Vous avez dit : « épuration ethnique » ?

Epuration ethnique : opération visant à éliminer d’un territoire une partie de sa population en raison de son origine ethnique et à la remplacer par une autre considérée comme « ethniquement pure ». L’épuration ethnique emploie des méthodes qui sont le meurtre de civils, la torture, la destruction de biens civils, publics et culturels, le pillage et le déplacement forcé de populations. Ces méthodes répertoriées par la Justice pénale internationale sont considérées comme crimes contre l’humanité. Au cours du XXème siècle notre continent a subi l’épuration ethnique mise en œuvre par l’Allemagne nazie à l’encontre des juifs et qui a fait environ six millions de morts. Plus récemment, entre 1992 et 1995, la Serbie dirigée par Slobodan Milosevic a procédé à une épuration ethnique visant des bosniaques et des croates, épuration qui s’est traduite par plusieurs dizaines de milliers de morts et plus d’un million de personnes déplacées.

L’irruption récente de l’épuration ethnique dans le débat public est due au maire de Chalons sur Saône qui évoquait en ces termes, voilà quelques jours, les changements qu’ont connu certains quartiers au cours des décennies passées. Que ceux-ci aient été désertés par leurs habitants pour laisser place à des populations issues de l’immigration, qu’ils soient devenus des ghettos, des quartiers mono-culturels est indéniable. Peut-on, pour autant parler d’épuration ethnique ? Soyons sérieux, il n’y a eu ni meurtres ni torture, ni déplacements forcés de population, mais un sentiment de malaise, l’impression d’être un étranger chez soi qui, au fil du temps, se sont accrus au point d’entrainer le départ d’habitants vécu par ces derniers comme un exil intérieur.

Que le maire de Chalons sur Saône ait voulu mettre des mots sur une situation douloureuse et préoccupante, rien de plus normal. En revanche, en employant cette expression, il a opéré ce que l’on pourrait appeler un glissement sémantique, c’est à dire un procédé qui, par le langage, donne un autre sens à la réalité : l’épuration ethnique induit une violence organisée, un déplacement forcé de population. En outre, elle fait référence à de sinistres précédents historiques. D’une part, cela ne correspond pas à la réalité ; d’autre part, cela ne fait que participer à l’hystérisation du débat politique à laquelle nous assistons cet automne.

La dérive des mots traduit ici une faillite des idées. C’est éviter de poser la question du refus de l’intégration (au motif qu’intégrer ce serait soumettre à la culture du pays d’accueil et donc exercer une forme de violence), refus qui a abouti à la désintégration aussi bien du modèle républicain que des cultures d’origine. Et éviter de se pencher sur le diagnostic, c’est à coup sûr ne pas trouver le remède approprié. Alors, pour certains de nos politiques, point n’est besoin de trouver des solutions aux problèmes posés. Il suffit de les évoquer de manière radicale pour susciter l’enthousiasme de ceux qui ont le sentiment (parfois fondé, il est vrai…) d’avoir été les oubliés de nos gouvernements. Cela suffit à leur faire endosser le statut de victimes et à les conforter dans leur ressentiment.

C’est oublier que le ressentiment ne fait pas une politique. C’est oublier enfin qu’une part non négligeable des habitants des quartiers ainsi visés sont nés en France et donc de nationalité française. Ce qui rend impossibles les expulsions de masse que certains voudraient organiser comme en réplique à cette prétendue épuration ethnique. Alors, on fait quoi ?

Dans ce début de campagne, il semble bien que certains aient décidé de ne reculer devant aucune outrance pour se faire un destin. La rationalité a quitté l’arène et laissé place à l’agitation des émotions instrumentalisées par des apprentis sorciers. Depuis des semaines, ces derniers allument des feux pour mener le débat jusqu’au point d’incandescence, celui où deviendront inaudibles projets et propositions. Ce faisant, tout en prétendant faire de la politique, ils sont en train de la mettre à mort. Au risque d’entrainer notre démocratie dans l’abîme, car la violence des mots instaure un climat qui, en les légitimant, libère des pulsions de violence jusque-là refoulées. Des pulsions que pourraient bien ne plus parvenir à canaliser les échéances électorales du printemps prochain… Est-ce là ce qu’ils espèrent ?

PS. Sans doute dira-t-on que j’insiste au point, parfois de me répéter. Hélas, cela semble parfois nécessaire tant sont nombreuses les dérapages auxquels nous assistons !…

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