Le lâche soulagement européen

Quel soulagement ! Les dirigeants de l’Union européenne ont signé un accord avec le Premier ministre Turc au sujet des réfugiés en provenance d’Afghanistan, d’Irak et de Syrie. Les états-membres de l’Union vont pouvoir cesser de se préoccuper de l’arrivée massive à l’intérieur de leurs frontières de ces populations qui perturbent nos dirigeants et jettent le trouble dans l’opinion. Et pourtant, il faut se poser la question : n’est ce pas un marché de dupes ?

Tout d’abord, en raison même de la complexité du dispositif nécessaire pour appliquer cet accord. Les moyens humains et techniques à mettre en œuvre sont loin d’être réunis. Quant au traitement juridique des demandes d’asile, il n’est pas réglé tant s’en faut. Les doutes du Haut Commissariat pour les Réfugiés de l’ONU le démontrent bien. De même que le refus de l’OFPRA* de faire procéder au renvoi des réfugiés vers la Turquie. Pas sûr donc que ce dispositif se mette en place rapidement, d’autant qu’il donnera sans doute lieu à des batailles juridiques. Sans compter qu’il pourrait avoir pour effet de modifier les routes choisies par les réfugiés qui, après les îles grecques, pourraient trouver d’autres voies d’accès vers l’Europe du nord. Car nul doute que les passeurs proposeront rapidement d’autres alternatives…

Deuxième raison à ce marché de dupes : les dirigeants européens ont « refilé le bébé » à la Turquie, laquelle a monnayé son appui au prix fort. Financièrement d’abord, ce qui ne serait somme toute que secondaire, et politiquement ensuite, ce qui est plus préoccupant.

Dans la balance, la Turquie avait mis la reprise des négociations pour son entrée dans l’Union. Oubliées les raisons pour lesquelles ces négociations avaient été stoppées. Oubliés, les droits de l’homme aujourd’hui bafoués dans ce pays. On comprend que le Premier ministre Turc se soit empressé de déclarer à Bruxelles que désormais « la Turquie et l’Union européenne ont le même destin, les mêmes défis et le même avenir ». Une déclaration dont chaque mot a été soigneusement choisi et qui mérite que l’on s’y arrête, d’autant qu’elle n’a guère suscité de réaction.

En effet, si le destin que l’on nous prépare est celui que connaissent aujourd’hui les Turcs, non merci ! Ce pays est entre les mains d’un président qui se conduit en despote. Ce pays bafoue la liberté de la presse et les droits de l’Homme. Et cela ne fait pas réagir nos dirigeants ? Certes, dira-t-on, chacun voudra interpréter cette déclaration comme la certitude que c’est la Turquie qui retrouvera, à terme, le chemin du respect de la liberté d’expression (on voudrait en être sûr !). Sauf qu’en acceptant la reprise de négociations, l’Union européenne se voile la face et adresse un signal négatif. D’abord aux dirigeants Turcs comme à ceux de leurs concitoyens qui se battent contre leur dérive. A tous ceux ensuite, qui dans des pays de l’Union connaissant des dérives autoritaires, entendent résister à la tentation de leurs dirigeants(on pense à la Pologne ou à la Hongrie, par exemple…). Aux uns et aux autres, on semble dire que le respect du droit et de la liberté d’expression n’est pas nécessairement une priorité.

Enfin, chez nous, comment faire comprendre à ceux qui douteraient de nos principes républicains, que l’on puisse, d’un côté tenir un discours sur le caractère non négociable de principes tels que la liberté d’expression et, de l’autre, fermer les yeux sur leur non-respect par un candidat à l’adhésion à l’Union européenne ?

L’Union européenne s’est construite sur des valeurs. Dans l’urgence, celles-ci semblent oubliées au profit d’une efficacité aléatoire. Dans le même temps, on observera avec curiosité cet étrange paradoxe qui veut que moins d’un an après avoir menacé la Grèce d’une sortie de l’Union, les dirigeants européens aient tout fait pour la sortir d’une situation ingérable en passant un pacte avec son ennemi de toujours. Serait-ce que l’avenir de l’Europe se joue désormais entre les îles grecques et les côtes d’Anatolie ? Cela valait-il un tel abandon ?

* Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides, seule instance habilitée pour la France à délivrer le statut de réfugiés.

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2 réponses à Le lâche soulagement européen

  1. Anne Gayet dit :

    Certes, votre réflexion, toujours à distance, est très interessante
    Mais ne serait-il pas temps de compter aussi avec les actions menées conjointement, et ce depuis quasiment une décennie, par des citoyens européens issus des sociétés civiles, avec des fonds européens. Grâce à des partenariats transnationaux, et des missions de terrain, ils font évoluer, loin des unes médiatiques adeptes du sensationnel, la vie quotidienne aussi bien des locaux que des réfugiés de guerre.
    Avec des alliés locaux issus de toutes les sensibilités, parce que la crise humanitaire – précarité, frugalité, exode – engendre aussi, de Scheveningen aux Pays Bas jusqu’aux rives de l’ile de Leros en Mer Egée des initiatives inspirées par l’amour de l’autre, qu’il soit de culture catholique, orthodoxe, païen, musulman ou athée.
    Et que ces initiatives n’engendrent pas de prosélytisme, voilà quelle sera la meilleure réponse à l’embrigadement.

    • Bruno Voisin dit :

      Exact ! N’oublions jamais tout ce que fait la société civile. Cela redonne confiance dans l’avenir… Regrettons seulement qu’elles ne soient pas assez connues.

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