Se servir des mots pour en venir aux mains ?

Peut-on en venir aux mots pour éviter d’en venir aux mains. ? Parce que derrière les mots, il y a la réalité du monde qui nous entoure, il y a ce que nous sommes, ce que nous pensons ; parce que les mots nous donnent à comprendre les autres, ils permettent l’échange et le débat, ils rendent possible ce qu’on appelle le « vivre ensemble ». Mais encore faut-il ne pas faire violence aux mots et à travers eux, aux hommes. Quelques exemples récents (parmi tant d’autres !..) pour tirer la sonnette d’alarme.

Ainsi, il n’y a apparemment aucun lien entre les polémiques qui ont accompagné la commémoration du centenaire de la bataille de Verdun et les accusations lancées par Cantona et Benzema à l’encontre de Didier Deschamps, le sélectionneur de l’équipe de France de football pour l’Euro. Sauf que le même procédé est employé dans les unes et les autres. A Verdun, ceux qui ont protesté contre le projet de concert du rappeur Black M ont été désignés comme racistes et faisant partie de la « fachosphère ». La polémique Benzema quant à elle dénonce une « France raciste ». Le procédé est identique : il vise à disqualifier l’autre par l’emploi de mots qui condamnent sans appel et empêchent par là tout débat. Au sujet de la célébration du centenaire de la bataille de Verdun, il s’agissait d’éviter de s’interroger sur la pertinence, non seulement du choix d’un artiste, mais aussi et surtout de l’idée même de « faire la fête » en mémoire d’une bataille si meurtrière. Dans « l’affaire Benzema », il s’agissait d’éviter de s’interroger sur la compatibilité de ce joueur avec l’équipe, et pour cela rejeter sur une France raciste la cause de sa mise à l’écart.

Ce procédé ressemble fort à cette loi de Godwin qui définissait la probabilité de trouver dans un débat une comparaison avec le nazisme. Remplacez le mot nazisme par fascisme ou racisme et vous aurez le même résultat. En l’espèce, l’emploi de ce procédé n’est pas sans conséquences. Ainsi, par exemple, ceux qui ont parlé de « fachosphère » dans la polémique sur la commémoration de Verdun ont commis une faute grave parce qu’ils ont, malgré eux, démontré à une très large part de l’opinion qui ne comprenait pas le choix effectué par les responsables de cette célébration, que le simple bon sens pouvait se retrouver défendu par une droite extrême. En voulant condamner cette dernière, ils lui ont en réalité redonné une certaine virginité aux yeux de nombreux Français. En voulant l’isoler, ils lui ont donné une assise plus large. Au surplus, en ajoutant des accusations de racisme, ils n’ont fait que conforter les fans de ce rappeur dans leur sentiment de rejet de la collectivité. Ils ont ainsi joué la division plutôt que l’unité nationale. Et le même constat peut se faire à propos de l’affaire Benzema.

A l’heure où tant de voix se font entendre pour souhaiter un renouvellement du débat démocratique, il est singulier que certains s’emploient à l’hystériser au point de le rendre impossible. Le goût de la polémique devient ainsi un poison qui conduit responsables politiques et commentateurs de tout poil (appointés par les médias ou s’exprimant en toute liberté sur le web) à chercher les mots qui fâchent plus que ceux qui permettent de mieux se comprendre. Sans comprendre que la violence des mots prépare les esprits à en venir aux mains.

Pour Camus, « le démocrate, après tout, est celui qui admet qu’un adversaire peut avoir raison, qui le laisse donc s’exprimer et qui accepte de réfléchir à ses arguments ». Et il ajoutait : « Quand des partis ou des hommes se trouvent assez persuadés de leurs raisons pour accepter de fermer la bouche de leurs contradicteurs par la violence, alors la démocratie n’est plus ». Aurait-on oublié que la violence commence par les mots ? Alors, oui, défendre la démocratie, c’est aussi être vigilant quant à l’usage que l’on en fait !

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