L’Europe va-t-elle sombrer en Méditerranée ?

Nous empêche-t-il de dormir, ce macabre décompte ? Celui des damnés de la mer qui périssent chaque jour en Méditerranée et qui ne se comptent plus par dizaines, mais par centaines ?

Où sont-ils ces chefs d’Etat et ces centaines de milliers de personnes qui manifestaient le 11 janvier à Paris dans un élan commun pour une vingtaine de morts ? Passé le moment d’effarement et d’indignation qui ne dure guère plus qu’un flash d’informations sur les antennes de nos radios à l’annonce de ces naufrages, nous retournons à nos activités, nous nous gardons bien de rejoindre les quelques rassemblements où se retrouve la poignée de ceux qui ne veulent pas se résigner à voir les autres mourir…

Si les éditorialistes mettent, un jour, leur plume à l’unisson des cris de détresse, de révolte et d’amertume, l’Europe, elle, semble comme paralysée. Paralysée parce qu’hormis les déclarations indignées et les appels pressants à agir, les négociations s’enlisent, les décisions tardent. Et chaque heure perdue apporte son lot de victimes. Paralysée parce que face à des Etats aux visions divergentes, les institutions de l’Union n’ont pas les compétences pour prendre des initiatives en la matière. Paralysée parce que toute opération humanitaire d’envergure fait grossir au-delà de la Méditerranée le flux des candidats à l’émigration et encourage de fait les trafiquants qui les exploitent. Paralysée enfin parce qu’elle n’est pas prête à affronter des opinions publiques peu enthousiastes à l’idée d’accueillir un flux migratoire important. Et cette paralysie de l’Europe se fait au prix d’un renoncement à ses valeurs.

Ainsi, ce qui se joue en Méditerrannée, ce qui se joue en Libye, en Irak et en Syrie, dans la Corne de l’Afrique comme dans les états d’Afrique menacés par Boko-Haram et les excroissances locales de Daesh, ce n’est pas seulement l’avenir de populations que les exactions, la guerre et la misère poussent à fuir leur pays, ce n’est pas seulement la vie ou la mort de milliers de femmes et d’hommes. C’est aussi l’avenir de l’Europe !

Si ces populations souhaitent s’installer sur notre continent, c’est parce qu’ils espèrent y trouver la paix, un travail et un avenir. Parce qu’après des siècles de batailles et deux conflits qui ont embrasé le monde, le continent européen a su bâtir une paix durable que le reste du monde nous envie. Parce que malgré une crise économique persistante la prospérité demeure, qui fait de l’Europe la plus grande zone économique et l’une des plus riches du globe. Parce que si nous sommes aveugles au point de ne plus y déceler notre avenir, elles savent qu’elles pourront y bâtir le leur.

Si nous regardons impuissants ce déferlement de misère et de mort, c’est parce que nous oublions la responsabilité qui est la nôtre, notamment dans la disparition de l’état lybien. Parce que nous sommes incapables de mener une politique de partenariat et de développement avec les états d’émigration. Parce que nous oublions que les frontières de nos voisins sont devenues les nôtres. Parce que nous ne voulons pas jeter les bases d’une politique commune d’immigration. Parce que nous n’osons pas même aborder cette question.

Bref, nous ne sommes plus capables de penser l’Europe comme une communauté de valeurs qui sache accueillir, intégrer et s’enrichir de la diversité. Alors oui, les milliers de femmes et d’hommes qui disparaissent dans les eaux de la Méditerranée emportent avec eux un peu de notre honneur. Oui, ils emportent avec eux un peu de cette autorité morale qu’avait l’Europe de dire au reste du monde ce qu’est la solidarité, ce que sont les droits élémentaires des humains.

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4 réponses à L’Europe va-t-elle sombrer en Méditerranée ?

  1. Bruno Voisin dit :

    Pour compléter la réflexion, à lire sur le même sujet le billet du Père F. Euvé, rédacteur en chef de la revue Etudes, sur son blog :
    http://www.revue-etudes.com/blog/blog_article.php?codearticle=398&codeblog=1

  2. LAVEIX dit :

    Oh combien je partage ton avis !
    Mais l’Europe des 28 a pris bien trop aussi l’habitude de laisser nos soldats Français et notre budget qui finance notre armée s’impliquer dans ces zones de conflits. Même si parfois, nous aurions pu nous en dispenser, notamment en Lybie. A quand aussi une armée Européenne ?

  3. Monsieur Bruno Voisin, vous détaillez très bien les responsabilités de l’Europe face aux misères du monde et montrez qu’il soit normal que tous ceux qui souffrent dans leurs pays veuillent s’installer « chez nous ». J’adhère à tous les points que vous soulevez mais finalement il me semble que vous ne nommez pas assez le refus de l’Europe de maintenir une dimension de l’esclavage qui permettrait d’accueillir les miséreux comme le font les pays arabes riches. Vous ne nommez pas non plus l’envahissement programmé de l’Europe par quelques Hurluberlus princiers qui ambitionnent de rétablir le grand califat de la fin du moyen-âge: un envahissement obtenu en poussant en avant des masses dont on ne craint pas de prévoir de lourdes pertes. Les grands attentats servant à conditionner la terreur dans les populations riches installées dans le confort comme des cochons . Ce n’est pas de l’O.N.U ,le « Machin » du général que viendront les mesures réparatrices, trop de flibustiers y tiennent leur état.

  4. Ceux qui se noient dans la mer emporteraient un peu de notre honneur…oui, comme cela est juste mais aussi gratifiant. Le vouloir aborder aux rives de l’Occident n’Est-ce reconnaitre que l’on y vient recueillir le fruit d’une colonisation qui n’a pas fait que du
    mal? Le fils prodigue vient frapper à la porte du père, un papa aujourd’hui appauvri .
    Je ne veux pas seulement penser que les fils de ceux qui ont versé leur sang pour l’Occident n’ont d’autres appétits que matériels, il doit bien y avoir en leur cœur une Espérance ,celle qui est tout l’honneur de l’Europe, la paix de l’esprit libre de disposer de soi-même dans la liberté de chacun.

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