« Touche pas au grisbi » ou quelles limites à la transparence ?

Voilà quelques jours, « Le Monde » a publié une grande enquête consacrée à une banque suisse et à ses clients qui pratiquent l’évasion fiscale à grande échelle. Un événement marquant tant par le détail des informations publiées, les mécanismes révélés, les noms de quelques unes des personnalités concernées que par l’ampleur du travail des journalistes. A l’heure où les états s’interrogent sur la manière de mieux collecter les recettes fiscales, ces révélations jettent une lumière crue sur le cynisme de quelques uns qui de montages sophistiqués en comptes offshore, s’organisent pour échapper à la règle commune.

Mais la réaction de deux actionnaires du « Monde » à la publication de cette enquête ouvre, de fait, un débat. Pierre Bergé s’est insurgé contre ce qu’il a qualifié de « délation », tandis que Matthieu Pigasse s’interrogeait sur le risque de « maccarthysme fiscal ». On a pu s’étonner de l’emploi du terme « délation », lequel signifierait que les journalistes du « Monde » auraient dénoncé des agissements délictueux à l’autorité publique. Il n’en est rien puisque les informations concernant des ressortissants français étaient, pour l’essentiel, connues des autorités fiscales et judiciaires. Un mot excessif, donc.

On peut s’étonner aussi du fait qu’un mois après les manifestations du 10 janvier, l’attachement à la liberté d’expression, à la liberté de la presse, bref l’esprit « Charlie », ait soudain été oublié par ces deux éminents financiers. Serait-ce qu’à leurs yeux : irrespect à l’égard des religions, oui ! Irrespect à l’égard de l’argent, non ! En somme, pour eux, « touche pas au grisbi !… ».

Au-delà de la posture adoptée par ces deux actionnaires du « Monde » et qui justifierait bien d’autres observations, cette enquête mérite réflexion. D’abord sur les méthodes employées : les données ont été collectées de manière pour le moins douteuse (pour ne pas dire délictueuse) par un intermédiaire qui avait préalablement tenté de les monnayer ailleurs. Un procédé qui aurait pu jeter le doute sur ces informations. Doute que permet de lever la dimension internationale de l’enquête voulue par « Le Monde ». Cependant, à l’évidence, le recours à ce qu’il est convenu d’appeler les « lanceurs d’alerte » nécessite quelques prudences.

S’agissant de la publication de noms de détenteurs d’avoirs placés chez HSBC, on peut contester le bien-fondé d’une telle « mise au pilori ». Mais une chose est sûre : si la publication de cette enquête n’avait été assortie d’aucun nom, elle n’aurait pas eu un tel impact. Révéler des mécanismes, désigner à la vindicte générale une grande banque suisse n’aurait servi à rien : « so what ? » aurait-on dit… Or, c’est précisément parce qu’elle révèle les conditions dans lesquelles certaines célébrités ont tiré profit de ce système que celui-ci a pris une dimension concrète. Il fallait donc que des noms soient publiés.

De ce point de vue, la responsabilité des journalistes du « Monde » est clairement assumée par son directeur pour qui la mention de quelques noms n’est qu’un aspect secondaire de l’enquête. Il appartient désormais aux politiques nationaux et européens, notamment, à en tirer les enseignements afin de faire progresser la lutte contre la fraude fiscale, objectif d’intérêt général.

Reste enfin la question de la transparence et de la volonté affichée d’élargir la démarche à d’autres sujets en recourant à ces « lanceurs d’alerte ». A coup sûr, les états et les grandes entreprises sont leurs premières cibles. Sans doute cela les incitera-t-il à des pratiques plus vertueuses. Mais redoutons une transparence qui ne s’exercerait que sur de telles cibles sans pouvoir s’appliquer à des organisations mafieuses ou terroristes. Redoutons des lanceurs d’alerte animés par des motifs plus ou moins avouables qui choisiraient à dessein cibles et informations. Redoutons les manipulations qui en résulteraient. Et redoutons l’extension sans limite de la transparence

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2 réponses à « Touche pas au grisbi » ou quelles limites à la transparence ?

  1. François Euvè a bien fait de nous conseiller la lecture de votre billet très complémentaire du sien. L’extension redoutable de la transparence en effet est un piège fort bien manipulé par les Saints nitouches aux dagues effilées .L’étoile jaune par son éclat a fortement contribué à la chasse aux suceurs d’or dans toute l’Europe…
    Horreur! Horreur..! Suffirait-il qu’une enquête fut mondiale pour être seulement vertueuse?
    .

  2. FH dit :

    Merci pour toutes ces infos, voici une bonne lecture. J’ai appris différentes choses en vous lisant, merci à vous. Fabienne Huillet http://www.neonmag.fr

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