« Il est interdit d’interdire »…

Voilà un peu plus de cinquante ans, le slogan résonnait dans les amphis de la Sorbonne et se répandait sur les murs de nos villes. Il semble qu’aujourd’hui, les petits-enfants de Mai 68 aient décidé le contraire si l’on en juge par leur promptitude à vouloir réduire la liberté d’expression.

Pensez – donc : en avril dernier, invité à faire une conférence à Sciences-Po, Alain Finkielkraut est jugé indésirable par un groupuscule qui menace de violences au point que la conférence est annulée et doit se tenir ailleurs, sous la protection de la police. Cette semaine, c’est au tour de la philosophe Sylviane Agazinski qui se voit interdite de conférence à Bordeaux par une association d’étudiants, au motif qu’elle est opposée à la GPA, signe évident de sa supposée homophobie !

Mais cette tendance à vouloir restreindre la liberté d’expression ne touche pas que des associations d’étudiants. Voilà quelques mois, en pleine campagne pour les élections européennes, Claire Nouvian, candidate écologiste sur la liste du mouvement Place Publique demandait le plus sérieusement du monde au CSA d’interdire d’antenne tous ceux qui émettraient des doutes quant au réchauffement climatique. Sans être démentie par ses proches… On a beau être de gauche et libertaire, on ne plaisante pas avec certains sujets et l’on est prêt à museler ceux qui émettent des opinions différentes !

Plus près de nous, ce sont les propos (pour le moins condamnables !) d’Eric Zemmour qui déclenchent des appels à l’interdire d’antenne.

A la Sorbonne enfin, au lendemain de l’attentat à la Préfecture de police de Paris (et alors que le Président de la République lançait un appel à la « vigilance » !) Mohammed Sifaoui a vu son enseignement de l’histoire de l’Islam politique annulé sous la pression d’associations islamistes et de syndicats qui l’accusaient de « stigmatisation ». Tout cela parce que son séminaire comprend un programme pluridisciplinaire portant, notamment, sur la radicalisation et la détection de ses signaux…

De telles actions, de telles demandes posent de multiples problèmes. Avant de revenir sur l’étrange conception d’une liberté d’expression à géométrie variable qu’elles révèlent, soulignons d’autres aspects. D’abord, elles démontrent que certains courants de pensée sont, quoiqu’ils en disent, totalitaires en ce sens qu’ils ne supportent pas la confrontation avec des idées différentes. En clair, pour être sûrs d’atteindre leurs objectifs, leur raisonnement implique de faire taire ceux qui ne pensent pas comme eux ! Peu importe qu’en démocratie, les décisions politiques doivent susciter un minimum d’adhésion sans lequel elles ne peuvent s’appliquer : ceux qui entendent imposer leurs conceptions au nom de prétendus droits d’une minorité ou de l’urgence climatique par exemple, refusent le débat démocratique. Cela manifeste d’ailleurs leur profond mépris pour les citoyens considérés comme des mineurs, incapables de comprendre les enjeux et de faire des choix politiques sensés. Au-delà, ces pratiques confortent l’idée, déjà installée dans une partie de l’opinion, d’une « pensée unique » qui s’imposerait dans les médias et l’université, au risque d’alimenter la méfiance et la haine, en particulier des élites, le complotisme et les idées fausses. Tout cela faute d’avoir accepté la réciprocité et la confrontation des opinions…

Enfin, ces pratiques font peu de cas de la Justice. Si les propos de tel ou tel sont condamnables pour incitation à la haine raciale ou religieuse par exemple, réclamer pour lui l’interdiction d’antenne aboutit inévitablement à lui accorder un statut de victime avant même que toute procédure soit engagée. Ainsi, le déplacement du débat sur le terrain polémique auquel, par exemple, un Zemmour est habitué, rend quasi—inopérante l’action judiciaire à son encontre. Au surplus, ironie du sort, cela ne fait que renforcer l’audience des émissions auxquelles il participe…

Mais le pire n’est pas là. Il réside dans le fait que nous nous habituons peu à peu à de tels discours, à de telles demandes de restriction de la liberté d’expression sans vraiment réagir. Voilà déjà quelques mois que des signaux inquiétants nous font observer la difficulté qu’il y a à faire respecter la liberté de manifester. La liberté d’expression est d’autant plus menacée que ceux qui en réclament la limitation pour d’autres qu’eux-mêmes semblent totalement inconscients du pas qu’ils ont franchi tant ils sont convaincus d’avoir de bonnes raisons de le faire, tout comme la faiblesse des réactions à leur encontre ne peut que les encourager à persister dans cette voie. Et l’on observe avec inquiétude le fait que le comportement des uns (écolos, associations LGBT…) se retrouvent, par une étrange convergence de leurs luttes, sur la même longueur d’ondes que ceux qui vont de l’islamo-gauchisme à l’islamo-fascisme, pour porter atteinte à la liberté. Rejoignant par là une tendance naturelle d’un pouvoir pour lequel la liberté des citoyens peut représenter une entrave à son action et donc à son efficacité.

S’agissant de la Sorbonne, inquiétante est l’étrange soumission de ses autorités au diktat lancé par des groupes islamistes. Preuve de la puissance de l’auto-censure lorsqu’est brandie la menace de l’accusation d’islamophobie, laquelle parvient ainsi à fouler aux pieds la liberté académique. Tragique illustration du fait que ce qui était un « temple du savoir » pourrait devenir un lieu où l’on préfère ne pas savoir…

A droite comme à gauche, et dans les médias, trop rares sont les voix qui s’élèvent contre de telles pratiques. La crainte d’être accusé d’islamophobie, d’homophobie, d’anti-sémitisme, etc. conduit à un silence gêné *. Un silence qui comble d’aise les totalitaires qui n’en ont cure. Un silence qui pourrait bien un jour recouvrir d’une chape de plomb une société pétrifiée par la peur.

Sans doute les étudiants de Sciences-Po, de la Sorbonne ou de Bordeaux ne savent-ils pas qui fut René Char et dans quel contexte il a écrit ses odes à la liberté. Il est urgent de les relire :

« Par le pouvoir d’un mot je recommence ma vie

Je suis né pour te connaître

Pour te nommer

Liberté »…

 

* Pas toujours, comme le démontre l’excellent édito de Laurent Joffrin dans Libération, lequel s’insurge contre le sort réservé à Sylviane Agacinski, ce qu’il n’a pas fait avec la même vigueur pour tous les cas évoqués ici…

 

On lira avec intérêt à ce sujet l’excellent texte de François Sureau « Sans la liberté » publié dans la collection Tracts chez Gallimard (56 pages). Pour 3,90 Euros, seulement !

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