Précarité, mobilité, égalité…

Dans le flot de critiques visant le projet de loi de réforme du droit du travail, celles qui proviennent des mouvements de jeunes sont les plus singulières et méritent que l’on y prête attention. Que nous disent-ils ? Qu’ils ne veulent pas de la précarité que leur prépare ce projet de loi ; qu’ils sont déjà les victimes désignées de réformes des retraites qui les conduiront à travailler plus longtemps et à payer pour les générations précédentes sans certitude d’en bénéficier à leur tour. Bref, à les entendre, c’était mieux avant ! Alors, comment leur faire aimer le monde qu’on leur prépare ?

Certes, le monde dans lequel entre aujourd’hui la génération des 18-25 ans est passablement angoissant. Avec un horizon professionnel fait de stages, de petits boulots et de CDD parfois très éloignés de la formation qu’ils ont reçue, nombre d’entre eux ne parviennent pas à s’insérer dans la vie professionnelle, à bâtir leur vie, un foyer… Et rien de surprenant à ce qu’ils manifestent leur défiance à l’égard du monde de l’entreprise et de ses futurs employeurs. L’angoisse qu’ils expriment quant à leur avenir mérite donc attention : tout en sachant que leur vie dans le monde du travail ne sera pas la même que celle de leurs aînés, ils refusent le discours selon lequel l’on pourrait à la fois créer de la souplesse dans le travail et sécuriser les parcours professionnels. Comme leurs aînés semblent ne pas comprendre que faciliter les licenciements créera des emplois. Discours, il est vrai, quasiment inaudible…

Il est vrai que, dans le même temps, le gouvernement se refuse à toucher une seule ligne du statut des fonctionnaires. Rien à voir, direz-vous ? Oui, mais le message qu’il nous adresse ainsi implicitement peut se résumer de la manière suivante : plus de précarité dans le travail pour les uns, emploi à vie pour les autres. Certes, il ne s’agit pas de faire de la précarité la règle commune. Mais pour faire vivre la valeur égalité, on peut trouver mieux !

Nous savons que le monde du travail connaît de très profondes mutations, que les parcours professionnels linéaires, ceux qui permettent de rester et de progresser dans la même entreprise tout au long de sa carrière, seront désormais l’exception. Nous savons que nombre de métiers d’aujourd’hui n’existaient pas voici quinze ans, que nombre de métiers de demain ne sont pas encore apparus ; que l’organisation du travail en entreprises connaît des bouleversements considérables. Ces constats montrent l’ampleur des défis auxquels nous sommes confrontés tant pour faire évoluer le code du travail que pour réformer notre système de formation professionnelle, qu’elle soit initiale ou en cours d’emploi. Et cela, en priorité pour assurer aux jeunes des perspectives plus encourageantes quant à leur capacité à trouver un emploi et à conserver – dans la mobilité – leur employabilité tout au long de leur vie.

Alors, au-delà de la polémique sur le plafonnement des indemnités ou sur les critères de licenciement économique, pas sûr que le projet de loi El Khomri réponde aux exigences d’un tel défi. Ne revenons pas sur l’incapacité du gouvernement à faire la pédagogie de sa réforme, ni sur les erreurs qu’il a commises quant à la méthode suivie pour élaborer ce texte : rapports multiples, fausse concertation, déclarations péremptoires, fausse synthèse et reculade. La « démocratie sociale » tant vantée par F. Hollande et M. Valls en a pris un coup !

Sans doute l’ignorance de nos gouvernants à l’égard du monde de l’entreprise et du travail y est elle pour quelque chose. Faute de disposer d’un corps de réflexion sur le sujet, et tout à l’obsession d’une reprise qui permettrait d’inverser la courbe du chômage, ils se montrent par trop réceptifs aux demandes du Medef sans pour autant tenir un discours social à la fois compréhensible et mobilisateur. Au point de susciter la grogne syndicale avant de parvenir, à coups de ciseaux et de colle, à une synthèse qui, au bout du compte, ne satisfait vraiment ni les uns ni les autres.

Hélas, il y a fort à parier que la réforme attendue ne sera pas vraiment au rendez-vous, que l’ambition annoncée au sujet du Code du Travail sera déçue. Les salariés conserveront la fâcheuse impression de n’être que des variables d’ajustement au service d’employeurs pas toujours scrupuleux. Quant à la génération des 18-25 ans, elle gardera le sentiment d’être le parent pauvre d’une politique sociale peu novatrice et souvent injuste à son égard.

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