Faire le tri entre vraies et fausses menaces…

Certains y voient une menace. Menace parce qu’ils ne comprennent pas les langues qu’ils entendent au jardin public, dans les transports en commun, chez les commerçants. Menace parce que certains commerçants de leur quartier qui se retirent laissent place à des boutiques répondant à d’autres habitudes alimentaires que les leurs. Menace parce qu’à l’école de leurs petits-enfants, les maîtres ont pour priorité d’apprendre le français à certains de leurs élèves plutôt que d’apprendre à lire à tous. Menace parce qu’au bout du compte, ils ont le sentiment d’être en quelque sorte exclus du territoire qui a toujours été légitimement le leur.

Et pourtant, si l’on en croit les études récentes de l’INSEE et de l’OCDE *, l’immigration n’est pas ce que prétendent les partisans de la préférence nationale. Les chiffres montrent notamment que notre pays a accueilli en 2012 quatre fois moins d’immigrés que la Suisse, trois fois moins que la Norvège ou les Pays-Bas ; qu’en France trois immigrés sur dix seulement viennent d’Afrique, tandis que près de six sur dix viennent d’Europe…

D’où vient donc ce fossé entre réalité et perceptions ? Et ceux de nos compatriotes qui vivent l’immigration comme une menace ont-ils tort ? Là encore, les chiffres de ces études apportent des éléments de réflexion. On y observe, en effet, que l’insertion économique des migrants est plus difficile en France que chez nos voisins. En clair, alors que la situation économique de notre pays est difficile, les catégories de Français qui la subissent de plein fouet sont précisément celles qui sont confrontées à la cohabitation avec ces migrants, tandis que notre pays accueille précisément, et plus que d’autres pays, des migrants à faible niveau de qualification. De là à ce que ces Français perçoivent ces migrants comme des concurrents sur un marché de l’emploi très difficile, comme une menace sur les prestations sociales dont ils bénéficient, il n’y a qu’un pas vite franchi. Cela, alors même que rien ne le confirme dans les faits.

Face à la complexité du sujet, vouloir comme le font certains médias, réduire la question de l’immigration à une simple alternative : chance ou menace pour la France, n’est pas seulement une erreur simpliste. C’est aussi une faute qui fait le jeu d’Eric Zemmour et de ses amis. L’alternative impose en effet de choisir l’une contre l’autre. Opter pour la menace c’est, quasiment à coup sûr, courir le risque d’être dénoncé par une gauche moralisatrice, sans possibilité d’aborder les questions de fond. Choisir la chance, c’est être inaudible pour tous ceux qu’inquiète l’immigration. Et, au détour, être suspecté d’être un fossoyeur de notre identité nationale…

La seule manière de sortir de cette alternative est de poser la seule question qui vaille : comment faire pour que l’immigration soit une chance à la fois pour notre pays, et pour celui qui entend s’y installer ? Et y répondre c’est tenir un langage de vérité.

C’est d’abord reconnaître le caractère inéluctable de l’immigration, mais aussi sa nécessité. Ne serait-ce que pour d’égoïstes raisons de démographie. Car sans flux migratoire, peu d’espoir de maintenir notre modèle social…

Ce serait ensuite ne pas avoir peur, ni de définir les contours d’une politique d’immigration qui se donne les moyens d’accueillir les migrants dans la dignité, ni de parler d’intégration. Cela, afin d’éviter le rejet dans des ghettos ou dans des zones de cette « France périphérique » condamnée ainsi à une cohabitation forcée au-delà des seuils de tolérance bien connus des démographes.

Ce serait enfin, au sein de l’Union européenne, passer de la simple prise de conscience à l’action commune. En posant, notamment, la question de l’application des accords de Schengen et des moyens dont dispose Frontex, l’agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures, laquelle est aujourd’hui largement impuissante. Ce serait enfin définir une politique de partenariats équilibré avec les pays d’émigration.

Alors, puisque chez nos voisins la question se pose avec autant d’acuité que chez nous ; puisque les responsables politiques modérés y constatent qu’elle a pour conséquence la montée en puissance des partis populistes et xénophobes (on le voit ces derniers jours en Allemagne), n’est-il pas temps de faire le tri entre les vraies et les fausses menaces ? De cesser d’avoir peur d’aborder la question ?

* cf. Enquêtes INSEE et OCDE publiées début décembre 2014

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