J’arrête !

C’est décidé : j’arrête ! J’arrête d’écouter les prétendus humoristes qui ironisent à longueur d’émissions radios ou télé et les animateurs qui se servent des tribunes dont ils ont été généreusement dotés pour transformer la vie publique en foire à la dézingue. Ils jouent au chamboule-tout, condamnent au pilori tous ceux qui proposent leur projet, car personne – ou plutôt, presque personne… – voyez-vous, ne trouve grâce à leurs yeux.

Les uns et les autres détestent la complexité des débats d’idées qui fait appel à notre intelligence parce qu’ils ne savent jouir que de leurs bons mots. Ils sont fatigués dès qu’un de leurs interlocuteurs parle plus de soixante secondes d’affilée, et faute de pouvoir se montrer à la hauteur de ses idées, ils se jettent, tels des chiens sur des os à ronger, sur sa moindre défaillance, sur la plus petite révélation, sur une suspicion de faute passée pour le déstabiliser, le sommer de s’expliquer au grand tribunal auto-proclamé où ils jouent le rôle de procureur. Et ils guettent avec avidité le mot mal choisi qu’ils sauront renvoyer comme un boomerang, ou encore la sueur qui perle sur le front qui sera, à leurs yeux, un signe évident de culpabilité.

Leur délire narcissique nous entraîne vers des abîmes insondables car nul n’échappera à cette entreprise de destruction massive. Et surtout pas notre démocratie…

C’est décidé, j’arrête de regarder les posts nauséabonds sur Facebook qui remplacent le débat d’idées par la diffusion de rumeurs. J’arrête de lire les affirmations invérifiables, les attaques personnelles, les tentatives d’abattre des hommes qu’ils soient politiques, intellectuels ou médiatiques, en visant leurs proches, leurs enfants. J’arrête de lire toutes ces ripostes qui tendent à démontrer que si l’un a été pris les doigts dans le pot de confiture, ses adversaires ne s’en privent pas. J’arrête parce que, voyez vous, certains qui se présentaient il y a quelques années comme des chevaliers blancs, ceux qui se prétendent des patriotes seuls capables de changer le système, n’ont même plus besoin d’entonner l’air du « tous pourris ». L’engrenage fatal s’est mis en route : le lien pervers qui s’est établi entre médias et réseaux sociaux fait le job à leur place ! Et les réveils seront cruels. Très cruels !

Je redoute ce qui en résultera. Oui, la démocratie est abaissée par ceux qui en ont tiré profit. Oui, les mœurs de certains de nos dirigeants passés ou actuels sont sujets à la critique. Oui, certaines règles peuvent et doivent être changées. Oui, la démocratie mérite mieux que de médiocres manœuvres d’appareils et de sordides règlements de comptes. Mais dès que l’on se repaît du spectacle qui nous est proposé, dès que l’on confond campagne électorale et remugles de caniveau, dès que l’on succombe aux plaisirs de relayer une rumeur, de partager sur son compte Facebook ce que l’on croit être une information sans même la vérifier, on tombe dans le piège de ces prétendus patriotes chevaliers blancs qui attendent en toute tranquillité que nous leur préparions le terrain et, in fine, que la démocratie se livre, défaite, entre leurs mains.

On a vu à quelques jours d’intervalle deux faits apparemment anodins qui devraient nous alerter. A Washington, le nouveau Président des USA a fait sortir d’une conférence de presse un journaliste impertinent. A Paris, le service de protection de la Présidente du Front National a viré manu-militari un journaliste qui osait aborder un sujet dérangeant. En somme, que ceux qui dérangent dégagent !

Alors continuons comme ça, et c’est cet ordre-là qui règnera. Ensuite, il sera trop tard pour pleurer…

Plus que jamais me reviennent les mots prononcés en 1940 par le philosophe Emmanuel Mounier qui définissait « les trois consignes de l’intelligence en temps de crise : fidélité, lucidité, vigilance ». Il est temps d’être lucides ! Il est plus que temps de faire preuve de vigilance !

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Une réponse à J’arrête !

  1. GAYET Anne dit :

    Et que dire, cher Bruno, avec quelle herméneutique, quel souci scientifique d’interprétation de ces Unes déshumanisées de la presse dite « satirique », et comment renvoyer à l’école du signifiant ces « comiques patentés » qui ont oublié que le véritable humour était fondé en autodérision. Au rebours du malveillant sarcasme ou de l’obsession d’avoir le dernier supposé « bon mot ».
    A méditer cette phrase de toutes les sagesses : « On ne s’élève jamais en rabaissant les autres »
    Postons donc des billets d’humour digne de ce nom. Pour qu’advienne le printemps français, en écho à celui de Bucarest ou de Budapest. En effet le temps est venu de réformer notre démocratie, par des gestes aussi forts que ceux du Pape François. We shall never surrender

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