L’ère du soupçon

Après la campagne électorale que nous avons subie, pouvait-on espérer autre chose ? A peine nommés, quatre ministres sont suspectés, l’un d’avoir tiré parti de sa situation pour réaliser en famille une profitable opération immobilière, les trois autres, d’avoir abusé de mandats d’élus européens pour faire salarier comme assistants parlementaires des collaborateurs de leur propre parti. Et les voilà promptement exfiltrés. A peine élue, une jeune députée qui travaillait auparavant dans un cabinet de lobbying européen à Bruxelles se trouve en butte à des critiques de la part de certains médias considérant que sa position « pose de sérieuses questions quant à de potentiels conflits d’intérêts ». Bref, avant même d’avoir mis les pieds à l’Assemblée Nationale, et bien que n’exerçant plus son activité professionnelle, elle était suspecte de vouloir violer les règles en vigueur en la matière. Et sa légitimité d’élue du suffrage universel, sérieusement contestée.

Au tribunal des médias et des réseaux sociaux, plus besoin d’avocats de la défense : ceux-ci sont inaudibles. La sérénité indispensable au bon fonctionnement de la Justice est absente. Enfin, pas même besoin de sentence : elle semble déjà prononcée par les accusateurs. Bref, la suspicion vaut condamnation…

Depuis quelques mois, les déchaînements de ce type sont devenus monnaie courante. Et nous posent de multiples questions.

La première porte sur le nouveau puritanisme qui entre en vigueur et définit la morale publique de manière quasi totalitaire. Nous savons bien que nous sommes confrontés à une défaite morale et qu’il est urgent de redéfinir l’éthique publique. Mais cela doit-il se faire de cette manière ? Où sont nos penseurs dans ce débat ? Celui-ci serait-il déjà confisqué par des médias volontiers donneurs de leçons, et pas toujours exempts eux-mêmes de critiques ? Et d’où tireraient-ils la légitimité leur permettant s’ériger en autorité morale apte à définir les règles qui s’imposent aux gouvernants comme à l’ensemble de la société ? Qu’ils constituent un contre-pouvoir, voilà qui est louable. Qu’ils se prennent pour des justiciers exerçant une justice dont ils définissent eux-mêmes les règles, voilà qui est préoccupant. On aurait envie d’entendre davantage juristes et philosophes s’emparer de ce sujet…

La seconde se résume ainsi : sommes-nous passés de la présomption d’innocence à la présomption de culpabilité ? Comme le souligne dans une interview au « Point » Dominique de la Garanderie, ancienne Bâtonnière du barreau de Paris, « la présomption d’innocence a volé en éclats ». Cette présomption d’innocence qui découle de l’article 11 de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, implique que tout accusé a droit à une justice équitable et impartiale. Peut-on encore parler d’impartialité lorsque l’instruction est publique et essentiellement à charge ? Et avons-nous oublié que la présomption d’innocence est un principe juridique essentiel pour la protection des individus et de leurs droits ? La fouler aux pieds, c’est inévitablement provoquer des dégâts humains considérables. Sommes-nous devenus cyniques au point de ne pas nous en préoccuper ?

La troisième concerne directement notre vie publique, ses mécanismes, son financement et le recrutement de nos élus. Pour un parlementaire, qu’il soit national ou européen, les frontières sont nécessairement floues entre le caractère local des responsabilités qu’il exerce et celles qu’il assume au sein d’une formation politique. Les positions qu’il prend sont à la fois le fruit d’une expertise, d’une présence sur le terrain auprès de ses électeurs, du travail en relation étroite avec les administrations, et enfin des réflexions collectives menées au sein de la formation politique qui l’a investi, y compris avec des collaborateurs. Enfin, à l’heure de la mobilité et du télétravail, peut-on sérieusement affirmer que pour travailler sur des dossiers européens, il faut nécessairement et exclusivement être localisé à Bruxelles ou à Strasbourg ? Alors, qui peut dire sans crainte de se tromper, où commence le travail d’un assistant et où se termine celui d’un permanent de parti politique ? Il ne s’agit pas ici d’excuser toute dérive, mais seulement de raison garder dans la manière de traiter ce sujet, et de veiller à éviter les confusions…

S’agissant enfin du recrutement de nos élus, il faut être clair : pour éviter tout risque de conflit d’intérêt, faudrait-il interdire les fonctions électives à toute personne ayant exercé une activité dans une entreprise privée ou dans un cadre libéral, mais pas à un militant syndical ou à un fonctionnaire ? Curieuse conception de la représentativité de nos élus, curieuse conception de l’équilibre qui consisterait à estimer qu’un fonctionnaire ou un militant syndical seraient nécessairement purs dans leurs intentions tandis que celui qui a, dans le passé, défendu des intérêts particuliers, serait a priori suspect… Et l’on s’étonnera ensuite que la représentation nationale soit déconnectée des réalités du terrain et de l’économie !

Tout cela nous invite à nous rappeler que l’éthique n’est pas qu’un ensemble de règles morales qui s’imposent, mais qu’elle est aussi un appel à la responsabilité des femmes et des hommes auxquels nous confions les rênes de nos collectivités territoriales ou de la Nation. Enfin et surtout, craignons de vivre dans une société qui serait entrée dans l’ère du soupçon…

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