Bienvenue chez Big Brother !

Cela n’aurait du rester qu’un mauvais porno amateur sans intérêt. Mais il aura suffi d’un activiste russe à l’esprit un peu dérangé, et d’un député sans scrupule en rupture de parti pour que cette navrante vidéo soit vue des milliers de fois et entraine la chute d’un candidat à la Mairie de Paris.

A un mois du premier tour des élections municipales, l’impact est désastreux. Pas seulement pour le candidat, pas seulement pour son parti politique, mais aussi pour la démocratie puisque le débat électoral se trouve ainsi confisqué ! On aurait d’abord envie de crier « Assez ! » tant le sordide donne ici la nausée. Pour autant, dans ce naufrage, il ne faudrait pas inverser les rôles. Peu importe que l’image ainsi donnée de Benjamin Griveaux soit pathétique : il n’a aucunement violé la loi. D’autres, en revanche, l’ont fait délibérément : l’activiste russe Piotr Pavlenski* qui a ouvert le site sur lequel est diffusée la vidéo, le député Joachim Son – Forget** qui lui a donné l’impact que l’on connaît, et quelques autres.

On peut se lamenter sur le spectacle navrant d’une démocratie tombée si bas qu’elle en serait altérée par une affaire de drague malvenue. On peut encore s’insurger sur des méthodes qui ruinent le débat politique et condamner avec la plus extrême vigueur ceux qui les emploient. Il reste que cela nous interroge sur ce que devient notre société.

Il y a d’abord le couple infernal exhibitionnisme – voyeurisme car si un homme se filme dans une telle posture, ce qui est affligeant, il n’en reste pas moins que des dizaines de milliers d’internautes se sont précipités sur cette vidéo et l’ont abondamment relayée. Il y a ensuite l’étrange pudibonderie qui semble avoir saisi ceux qui se sont empressés de la regarder puis de la commenter dans un déchaînement d’invectives. En oubliant au passage qu’ils avaient à leur tour eux-mêmes violé la loi en relayant cette atteinte à la vie privée…

Cela doit nous inquiéter. Pas seulement parce que le spectacle que donne cette affaire sert les adversaires de la démocratie, mais aussi et surtout parce qu’en l’espèce, et une fois de plus, c’est le tribunal des réseaux sociaux qui dicte sa loi au mépris du droit. Certes, le candidat à la Mairie de Paris devait abandonner la bataille des municipales. S’il ne l’avait pas fait, il aurait dû affronter durant les cinq semaines à venir un harcèlement permanent (réunion publique, interview, visite sur un marché ou autre…) et des interpellations sur ce sujet pourrissant la campagne. Mais cela signifie donc qu’il était condamné… sans avoir aucunement violé la loi !

Cette affaire nous le rappelle : le numérique est un monde sans oubli. Tout ce qui a pu être enregistré, tout ce qui a pu un moment circuler sur le web – même entre « personnes adultes et consentantes » – peut être piraté, repris, réutilisé, exploité. Rarement pour le meilleur et plus sûrement pour le pire… Cela pose une tragique question : à tout péché miséricorde dit-on dans l’Eglise, et dans le monde judiciaire, une fois purgée sa peine le délinquant peut se réinsérer dans la société. Mais dans le monde des réseaux sociaux, pas de droit ni à la miséricorde ni à l’oubli, pas de distinction entre la loi et la bienséance. Et peu importe qu’il n’y ait pas de délit : la condamnation morale suffit qui emporte tout et n’a que faire du droit.

Au-delà, cette affaire qui surgit brutalement dans notre actualité ne doit pas nous faire oublier que cette pratique du « revenge porn » dont a été victime Benjamin Griveaux, est courante pour nombre d’adolescents parmi lesquels elle fait des ravages. Une pratique qui les soumet à la dictature d’un groupe au sein de leur lycée ou de leur quartier. Et qui les prépare à devenir à leur tour les censeurs et surtout les acteurs de l’humiliation des autres***.

Nous assistons à l’émergence d’une dictature d’un type nouveau. Celle d’une transparence pervertie où chacun devient le juge du comportement des autres, celle où la multitude des anonymes impose ses propres règles, ses jugements à l’emporte-pièce, sa vision de la bienséance ou de la morale, sa conception de l’ordre, son ironie, etc. Il suffit alors de quelques individus qui n’ont que faire du respect du droit et de la dignité humaine, qui font appel aux plus bas instincts et savent utiliser Internet, Facebook, Twitter ou Instagram pour qu’une société bascule. La haine et l’humiliation font le reste. S’agissant d’une personnalité publique, les médias sont alors condamnés à commenter une information qui leur échappe, tandis que les politiques restent les spectateurs navrés d’un tourbillon qui les emporte.

Cette dictature sert un ordre « moral » nouveau, paradoxe d’une société qui goûte aux délices de la transgression mais dans le même temps se livre à un puritanisme répressif. Une société où le porno est en libre accès, où l’on se récrierait si d’aventure un politique émettait l’idée de l’éradiquer, mais où les réseaux sociaux se chargent d’une mission de police de la morale privée en pratiquant l’anathème et le dénigrement.

Nous n’en sommes qu’aux débuts. Cela commence évidemment par le sexe, terrain de jeu privilégié des nouveaux pères la pudeur. Mais ce mouvement ne s’arrêtera pas en si bon chemin. D’autres domaines seront demain (sont déjà !…) l’objet des nouvelles censures : la religion, l’immigration, l’écologie… A chaque fois le processus est le même : humilier des femmes et des hommes, les discréditer pour rendre inaudibles leurs propos. Tel est l’avenir qui nous attend si nous ne faisons pas preuve de vigilance et de retenue. Bienvenue chez Big Brother !..

* Activiste russe, réfugié politique en France, à l’esprit un peu dérangé si l’on en juge par ses exhibitions « artistiques », et déjà condamné pour d’autres délits.

** Joachim Son – Forget, radiologue et spécialiste des neurosciences, député LREM des Français de l’étranger dans la circonscription regroupant les français de Suisse et du Lichtenstein depuis juin 2017. Il a quitté le parti créé par Emmanuel Macron en décembre 2018 après s’être illustré à maintes reprises par ses tweets provocateurs, ce qui a conduit le magazine « Le Point » à le qualifier de « roi des trolls ».

*** Rappelons que c’est une histoire d’humiliation sexiste qui est au début de l’aventure de Facebook puisque son créateur Mark Zuckerberg en a repris et développé l’idée après avoir piraté le site interne de l’université d’Harvard pour y publier des notes sur le physique des étudiantes…

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