres manières de cultiver et de se nourrir ? Aurait-on oublié que de Pologne jusqu’au Maghreb, nous avons fait venir des travailleurs pour des emplois qui ont contribué à notre prospérité et à notre bien être ? Aurait-on oublié que l’identité chrétienne tant célébrée par quelques-uns et décriée par d’autres aura été le fruit d’évangélisateurs venus d’ailleurs qui ont su répondre aux attentes des populations, d’une formidable capacité d’adaptation aux cultures locales, d’un constant souci de sauver les âmes, et d’une aptitude à développer l’économie tout en contribuant à faire naître des droits nouveaux ? Tout cela en bâtissant des merveilles architecturales et en améliorant le sort des populations…

Bien sûr, cela ne s’est pas fait sans tensions, rejets ou conflits violents, mais c’est précisément la raison pour laquelle il convient de prendre garde. Le repli sur soi est vain car il nous conduit à l’isolement alors même que nous avons besoin de revivifier la société française. Il n’est pas l’expression la plus aboutie de notre identité car il exprime au contraire le refus d’une diversité sur laquelle nous nous sommes construits. Il est enfin, et surtout, sa négation la plus perverse puisqu’il la condamne à une mort lente tout en prétendant la défendre.

Michel Rocard dénonçait la « paupérisation intellectuelle » de la politique. Ce débat sur l’identité qui en évacue toute la complexité est une illustration de cette paupérisation dans laquelle le cynisme rejoint la paresse. Alors, dans ce débat, mieux vaut l’humilité face à la complexité, mieux vaut l’examen apaisé face à l’angoissante question d’une identité présentée comme menacée alors qu’elle n’a jamais été figée, parce que toujours en mouvement, et en incessante création.

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