Ce que la crise migratoire révèle du malaise français

Et si la crise migratoire qui secoue l’Europe nous permettait de comprendre le malaise français ? Car enfin, quel est le pays en Europe où l’ensemble des médias est passé à côté de la publication de la photo du petit Aylan mort sur une plage de Bodrum (mis à part « La Croix » pour lequel ce fut un choix réfléchi et délibéré) ? Quel est le pays où politiques, éditorialistes et intellectuels auront autant tergiversé qu’en France pour savoir quelle attitude adopter ? Il aura fallu plusieurs jours, les images de frontières qui s’ouvrent, l’accueil chaleureux de citoyens anonymes en Allemagne ou en Autriche, les coups de gueule lancés sur les réseaux sociaux, les appels du Pape et des autorités religieuses pour qu’enfin on se réveille. Mais les gestes des maires, les annonces de François Hollande résonnent étrangement.

Par ailleurs, les mêmes médias mettent en parallèle l’accueil fait aux victimes des barbaries de notre XXIème siècle avec celui, dans les années 30, réservé aux juifs qui fuyaient les persécutions nazies ou aux républicains espagnols cherchant à échapper à la police de Franco. En oubliant parfois, au passage, la manière pas toujours exemplaire dont ils avaient alors été accueillis dans notre pays…

Plusieurs facteurs expliquent cette incapacité de nos élites politiques et médiatiques à trouver rapidement le ton juste et la bonne réponse.

Il y a d’abord l’extrême confusion des mots pour décrire cette réalité et qui nous renvoient à nos propres faiblesses. Ainsi, on passe du terme de « migrants » à celui de « réfugiés ». Il est vrai qu’entre de jeunes hommes célibataires attirés par l’Eldorado occidental et des familles persécutées qui fuient l’Irak ou la Syrie, il y a plus qu’une nuance. Mais la crise migratoire – l’Europe vient d’en prendre conscience – recouvre des réalités multiples qui ne se réduisent pas à de simples clichés et à des solutions tranchées : pour les uns le retour au pays ou l’errance réservée aux « sans papiers », pour les autres, l’accueil, un statut de réfugié, un logement, des aides… Ces réalités sont parfois étroitement mêlées car la situation de leurs pays d’origine ne se résume pas à « guerre » ou « paix » ; car le rêve d’un avenir meilleur que caressent tous ceux qui quittent leur sol natal est fait, tout à la fois, de paix, de liberté d’opinion et de liberté religieuse, d’esprit démocratique, d’état de droit, et de prospérité économique. Ils font le pari d’épanouir leurs talents et de donner un avenir à leurs enfants parce qu’il n’y a pas d’avenir pour eux là où ils sont. Serait-ce alors que leur espoir deviendrait insupportable à ceux qui, dans notre pays, désespèrent de pouvoir donner un avenir meilleur à leurs propres enfants ?

La deuxième difficulté vient de la faillite du système français d’intégration. Les migrations du XIXème et du début du XXème siècles en provenance de l’Europe (Pologne, Italie, Portugal, Espagne..) et qui étaient avant tout des migrations économiques (celles que l’on rejetterait aujourd’hui !), se sont globalement soldées par une intégration réussie. Mais aujourd’hui, parler d’intégration ce serait, pour certains beaux esprits, imposer l’assimilation à notre culture et à notre mode de vie, en particulier à des populations issues d’anciennes colonies. En clair, les intégrer serait poursuivre la violence qui leur avait été faite du temps de la colonisation. Il en résulte une difficulté extrême, pour ne pas dire une incapacité, à intégrer des populations venues des pays du sud de la Méditerranée, incapacité génératrice de rejet par des français qui se sentent parfois étrangers chez eux. Tout se passe donc comme si cette idéologie des adversaires de l’intégration était l’une des causes majeures du rejet des étrangers qui reste très fort dans l’opinion. Une idéologie qui semble avoir contaminé la vision que nos politiques et que les médias ont de ce sujet…

La troisième difficulté est l’incapacité de notre pays à regarder en face la réalité des religions et a fortiori celle de l’Islam. Une question rendue plus aigüe du fait des dérives de l’Islam radical et du terrorisme, on l’a vu après les attentas de janvier dernier. Une question qui recouvre celle du racisme, plus particulièrement le racisme anti-arabe. Faudrait-il y voir le symptôme d’un mal profond qui trouverait sa source dans les blessures mal cicatrisées de la décolonisation ? En tout cas, ce n’est pas un hasard si nos politiques ont manqué de clarté. Tétanisés par la montée du Front national, obsédés par les thèses de ce parti, ils louvoient entre humanisme et « coups de Menton » (cf notre billet du 26 mai dernier). Au point de paraître incohérents, de donner l’impression qu’ils manquent de courage, qu’ils sont, au bout du compte, plus soucieux des états d’âme des français que porteurs d’une vision de l’avenir. Et dans ce flou, ils voudraient calmer les inquiétudes de l’opinion ?

Derrière tout cela, se pose une dernière question : celle de l’identité. Il est plus facile d’accepter l’autre, lorsque l’on sait qui l’on est, d’où l’on vient, lorsque l’on est fort de ses croyances, de ses racines, de sa culture. Ce n’est donc pas un hasard si ceux qui ont parlé le plus tôt et le plus fort sont les principaux dignitaires religieux, depuis le Pape et les évêques jusqu’au Grand Rabbin de France. Eux n’ont pas de doute quant à leur identité. Mais force est aujourd’hui de reconnaître que les Français traversent une profonde crise d’identité (fort bien décrite par Laurent Bouvet dans son livre « L’Insécurité culturelle » * sur lequel nous reviendrons très prochainement). Serait-ce aussi parce que ni les politiques, ni les médias ne savent encore apporter de réponse à ce malaise que la France est plus mal placée que d’autres pour affronter cette crise migratoire ?

Alors soyons en sûrs : s’il y a urgence à apporter des réponses à la crise migratoire, il y a dans le même temps urgence à apporter des réponses à la crise identitaire de notre pays et à la faillite de notre système d’intégration !

* « L’Insécurité culturelle – sortir du malaise identitaire français » par Laurent Bouvet (éditions Fayard)

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