Murs de la peur, murs de la honte…

Il n’y a pas de mur qui ne soit appelé à disparaître. De Jéricho à Berlin et au rideau de fer, les murs que la peur et la volonté de domination avaient érigés sont tombés. Et voilà qu’aux portes de l’Europe, nous bâtirions de nouvelles murailles pour nous préserver de l’invasion de ceux qui fuient la guerre et la faim ?

Il aura fallu une génération pour que tombe le mur de Berlin. C’était il y a vingt-six ans. Tout juste le temps d’une génération. « Mur de la honte », il avait été bâti en 1961 par une dictature paranoïaque, jalouse de sa domination sur des peuples d’Europe. Une dictature retranchée derrière une frontière de fer et de béton, persuadée que « l’homme nouveau », le communiste idéal, ne pouvait naître qu’au sein d’un espace protégé des influences extérieures. Mais les murs n’ont empêché ni l’espoir d’une vie meilleure, ni la liberté de triompher, ni la vérité de l’emporter sur le mensonge.

Aujourd’hui en Europe, les frontières se ferment. Certains pays s’apprêtent à ériger des murs pour mieux se séparer d’avec la Grèce, ce qui menace à terme ce pays qui se verrait contraint d’assumer seul le fardeau des arrivées massives de réfugiés. Par peur d’une répétition des violences dont ont été victimes des femmes de Suède et de Cologne lors de la nuit de la Saint Sylvestre ? Par peur de constitution sur leurs territoires de communautés d’origine étrangère qu’ils seraient incapables d’intégrer ? Par refus de se frotter à des cultures différentes ?

Nos sociétés sont-elles si fragiles qu’on ne puisse accepter l’arrivée de nouveaux venus ? Sommes nous si peu sûrs de nos valeurs que nous craignons de les confronter à des populations venues d’ailleurs ? Doutons-nous de notre capacité à accueillir dignement, à intégrer ces réfugiés ? Avons nous peur de ne pas être à la hauteur de cette exigence ? Ou serait-ce que nos égoïsmes nous conduiraient à refuser de payer le prix de la solidarité avec des populations dans le dénuement ?

Si l’on ne peut écarter d’un revers de main les oppositions et les réticences d’une partie de l’opinion dans nos pays européens, observons que, selon une étude menée à l’échelle européenne par la Fondation Bertelsmann*, huit européens sur dix se déclarent favorables à une répartition équitable des réfugiés entre pays de l’Union européenne. Ils acceptent ainsi l’idée lancée voici quelques mois par le Président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, de «quotas » entre pays d’accueil (idée alors vivement rejetée par Manuel Vals…). Alors pourquoi nos dirigeants se montrent-ils plus frileux que les européens ?

« Nous ne pouvons pas accueillir plus de réfugiés » déclarait Manuel Vals la semaine dernière à Munich, en marge de la conférence sur la sécurité qui devait aborder la question de l’immigration et de l’accueil de ces mêmes réfugiés. C’est oublier que la France en a accueilli moins que bien d’autres. C’est oublier que l’Union européenne qui compte 506 millions d’habitants, a accueilli un million de réfugiés, chiffre bien faible rapporté à sa population totale, surtout si on le compare au 1,3 million de réfugiés accueillis par le Liban qui ne compte que 5,8 millions d’habitants…

Certains diront sans doute que nos gouvernants sont confrontés à de tels défis qu’ils ne peuvent prendre le risque de nouvelles formes de déstabilisation. Sauf que ce faisant, ils nous déclarent collectivement incapables d’intégrer ces réfugiés, s’évitant ainsi l’obligation d’en prendre les moyens. Sauf qu’ils font le choix du repli et des égoïsmes nationaux au détriment des ambitions collectives. Ils préfèrent cette facilité au courage que nécessitent la pédagogie et la mise en œuvre de dispositifs adaptés. Et nous en arrivons à cet étrange paradoxe : d’un côté, nous critiquons l’attitude britannique qui nous impose, à Calais, d’assurer la protection de ses propres frontières et, de l’autre, nous demandons à la Turquie – et accessoirement à la Grèce – de préserver celles de l’Europe.

Cette fois, serait-ce donc nous, européens, qui allons bâtir ces nouveaux murs de la honte ? Et ainsi laisser notre dignité se perdre dans la boue de Calais comme dans le cimetière marin de la mer Egée.

* Fondation créée par le groupe de médias propriétaire notamment de RTL et de titres de presse tels que « Géo », « Capital », « Gala », « Femme Actuelle » ou « Télé-Loisirs », actionnaire majoritaire de M6…

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