Les mots de l’été (suite) : interdits

Notre société tient-elle à s’affranchir de tous ses interdits ? Sans doute la Ministre de la Culture, Fleur Pellerin, est-elle suffisamment attachée au slogan de mai 68 « il est interdit d’interdire », pour déposer un recours devant le Conseil d’Etat en vue de contester la décision du tribunal administratif de Paris qui a décidé d’interdire aux moins de 18 ans le film « Love ». Cela, en raison des scènes à caractère sexuel qui rythment ce film avec notamment des gros plans sur un sexe masculin en action. Si l’on peut se demander ce que vient faire la ministre dans cette procédure, laissons de côté la polémique et relisons quelques lignes de l’académicien François Cheng, lequel évoque ce slogan de mai 68 dans ses « Cinq méditations sur la mort ».

« Tu ne tueras pas » est un commandement implicite valable dans toutes les cultures. Encore gagne-t-il à être formulé à haute voix. C’est le cas de la tradition hébraïque où ce commandement est un ordre sacré venu d’En Haut. Toute société humaine est fondée sur quelques interdits fondamentaux, le premier étant l’interdit de l’inceste, mais « Tu ne tueras pas » est le plus fondamental.

Aussi, moins de trente ans après la monstrueuse tuerie de la seconde guerre mondiale, lorsque j’ai entendu retentir parmi nous le désinvolte « il est interdit d’interdire ! » j’ai pris peur. Bien sûr, il fallait lutter contre tous les interdits oppressifs et injustes. De là à faire table rase de toute limite, il y a une marge, celle-là même qui sépare la civilisation de la barbarie. Car c’est la loi de la vie qui libère, et non le n’importe quoi. Confondre la vraie liberté, garante de la dignité humaine, avec un laisser-aller qui serait régi par le seul principe de plaisir relève d’une méprise mortifère.

Ce qui m’a fait le plus peur, à l’époque, c’est que je n’entendais nulle part les grands intellectuels s’élever pour dénoncer cette ineptie. A lire attentivement plusieurs «maîtres à penser» dont on admirait la superbe intelligence, on s’aperçoit que leurs pensées aboutissaient à la même conclusion : «tout est permis». Comment ne pas penser alors à Dostoïevski qui, à la fin du XIXème siècle, effrayé par le nihilisme naissant, avertissait : «si Dieu n’est pas, tout est permis..».

François Cheng « Cinq méditations sur la mort » (éditions Albin Michel – 2013) 

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