Après la laïcité panique, si on essayait la laïcité heureuse ?

Voilà près de deux mois que la laïcité panique. Haro sur les religions ! Tout se passe, à entendre nombre de commentateurs et d’intellectuels, comme si elles étaient les seules grandes coupables de la haine et des violences qui déchirent le monde. Laïcité ! Ils n’ont que ce mot à la bouche. Mais qu’est-ce que cette laïcité-là, lorsque le Président de la République s’évertue à réconcilier le Président du CRIF et le recteur de la grande Mosquée de Paris, mais répugne toujours à employer le mot de chrétien ? Qu’est-ce que cette laïcité où le Ministre de l’Intérieur affirme vouloir se saisir directement de l’organisation d’une religion, l’Islam de France ?

Les ultras de la laïcité, eux, reprennent le refrain d’une double injonction. D’abord pour demander par avance aux responsables des grandes religions de se taire face à toute attitude d’irrespect à l’égard de leur Foi. Une proclamation qui leur fait implicitement le procès de ne pas respecter la liberté d’expression… On croit rêver ! Ensuite pour cantonner la religion à la sphère privée. Assignée à résidence en quelque sorte ! Comme si son apparition dans la sphère publique était, en elle même une menace à l’ordre public, une agression.

Or, cette double injonction pose problème. D’abord par le déséquilibre des droits qu’elle instaure : aux uns le droit à toutes les provocations quelles qu’elles soient. Aux autres, le seul devoir de se taire. Ensuite parce qu’elle instaure de fait une limite à la liberté d’expression qui s’imposerait aux seuls responsables religieux. La défense de la liberté d’expression serait-elle à cette incohérence près ?

Mais la question ne s’arrête pas à ces observations. En effet, une telle conception de la laïcité prétend à la supériorité du sans Dieu sur le religieux. Mais ceux qui en font la promotion sont-ils si sûrs qu’un monde sans Dieu, une société sans religion seraient une garantie de paix ?

Et puisque l’on veut réaffirmer les valeurs de la République que sont Liberté, Egalité et Fraternité, la façon dont ces valeurs s’incarnent aujourd’hui mérite d’être posée. Comment les jeunes de nos quartiers, les classes moyennes en voie de déclassement les perçoivent-elles ? Quel sens a le mot égalité lorsque le système triomphant qu’incarne notre ministre de l’économie, est un capitalisme ultra-libéral où quelques uns se partagent l’essentiel des richesses laissant un nombre croissant d’individus dans la précarité ? Quel est le sens du mot fraternité pour ceux qui sont confrontés à un modèle social à bout de souffle qui ne les protège plus ? Trois mots dont deux sont déjà vidés de leur sens pour une nouvelle religion d’Etat en somme. Imposée, celle-là !

Au fond, tout se passe comme si les ultra de la laïcité étaient saisis par une sorte de panique. Panique de voir que leur modèle ne fonctionne plus. Panique de constater qu’ils n’ont aucune réponse à apporter au besoin de spiritualité de nombre de nos concitoyens. Panique surtout d’observer que vivre ensemble, cela passe par le respect des cultures et des croyances, par un minimum de connaissance réciproque, à l’inverse de l’obscurantisme – n’ayons pas peur du mot – qui sévit aujourd’hui à l’égard des religions. Un obscurantisme qui se nourrit de nombre de caricatures. Panique enfin à l’idée de penser qu’il va leur falloir composer avec des religions.

Alors plutôt que vivre une laïcité panique, et si nous choisissions une laïcité heureuse ? Une laïcité sereine, fondée sur le respect. Un respect qui passe par la compréhension du fait religieux, par la reconnaissance. Mais pour reconnaître, encore faut-il accepter de voir et de connaître !

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2 réponses à Après la laïcité panique, si on essayait la laïcité heureuse ?

  1. Bruno Voisin dit :

    A lire pour compléter la réflexion l’excellent article de Jean Birnbaum publié dans Le Monde de mercredi 4 mars (p. 1 et p. 15), intitulé : « La gauche face au Djihadisme : les yeux grands fermés ». Un article qui fait référence au reportage effectué en 1978 par le philosophe Michel Foucault en Iran et qui posait déjà la question du discours religieux et de sa puissance politique. J. Birnbaum y observe ce qu’il appelle « la conception rudimentaire de la religion » qu’en ont nombre de responsables de gauche, et souligne : « incapable de prendre la religion au sérieux, comment la gauche comprendrait-elle ce qui se passe actuellement ?.. »
    A lire également l’interview d’Abd Al Malik publié dans « Télérama » (n° 3397, semaine du 21 au 27 février).

  2. François E. dit :

    La disparition du système communiste à l’est de l’Europe a eu l’effet pervers de nous faire oublier qu’un régime « sans Dieu » pouvait être source d’une très grande violence, précisément à ce titre. Il est vrai que le régime qui l’a remplacé, au moins en Russie, associe généreusement références religieuses et comportement violent… Mais on pourra toujours prétendre que ce sont des « barbares »… Il n’en reste pas moins que ceux qui nous gouvernent pour l’instant sont particulièrement obtus dans ce domaine (l’effet d’un matérialisme pratique, incapable de s’interroger sur le sens de ses actions).

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