Une profession aveugle ?

Ils sont si prompts à commenter la baisse de popularité d’un Président de la République, d’un premier ministre ou d’un candidat potentiel à l’Elysée… Et pourtant si peu soucieux de la confiance que leur accorde l’opinion ! Il serait temps que les journalistes commencent à s’interroger. En effet, depuis 1987 qu’a été lancé le baromètre annuel SOFRES des médias publié par La Croix, nous assistons à une lente mais inexorable baisse de confiance des français à l’égard des journalistes.

Il y a bien eu, voici un an, un léger mieux, regain dû à la sensibilisation des Français autour de la liberté d’expression au lendemain de l’attentat visant « Charlie ». Mais ce regain n’aura été que très passager puisque selon la dernière vague de ce baromètre publiée par La Croix le 3 février, la crédibilité des médias a perdu entre 7 et 8 % en un an, tous médias confondus. Certains se rassureront peut-être en observant qu’environ un Français sur deux accorde sa confiance aux grands médias (avec une légère préférence pour la radio), et moins d’un sur trois à internet, espace à leurs yeux de toutes les dérives et de toutes les manipulations. Les mêmes se satisferont sans doute de constater que 70% de nos compatriotes portent un réel intérêt aux supports d’information. Mais ce serait oublier qu’environ un quart seulement des Français estiment les journalistes indépendants à l’égard du pouvoir politique ou de l’argent.

C’est donc un décalage grandissant entre les Français et leurs médias que souligne cette enquête. Comme si une connivence s’était établie de manière trop flagrante à leurs yeux entre les journalistes et les pouvoirs, qu’il s’agisse du pouvoir politique ou du pouvoir économique. Une connivence régulièrement dénoncée par ce baromètre depuis plusieurs années.

Il existe bien un code de déontologie de la presse, et dans certains groupes médias, des comités d’éthique. Mais force est de reconnaître que, d’une part ce code de déontologie est loin d’être inscrit dans les conventions collectives de ces entreprises et que, d’autre part, ces comités d’éthique sont encore trop souvent balbutiants…

Si les Français estiment les journalistes insuffisamment indépendants, le jugement qu’ils portent sur la hiérarchie de l’information et le traitement de certains sujets est aussi sévère. En clair, quand les journalistes sont fascinés par la place du Front National lors des récents scrutins, ou par les turpitudes de certaines stars du football, les Français attendent d’eux qu’ils les informent davantage sur d’autres sujets plus proches de leurs préoccupations comme la réforme du collège, ou plus lointains comme les attentats dans d’autres pays que le nôtre : au Liban ou au Kenya, par exemple. Et les tensions que traverse notre société sont suffisamment vives pour que les Français attendent de leurs médias davantage d’explications, de mises en perspective, de débats leur donnant la parole. Tandis que ces derniers se contentent de subir le flux de l’actualité en la traitant avec conformisme.

Les journalistes se retrouvent ici sous le feu de critiques identiques à celles qui visent les hommes politiques. Peut-être se croient-ils davantage protégés que ces derniers parce qu’ils ne sont pas soumis à l’exigence de renouvellement de leurs mandats. Il n’empêche : il est temps qu’ils s’interrogent sur leurs pratiques. Ils pourraient ainsi donner tort à Jean-François Revel qui, en 1997 dans son livre « Le voleur dans la maison vide » dénonçait déjà de manière sévère ceux qui exercent ce métier : « je n’ai vu aucune profession, pas même la politique, plus aveugle devant l’écart quotidien qui sépare ses pratiques de ses principes, plus mal renseignée sur elle-même et, à la fois, plus incurieuse et plus dissimulatrice de son fonctionnement ».

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