Faire tomber les murs…

Voilà trente ans, un peuple déterminé abattait le mur qui le séparait de la liberté. Devant des soldats désarmés, impuissants, Berlin – Ouest cessait dans le même temps d’être une enclave isolée en terre communiste. Les larmes des familles enfin réunies coulaient comme la bière d’une foule en liesse, tandis que du violoncelle de Mstislav Rostropovitch les notes d’une suite de Bach montaient dans la nuit berlinoise.

Un Pape venu de Pologne n’était pas tout à fait étranger à cet effet-dominos qui, de Gdansk et Varsovie à Budapest, de Prague à Bucarest devait faire tomber l’empire soviétique. Peu à peu, les jeunes démocraties d’Europe de l’Est devaient rejoindre l’Union Européenne et adapter à marche forcée leur société et leur économie pour rattraper le retard que le gel des années de socialisme étatique avait imposé à une partie de notre continent.

La commémoration de cet événement qui fut un séisme planétaire laissant espérer une période de détente se déroule pourtant dans un contexte qui laisse rêveur. Aurait-on oublié, en effet, la signification de ce mur ? Isolement culturel, négation des droits les plus élémentaires de la personne humaine, délation organisée jusque dans les familles, emprise totalitaire d’un système de pouvoir sur les consciences, faillite camouflée d’une économie à bout de souffle… En effet, par un curieux renversement du cours de l’histoire, nos peuples occidentaux qui s’étaient réjouis voilà trente ans de l’ouverture des frontières, semblent aujourd’hui bien prompts à vouloir les refermer. Comme s’ils étaient à leur tour désireux de rebâtir des murs, saisis qu’ils sont par la crainte de la confrontation avec ceux qui n’ont ni la même langue ni la même culture.

Le Brexit comme les politiques nationalistes menées sur notre continent, la montée des populismes ont pour point commun la peur, le repli sur soi et la haine de l’étranger. De plus, nombre de pays ont adopté des législations qui mettent à mal la conception des libertés que nous avions voilà trente ans. Même dans notre propre pays l’on s’habitue peu à peu à ce que la liberté de manifester comme la liberté d’expression soient mises à mal : on ne s’étonne plus, en effet, que tel ou tel intellectuel soit contraint d’annuler une conférence sous la menace ou que l’on cherche à interdire d’antenne ceux qui émettent des opinions qui dérangent…

Voilà trente ans, le rêve puissant de la liberté avait puisé ses forces en Pologne dans le combat de syndicalistes qui affichaient leur foi, galvanisés par un de leurs compatriotes devenu Pape un soir d’octobre 1978. Malgré l’absence d’internet et des réseaux sociaux qui n’existaient pas encore, le rêve avait traversé des frontières infranchissables, ébranlé des gouvernements tétanisés par la peur, vaincu l’une des armées les plus puissantes du globe qui était restée dans ses casernes.

Aujourd’hui, le rêve de liberté s’essouffle. La grande fraternité qui réchauffait les cœurs au pied du mur de Berlin n’est plus qu’un souvenir qui n’émeut plus que ceux qui savent le prix à payer pour bâtir un monde meilleur. Les temps sont à la dérision et aux règlements de comptes, au chacun pour soi plus qu’au partage. Pas sûr que l’on soit aujourd’hui capable de faire tomber les murs…

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2 réponses à Faire tomber les murs…

  1. Anne Gayet dit :

    Intéressant comme toujours, car propre à nourrir réflexions et débats.
    A vous lire, Bruno, me revient en mémoire  » l’Eloge des frontières » de Régis Debray.

    Comme si, à avoir abattu Mur et Rideau de Fer, on avait oublié la nécessité quasi animale de continuer à définir des territoires, des identités, pas seulement financières ou commerciales, des lieux où l’on invite, on échange, on dispute, on cultive, librement.
    L’avènement sans frein du marché globish a conduit un autre acteur de la chute du Mur, un certain Gorbatchev, à renaître, sous le nom de Gorbie, Outre Atlantique…

    • Bruno Voisin dit :

      Merci, Anne ! Sans doute aurais-je du éviter de faire une confusion. Abattre les murs ne signifie pas pour autant faire disparaître les frontières.Ne serait-ce que parce qu’un peuple sans frontières est un peuple dans l’insécurité. Et un peuple dans l’insécurité est prêt à toutes les aventures…

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